Raphaël était le fils d'une comédienne, nommée Lucinde
comme intendant de sa maison. Mais il le charge tout d'abord d'aller restituer au marchand de Xelva tout l'argent qui lui avait été volé.
C'était commeiicer le métier d'intendant par où Ton devrait le finir. J'allai donc à Xelva porter au bon Samuel Simon les trois mille ducats que nous lui avions volés. J'avouerai franchement que je fus tenté sur la route de m'approprier cet argent, pour commencer mon intendance sous d'heureux auspices. Je pouvais faire ce coup impunément; je n'avais qu'à voyager cinq ou six jours, et m'en retourner ensuite comme si je me fusse acquitté de ma commission. Don Alphonse et son père étaient trop prévenus en ma faveur pour soupçonner ma fidélité. Tout me favorisait. Je ne succombai pourtant point à la tentation, je puis même dire que je la surmontai en garçon d'honneur; ce qui n'était pas peu louable dans un jeune homme qui avait fréquenté de grands fripons. Bien des personnes qui ne voient que d'honnêtes gens ne sont pas si scrupuleuses; celles surtout à qui l'on a confié des dépôts qu'elles peuvent retenir sans intéresser leur réputation pourraient en dire des nouvelles.
Chez l'archevêque de Grenade.
L'animosité d'une duègne force Gil Blas à quitter le château de Leyva et à chercher une autre place : par bonheur, don Fernand de Leyva, frère de don Alphonse, l'adresse à M. l'archevêque de Grenade, qui a besoin d'un secrétaire.
M'étant préparé de mon mieux à paraître devant le prélat, je me rendis un matin à l'archevêché. Si j'imitais les faiseurs de romans, je ferais une pompeuse description du palais épiscopal de Grenade; je m'étendrais sur la structure du bâtiment; je vanterais la richesse des meubles ; je parlerais des statues et des tableaux qui y étaient; je ne ferais pas grâce au lecteur de la moindre des histoires qu'ils représentaient :
mais je me contenterai de dire qu'il égalait en magnificence le palais de nos rois.
Je trouvai dans les appartements un peuple d'ecclésiastiques et de gens d'épée, dont la plupart étaient des officiers de monseigneur, ses aumôniers, ses gentilshommes, ses écuyers ou ses valets de chambre. Les laïques avaient tous des habits superbes ; on les aurait plutôt pris pour des seigneurs que pour des domestiques. Ils étaient fiers et faisaient les hommes de conséquence. Je ne pus m'empècher de rire en les considérant, et de m'en moquer en moi-même.
« Parbleu! disais-je, ces gens-ci sont bien heureux de porter le joug de la servitude sans le sentir; car enfin, s'ils le sentaient, il me semble qu'ils auraient des manières moins orgueilleuses. »
Je m'adressai à un grave et gros personnage qui se tenait à la porte du cabinet de l'archevêque pour l'ouvrir et la fermer quand il le fallait. Je lui demandai civilement s'il n'y avait pas moyen de parler à monseigneur.
« Attendez, me dit-il d'un air sec : Sa Grandeur va sortir pour aller entendre la messe, elle vous donnera en passant un mot d'audience. »
Je ne répondis pas un mot; je m'armai de patience, et je m'avisai de vouloir lier conversation avec quelques-uns des officiers; mais ils commencèrent à m'examiner depuis les pieds jusqu'à la tête, sans daigner me répondre une syllabe, après quoi ils se regardèrent les uns les autres en souriant avec orgueil de la liberté que j'avais prise de me mêler à leur entretien.
Je demeurai, je l'avoue, tout déconcerté de me voir traiter ainsi par des valets. Je n'étais pas encore bien remis de ma confusion c|uand la porte du cabinet s'ouvrit. L'archevêque parut. Il se fit aussitôt un profond silence parmi ses officiers, qui quittèrent tout à coup leur maintien insolent pour en prendre un respectueux devant leur maître. Ce prélat était dans sa
soixante-neuvième année, fait à peu près comme mon oncle le chanoine Gil Ferez, c'est-à-dire gros et court. Il avait par-dessus le marché les jambes fort tournées en dedans, et il était si chauve qu'il ne lui restait qu'un toupet de cheveux par derrière, ce qui l'obligeait d'emboîter sa tète dans un bonnet de laine fine à longues oreilles. Malgré tout cela, je lui trouvais l'air d'un homme de qualité, sans doute parce que je savais qu'il en était un. Nous autres, personnes du commun, nous regardons les grands seigneurs avec une prévention qui leur prête souvent un air de grandeur que la nature leur a refusé.
