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INTRODUCTION VII

tant alors, tout cela survenant au moment où l'on sentait déjà s'écrouler toute la gloire du règne, jetait un jour si cru sur la corruption de l'époque, et parut d'une vérité si criante, que ce lut un beau succès de scandale autant que de littérature. Lesage en fut plus effrayé que, réjoui : dans sa candide assurance il avait cru faire une œuvre plus simple, et il ne comprenait pas que son Monsieur Turcaret soulevât tant de colères, suscitât tant de cabales jusque dans le foyer du Théâtre-Français. Il fut surtout sensible à l'arrogance de ceux qu'on appelait les grands comédiens, les a Romains », et il se promit bien de ne plus se fourvoyer dans une telle bagarre. Il renonça aux lauriers comiques pour se contenter des succès moins glorieux, mais plus francs et plus faciles, des théâtres populaires. Pendant vingt-six ans, il se fit le pourvoyeur inépuisable de la foire Saint-Germain et de la foire Saint-Laurent, où il épanchait le plus gros de sa verve comique, et où il livrait au public, sans apprêt, les mille traits de satire que lui suggérait l'observation quotidienne des mœurs. Malgré la bonne humeur et l'esprit qu'il sema à foison dans ces petites pièces, l'auteur de Turcaret ne fit qu'y gaspiller son talent : mais si la comédie y perdit, le roman du moins y gagna. Lesage s'aperçut qu'il est plus aisé de faire imprimer une œuvre que de la faire jouer, et qu'il vaut mieux avoir affaire à un éditeur qu'aux comédiens ordinaires de Sa Majesté : c'est au roman qu'il donnera désormais le meilleur de lui-môme.

Déjà avant Turcaret il avait affirmé sa maîtrise dans ce genre par un coup d'éclat. En feuilletant des livres espagnols, il était tombé sur un ingénieux petit roman de Luis Vêlez de Guevara, paru en 1611, où l'auteur espagnol représentait un démon, Asmodée, qui transportait sur la tour de San Salvador un jeune étudiant castillan, et de là par vives enjambées, sautant de maison en maison sur les toits de la capitale, les entr'ouvrant comme on enlève la croûte d'un pâté, faisait contempler à son compagnon les ridicules, les vices, les secrètes pensées, toute la comédie intime et cachée dont sont faites les existences humaines. Le motif était joli, le cadre pittoresque : Lesage n'eut garde de laisser échapper une pareille aubaine. Il s'est ingénument approprié l'invention de Guevara (auquel il rend hommage dans une préface) : mais au bout de quel-

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ques pages, il abandonne son modèle et se laisse aller à nous peindre, sans couleur espagnole, toute une collection d'originaux bien Français. Coquettes fardées et sur le retour, médecins ignorants, banquiers véreux qui filent en Hollande, poètes faméliques, comédiens vaniteux, nobles ruinés, laquais enrichis devenus sous-fermiers, chevaliers à la- mode en quête de honteux mariages, ils défilent tous, très reconnaissables, tels qu'on se les montrait du doigt alors en 1707, tels que nous pouvons maintenant encore les retrouver dans les pièces de Regnard, de Dancourt, de Dufresny, dans les comédies italiennes, dans les mémoires du temps. Lesage, en quelques chapitres étincelants de malice, passe la revue des ridicules de l'époque, et de cet amoncellement plaisant il y a de quoi défrayer pour le moins vingt comédies.

Mais ces comédies ne sont point faites, les matériaux en gisent éparpillés : Lesage n'a guère fait autre chose qu'une série de petits portraits agréablement ciselés, autrement dit de caractères^ assez semblables à ceux de La Bruyère. Par sa méthode d'observation, par son art littéraire, il reste fidèle à la grande tradition classique dans laquelle il a été nourri : seulement il renchérit un peu sur le réalisme de l'école de Boileau. 11 en atténue le caractère général et humain ; il donne plus de relief à l'individu; son œuvre est moins philosophique, mais elle est plus animée. On sent bien que Ménalque et Onuphre n'existent pas, tandis que chacun des personnages du Diable boiteux vit et respire. En même temps, Lesage a donné à ce monotone défilé de personnages ridicules autant de variété qu'il a pu : il a intercalé çà et là, à la mode d'Espagne,' des histoires plus longues, et il a imaginé un semblant d'intrigue, qui n'est qu'un prétexte, mais qui suffit à donner à l'ensemble l'air d'un roman. C'est, à la vérité, un médiocre roman, mais où sont peints de main de maitre, encore que d'une façon décousue, les caractères du temps. Dès lors le roman de mœurs va pouvoir naître en France : il a trouvé sa matière naturelle et une forme acceptable.

Gil Blas a été fœuvre décisive et attendue : Lesage l'a créée avec amour : il lui a consacré plus de vingt années d'études, de 1715 à 1735.

On a voulu en ravir la gloire à la France et à Lesage. Voltaire, qui n'aimait pas qu'on eût trop d'esprit sans sa

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