L'archevêque s'avança vers moi d'abord, et me demanda d'un ton de voix plein de douceur ce que je souhaitais. Je lui dis que j'étais le jeune homme dont le seigneur don Fernand de Leyva lui avait parlé. Il ne me donna pas le temps de lui en dire davantage.
« Ah! c'est vous, s'écria-t-il, c'est vous dont il m'a fait un si bel éloge? Je vous retiens à mon service; vous n'avez qu'à demeurer ici. »
A ces mots il s'appuya sur deux écuyers, et sortit après avoir écouté des ecclésiastiques qui avaient quelque chose à lui communiquer. A peine fut-il hors de la chambre où nous étions, que les mêmes officiers qui avaient dédaigné ma conversation vinrent la rechercher. Les voilà qui m'environnent, qui me gracieusent et me témoignent de la joie de me voir devenir commensal de l'archevêché. Ils avaient entendu les paroles que leur maître m'avait dites, et ils mouraient d'envie de savoir sur quel pied j'allais être auprès de lui ; mais j'eus la malice de ne pas contenter leur curiosité pour me venger de leur mépris.
Monseigneur ne tarda guère à revenir. Il me fit entrer dans son cabinet pour m'entretenir en particulier. Je jugeai bien qu'il avait dessein de tâter mon esprit. Je me tins sur mes gardes, et me préparai à mesurer tous mes mots. Il m'interrogea d'abord sur les humanités. Je ne répondis pas mal à ses ques-
lions; il vit que je connaissais assez les auteurs grecs et latins. 11 me mit ensuite sur la dialectique, c'est oîi je l'attendais. Il me trouva là-dessus ferré à glace.
« Votre éducation, me dit-il avec quelque sorte de surprise, n'a point été négligée. Voyons présentement votre écriture. »
J'en tirai de ma poche une feuille que j'avais apportée exprès. Mon prélat n'en fut pas mal satisfait.
« Je suis content de votre main, s'écria-t-il, et plus encore de votre esprit. Je remercierai mon neveu don Fernand de m'avoir donné un si joli garçon; c'est un vrai présent qu'il m'a fait. »
Nous fûmes interrompus par l'arrivée de quelques seigneurs grenadins qui venaient dîner avec l'archevêque. Je les laissai ensemble et me retirai parmi les officiers, qui me prodiguèrent alors les honnêtetés. J'allai manger avec eux quand il en fut temps; et s'ils m'observèrent pendant le repas, je les examinai bien aussi. ^Quelle sagesse il y avait dans l'extérieur des ecclésiastiques ! Ils me parurent de saints personnages, tant le lieu où j'étais tenait mon esprit en respect! Il ne me vint pas seulement en pensée que c'était de la i'ausse monnaie, comme si l'on n'en pouvait pas voir chez les princes de l'Église! J
J'étais assis auprès d'un vieux valet de chambre nommé Melchior de la Ronda. Il prenait soin de me servir de bons morceaux. L'attention qu'il avait pour moi m'en donna pour lui et ma politesse le charma.
« Seigneur cavalier, me dit-il tout bas après le dîner,^ je voudrais bien avoir une conversation particulière avec vous. »
En même temps il me mena dans un endroit du palais oi^i personne ne pouvait nous entendre; et là il me tint ce discours :
« Mon fils, dès le premier instant que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l'inclination. Je veux vous en donner une marque certaine en vous faisant une confidence qui vous sera d'une grande utilité.
Vous êtes ici dans une maison où les vrais et les faux dévots vivent pèle-mèle. Il vous faudrait un temps infini pour connaître le terrain. Je vais vous épargner une si longue et si désagréable étude en vous découvrant les caractères des uns et des autres. Après cela, vous pourrez facilement vous conduire.
«Je commencerai, poursuivit-il, par Monseigneur. C'est un prélat fort pieux qui s'occupe sans cesse à édifier le peuple, à le porter à la vertu par des sermons pleins d'une morale excellente, qu'il compose lui-même. Il a depuis vingt années quitté la cour pour s'abandonner entièrement au zèle qu'il a pour son troupeau. C'est un savant personnage, grand orateur : il met tout son plaisir à prêcher, et ses auditeurs sont ravis de l'entendre. Peut-être y a-t-il un peu de vanité dans son fait; mais, outre que ce n'est point aux hommes à pénétrer les cœurs, il me siérait mal d'éplucher les défauts d'une personne dont je mange le pain. S'il m'était permis de reprendre quelque chose dans mon maître, je blâmerais sa sévérité. Au lieu d'avoir de l'indulgence pour les faibles ecclésiastiques, il les punit avec trop de rigueur. Il persécute surtout sans miséricorde ceux qui, comptant sur leur innocence, entreprennent de se justifier juridiquement, au mépris de son autorité. Je lui trouve encore un autre défaut qui lui est commun avec bien des personnes de qualité : quoiqu'il aime ses domestiques, il ne fait aucune attention à leurs services, et il les laissera vieillir dans sa maison sans songer à leur procurer quelque établissement. Si quelquefois il leur fait des gratifications, ils ne les doivent qu'à la bonté de quelqu'un Cfui aura parlé pour eux : il ne s'aviserait jamais de lui-même de leur faire le moindre bien. »
Voilà ce que le vieux valet de chambre me dit de son maître. Il me dit après cela ce qu'il pensait des ecclésiastiques avec qui nous avions dîné. Il m'en fît des portraits qui ne s'accordaient guère avec leur maintien. Il ne me les donna pas à la vérité pour de
malhonnêtes gens,|mais seulement pour d'assez mauvais prêtres. Il en excepta pourtant quelques-uns dont il me vanta fort la vertu. Je ne fus plus embarrassé de ma contenance avec ces messieurs. Dès le soir même, en soupant, je me parai comme eux d'un dehors sage. Cela ne coûte rien. Il ne faut pas s'étonner s'il y a tant d'hypocrites./
J'avais été dans Faprès-dînée chercher mes hardcs et mon cheval à l'hôtellerie où j'étais logé, après quoi j'étais revenu souper à l'archevêché, où l'on m'avait préparé une chambre fort propre et un lit de duvet. Le jour suivant, Monseigneur me fit appeler de bon matin. C'était pour me donner une homélie à transcrire. Mais il me recommanda de la copier avec toute l'exactitude possible. Je n'y manquai pas; je n'oubliai ni accent, ni point, ni virgule. Aussi la joie qu'il en témoigna fut mêlée de surprise.
« Père éternel! » s'écria-t-il avec transport lorsqu'il eut parcouru des yeux tous les feuillets de ma copie, < vit-on jamais rien de plus correct? Vous êtes trop bon copiste pour n'être pas grammairien. Parlez-moi confîdemment, mon ami ; n'avez-vous rien trouvé en écrivant qui vous ait choqué? quelque négligence dans le style ou quelque terme impropre? Cela peut fort bien m'être échappé dans le feu de la composition.
— Oh ! monseigneur, lui répondis-je d'un air modeste, je ne suis point assez éclairé pour faire des observations critiques; et, quand je le serais, je suis persuadé que les ouvrages de Votre Grandeur braveraient ma censure. »
Le prélat sourit de ma réponse. Il ne répliqua point, mais il me laissa voir, au travers de toute sa piété, qu'il n'était pas auteur impunément.
J'achevai de gagner ses bonnes grâces par cette flatterie. Je lui devins plus cher de jour en jour; et j'appris enfin de don Fernand, qui le venait voir très souvent, que j'en étais aimé de manière que je pouvais compter ma fortune faite. (VII, 2, 3.)
Une fonction délicate.
Cela me fut confirmé peu de temps après par mon maître même, et voici à quelle occasion. Un soir il répéta devant moi avec enthousiasme, dans son cabinet, une homélie qu'il devait prononcer le lendemain dans la cathédrale. Il ne se contenta pas de me demander ce que j'en pensais en général, il m'obligea de lui dire les endroits qui m'avaient le plus frappé. J'eus le bonheur de lui citer ceux c{u'il estimait davantage, ses morceaux favoris. Par là je passai dans son esprit pour un homme qui avait une connaissance délicate des vraies beautés d'un ouvrage.
« Voilà, s'écria-t-il, ce qu'on appelle avoir du goût et du sentiment ! Va, mon ami, tu n'as pas, je t'assure, l'oreille béotienne. »
En un mot il fut si content de moi, qu'il me dit avec vivacité :
« Sois, Gil Blas, sois désormais sans inquiétude sur ton sort, je me charge de t'en faire un des plus agréables. Je t'aime; et pour te le prouver, je te fais mon confident. »
Je n'eus pas sitôt entendu ces paroles, que je tombai aux pieds de Sa Grandeur, tout pénétré de reconnaissance. J'embrassai de bon cœur ses jambes cagneuses, et je me regardai comme un homme qui était ea train de s'enrichir.
« Oui, mon enfant, reprit l'archevêque, dont mon action avait interrompu le discours, je veux te rendre dépositaire de mes plus secrètes pensées. Écoute avec attention ce que je vais te dire. Je me plais à prêcher. Le Seigneur bénit mes homélies : elles touchent les pécheurs, les font rentrer en eux-mêmes et recourir à la pénitence. J'ai la satisfaction de voir un avare, effrayé des images que je présente à sa cupidité, ouvrir ses trésors et les répandre d'une prodigue main, d'arracher un voluptueux aux plaisirs, de rem-
plir d'ambitieux les cniiitages, et d'affermir dans son devoir une épouse ébranlée par un amant séducteur. Ces conversions, qui sont fréquentes, devraient toutes seules m'exciter au travail. Néanmoins, je t'avouerai ma faiblesse; je me propose encore un autre prix, un prix que la délicatesse de ma vertu me reproche inutilement : c'est l'estime que le monde a pour les écrits fins et limés. L'honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvrages également forts et délicats; mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation... Ainsi, mon cher Gil Blas, continua le prélat, j'exige une chose de ton zèle : quand tu t'apercevras que ma plume sentira la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie point à moi là-dessus; mon amour-propre pourrait me séduire. Cette remarque demande un esprit désintéressé. Je fais choix du tien, que je connais bon; je m'en rapporterai à ton jugement.
— Grâces au ciel, lui dis-je, monseigneur, vous êtes encore fort éloigné de ce temps-là! De plus, un esprit de la trempe de celui de Votre Grandeur se conservera beaucoup mieux qu'un autre, ou, pour parler plus juste, vous serez toujours le même. Je vous regarde comme un autre cardinal Ximenès, dont le génie supérieur, au lieu de s'affaiblir par les années, semblait en recevoir de nouvelles forces.
— Point de flatterie, interrompit-il, mon ami! Je sais que je puis tomber tout d'un coup. A mon âge, on commence à sentir les infirmités, et les infirmités du corps altèrent l'esprit. Je te le répète, Gil Blas, dès ciue tu jugeras que ma tète s'affaiblira, donne-m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'être franc et sincère; je recevrai cet avertissement comme une marque d'affection pour moi. D'ailleurs, il y va de ton intérêt : si par malheur pour toi il me revenait qu'on dît dans ia ville que mes discours n'ont plus leur force ordi-
naire, et que je devrais me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrais avec mon amitié la fortune que je t'ai promise. Tel serait le fruit de ta sotte discrétion. »
Le patron cessa de parler en cet endroit pour entendre ma réponse, qui fut une promesse de faire ce qu'il souhaitait. Depuis ce moment-là il n'eut plus rien de caché pour moi; je devins son favori. (VII, 3.)
Inconvénient de la sincérité.
Quelques mois après, dans le temps de ma plus grande faveur, nous eûmes une chaude alarme au palais épiscopal : Farchevèque tomba en apoplexie. On le secourut si promptement et on lui donna de si bons remèdes, que quelques jours après il n'y paraissait plus. Mais son esprit en reçut une rude atteinte. Je le remarquai bien dès la première homélie qu'il composa. Je ne trouvai pas toutefois la différence C{u'il y avait de celle-là aux autres assez sensible pour conclure que l'orateur commençait à baisser. J'attendis encore une homélie pour mieux savoir à quoi m'en tenir. Oh! pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se rebattait, tantôt il s'élevait trop haut ou descendait trop bas. C'était un discours diffus, une rhétoric|ue de régent usé, une capucinade.
Je ne fus pas le seul qui y prit garde. La plupart des auditeurs, comme s'ils eussent été aussi gagés pour l'examiner, se disaient tout bas les uns aux autres : Voilà un sermon qui sent l'apoplexie.
« Allons, monsieur l'arbitre des homélies, me dis-je alors à moi-même, préparez-vous à faire votre office. \'ous voyez que Monseigneur tombe; vous devez l'en avertir, non seulement comme dépositaire do ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne fût assez franc pour vous prévenir. En ce cas-là vous savez ce qu'il en arriverait; vous seriez biffé de
HISTOIRE DE GIL BtAS DE SANTILLANE 133
son testament, où il y aura sans doute pour vous un meilleur legs que la bibliothèque du licencié Sédillo. »
Après ces réflexions, j'en faisais d'autres toutes contraires : l'avertissement dont il s'agissait me paraissait délicat à donner. Je jugeais qu'un auteur entêté de ses ouvrages pourrait le recevoir mal ; mais, rejetant cette pensée, je me représentais qu'il était impossible qu'il le prît en mauvaise part, après l'avoir exigé de moi d'une manière si pressante. Ajoutons à cela que je comptais bien lui parler avec adresse, et lui l'aire avaler la pilule tout doucement. Enfin, trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu'à le rompre, je me déterminai à parler.
Je n'étais plus embarrassé que d'une chose : je ne savais de quelle façon entamer la parole. Heureusement l'orateur lui-même me tira de cet embarras en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu'on admirait toujours ses homélies; mais qu'il me semblait ciue la dernière n'avait pas si bien que les autres affecté l'auditoire.
« Comment donc, mon ami, répliqua-t-il avec étonnement, aurait-elle trouvé quelque Aristarque?
— Non, monseigneur, lui repartis-je, non. Ce ne sont pas des ouvrages tels que les vôtres que l'on ose critiquer : il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paraît pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi? »
Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec un sourire forcé :
« Monsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût?
— Je ne dis pas cela, monseigneur, interrompis-je tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoique un peu au-dessous de vos autres ouvrages.
— Je VOUS entends, rcpliqua-t-il. Je vous parais baisser, n'est-ce pas? Tranchez le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite?
— Je n'aurais pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très humblement de ne me point savoir de mauvais gré de ma hardiesse.
— A Dieu ne plaise, interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche! Il faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée. »
Quoique démonté, je voulus chercher quelque modification pour rajuster les choses; mais le moyen d'apaiser un auteur irrité, et de plus un auteur accoutumé à s'entendre louer!
« N'en parlons plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de n'avoir pas votre approbation. Mon esprit, grâces au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents; j'en veux de plus capables que vous de décider. Allez, poursuivit-il en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme! Adieu! monsieur Gil Blas, je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de goût. » (VII, 4.)
Métoposcopie et chiromancie.
Gil Blas recommence sa vie d'expédients : il est quelque temps secrétaire d'un seigneur portugais, le marquis de Marialva, auprès duquel il joue un rôle fort louche. 11 lui
arrive alors, certain soir, dans une auberge, de se faire dire la bonne aventure par un vieux moine.
Je remarquai dans la salle un vieux moine, vêtu de bure grise, qui soupirait tout seul dans un coin. J'allai par curiosité m'asseoir vis-à-vis de lui; je le saluai fort civilement, et il ne se montra pas moins poli que moi. On m'apporta ma pitance, que je commençai à expédier avec beaucoup d'appétit. Pendant que je mangeais sans dire mot, je regardais souvent ce personnage, dont je trouvais toujours les yeux attachés sur moi. Fatigué de son attention opiniâtre à me regarder, je lui adressai ainsi la parole :
« Père, nous serions-nous vus par hasard ailleurs qu'ici? Vous m'observez comme un homme C{ui ne vous serait pas entièrement inconnu. »
Il me répondit gravement :
« Si j'arrête sur vous mes regards, ce n'est que pour admirer la prodigieuse variété d'aventures qui sont marquées dans les traits de votre visage.
— A ce que je vois, lui dis-je d'un air railleur, Votre Révérence donne dans la métoposcopie ^?
— Je pourrais me vanter de la posséder, répondit le moine, et d'avoir fait des prédictions que la suite n'a pas démenties. Je ne sais pas moins la chiromancie, et j'ose dire que mes oracles sont infaillibles, quand j'ai confronté l'inspection de la main avec celle du visage. »
Quoique ce vieillard eût toute l'apparence d'un homme sage, je le trouvai si fou, que je ne pus m'enpêcherde lui rire au nez. Au lieu de s'offenser de mon impolitesse, il en sourit, et continua de parler dans ces termes, après avoir promené sa vue dans la salle, et s'être assuré que personne ne nous écoutait :
« Je ne m'étonne pas de vous voir si prévenu contre
[. La métoposcopie est l'art de connaître le caractère et de prédire la destinée par l'inspection des traits du visage; la chiromancie, par celle des lignes de la main.
deux sciences qui passent aujourd'hui pour frivoles ; l'étude longue et pénible qu'elles demandent décourage tous les savants, qui y renoncent, et qui les décrient de dépit de n'avoir pu les acquérir. Pour moi, je ne me suis point rebuté de l'obscurité qui les enveloppe non plus que des difficultés qui se succèdent sans cesse dans la recherche des secrets chimiques, et dans l'art merveilleux de transmuer les métaux en or.
« Mais je ne pense pas, poursuivit-il en se reprenant, que je parle à un jeune cavalier à qui mes discours doivent en effet paraître des rêveries. Un échantillon de mon savoir-faire vous disposera, mieux que tout ce que je pourrais dire, à juger de moi plus favorablement. »
A ces mots il tira de sa poche une fiole remplie d'une liqueur vermeille. Ensuite il me dit :
« Voici un élixir que j'ai composé ce matin des sucs de certaines plantes distillées à l'alambic; car j'ai employé presque toute ma vie, comme Démocrite, à trouver les propriétés des simples et des minéraux. Vous allez éprouver sa vertu. Le vin que nous buvons à notre souper est très mauvais ; il va devenir excellent. »
En même temps il mit deux gouttes de son élixir dans ma bouteille, qui rendirent mon vin plus délicieux que les meilleurs qui se boivent en Espagne.
Le merveilleux frappe l'imagination, et quand une fois elle est gagnée, on ne se sert plus de son jugement. Charmé d'un si beau secret, et persuadé qu'il fallait être un peu plus que diable pour l'avoir trouvé, je m'écriai plein d'admiration :
« 0 mon père! pardonnez-moi, de grâce, si je vous ai pris d'abord pour un vieux fou. Je vous rends justice présentement. Je n'ai pas besoin d'en voir davantage pour être assuré que vous feriez, si vous vouliez, tout à l'heure, un lingot d'or d'une barre de fer. Que je serais heureux si je possédais cette admirable science!
— Le ciel vous préserve de l'avoir jamais! » inter-
rompit le vieillard en poussant un profond soupir. « Vous ne savez pas, mon fils, ce que vous souhaitez. Au lieu de me porter envie, plaignez moi plutôt de m'être donné tant de peine pour me rendre malheureux. Je suis toujours dans l'inquiétude. Je crains d'être découvert, et qu'une prison perpétuelle ne devienne le salaire de tous mes travaux. Dans cette appréhension, je mène une vie errante, déguisé tantôt en prêtre ou en moine,, et tantôt en cavalier ou en paysan. Est-ce donc un avantage de savoir faire de l'or à ce prix-là? et les richesses ne sont-elles pas un vrai supplice pour les personnes qui n'en jouissent pas tranquillement?
— Ce discours me paraît fort sensé, dis-je alors au philosophe. Rien n'est tel que de vivre en repos. Vous me dégoûtez de la pierre philosophale. Je me contenterai d'apprendre de vous ce qui doit m'arriver.
— Très volontiers, me répondit-il, mon enfant. J'ai déjà fait des observations sur vos traits; voyons à présent votre main. »
Je la lui présentai avec une confiance qui ne me fera guère d'honneur dans l'esprit de quelques lecteurs, qui peut-être à ma place en auraient fait autant. Il l'examina fort attentivement, et dit ensuite avec enthousiasme :
« Ah! que de passages de la douleur à la joie, et de la joie à la douleur! Quelle succession bizarre de disgrâces et de prospérités ! Mais vous avez déjà éprouvé une grande partie de ces alternatives de fortune. Il ne vous reste plus guère de malheurs à essuyer, et un seigneur vous fera une agréable destinée qui ne sera point sujette au changement ^ »
Après m'avoir assuré que je pouvais compter sur cette prédiction, il me dit adieu et sortit de l'auberge, où il me laissa fort occupé des choses que je venais d'entendre. Je ne doutais point que le marquis de