‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 22 sur 45 · Ce seigneur sera don Alphonse de Leyva · texte numérisé non relu

Ce seigneur sera don Alphonse de Leyva

Marialva ne' fût le seigneur en question ; et par conséquent rien ne me paraissait plus possible que l'accomplissement de la prédiction. Mais, quand je n'y aurais pas vu la moindre apparence, cela ne m'eût point empêché de donner au faux moine une entière créance, tant il s'était acquis, par son élixir, d'autorité sur mon esprit. De mon côté, pour avancer le bonheur qui m'était prédit, je résolus de m'attacher au marquis plus que je n'avais fait à aucun de mes maîtres. Ayant pris cette résolution, je me retirai à notre hôtel avec une gaîté que je ne puis exprimer; jamais femme n'est sortie si contente de chez une devineresse. (VII, 9.)

Un poète à la mode.

Gil Blas retourne à Madrid, dans l'espoir de se pousser à la cour, « où un génie supérieur, à ce que j'avais ouï dire, n'est pas absolument nécessaire pour avancer ». Il loge alors dans un hôtel garni et il va tous les matins chez le Roi, où il passe deux ou trois heures à voir entrer et sortir les grands, et à respirer l'air du palais. Là il rencontre, à sa grande surprise, un de ses plus vieux amis, Fabrice, celui-là même qui, à Valladolid, l'avait empêché d'aller à l'Université et lui avait conseillé l'état de laquais.

Un jour que je me promenais et me carrais dans les appartements, y faisant, comme beaucoup d'autres, une assez sotte figure, j'aperçus Fabrice que j'avais laissé à Valladolid au service d'un administrateur d'hôpital. Ce qui m'étonna, c'est qu'il s'entretenait familièrement avec le duc de Médina Sidonia et le marquis de Sainte-Croix. Ces deux seigneurs, à ce qu'il me semblait, prenaient plaisir à l'entendre. Avec cela, il était vêtu aussi proprement qu'un noble cavalier.

« Ne me tromperais-je point? disais-je en moi-même; est-ce bien là le fils du barbier Nunez? C'est peut-être quelque jeune courtisan qui lui ressemble. »

Je ne demeurai pas longtemps dans le doute. Les seigneurs s'en allèrent ; j'abordai Fabrice. Il me reconnut dans le moment, me prit par la main, et, après m'avoir fait traverser la foule avec lui pour sortir des appartements :

« Mon cher G il Blas, me dit-il en m'embrassant, je suis ravi de te revoir. Que fais-tu à Madrid? es-tu encore en condition? as-tu quelque charge à la cour? dans quel état sont tes affaires? Rends-moi compte de tout ce qui t'est arrivé depuis ton départ précipité de Valladolid.

— Tu me demandes bien des choses à la fois, lui répondis-je; et nous ne sommes pas dans un lieu propre à conter des aventures.

— Tu as raison, reprit-il; nous serons mieux chez moi. Viens, je vais t'y mener. Ce n'est pas loin d'ici. Je suis libre, agréablement logé, parfaitement bien dans mes meubles ; je suis content, et suis heureux, puisque je crois l'être. »

J'acceptai le parti, et me laissai entraîner par Fabrice, qui me fît arrêter devant une maison de belle apparence, où il me dit qu'il demeurait. Nous traversâmes une cour, où il y avait d'un côté un grand escalier qui conduisait à des appartements superbes, et de l'autre une petite montée aussi obscure qu'étroite, par où nous montâmes au logement qui m'avait été vanté. Il consistait en une seule chambre, de laquelle mon ingénieux ami s'en était fait cfuatre séparées par des cloisons de sapin. La première servait d'antichambre à la seconde où il couchait : il faisait son cabinet de la troisième, et sa cuisine de la dernière. La cnambre et l'antichambre étaient tapissées de cartes géographiques, de thèses de philosophie, et les meubles répondaient à la tapisserie. C'était un grand lit de brocart tout usé, de vieilles chaises de serge jaune, garnies d'une frange de soie de Grenade de la même couleur, une table à pieds dorés, couverte d'un cuir qui paraissait avoir été rouge, et bordée d'une crépine

iiO PAGES CHOISIES DE LESAGE

de faux or devenu noir par le laps de temps, avec une armoire d'ébène, ornée de ligures grossièrement sculptées. Il avait pour bureau, dans son cabinet, une petite table; et sa bibliothèque était composée de quelques livres, avec plusieurs liasses de papiers qu'on voyait sur des ais disposés par étages le long du mur. Sa cuisine, qui ne déparait pas le reste, contenait de la poterie et d'autres ustensiles nécessaires.

Fabrice, après m'avoir donné le loisir de considérer son appartement, me dit :

« Que penses-tu de mon ménage et de mon logement? n'en es-tu pas enchanté?

— Oui, ma foi, lui répondis-je en souriant. Il faut que tu ne fasses pas mal tes affaires à Madrid pour y être aussi bien nippé. Tu as sans doute quelque commission 1?

— Le ciel m'en préserve! répliqua-t-il. Le parti que j'ai pris est au-dessus de tous les emplois. Un homme de distinction, à qui cet hôtel appartient, m'y a donné une chambre dont j'ai fait quatre pièces que j'ai meublées comme tu le vois. Je ne m'occupe que de choses qui me font plaisir, et je ne sens pas la nécessité.

— Parle-moi plus clairement, interrompis-je : tu irrites l'envie que j'ai d'apprendre ce que tu fais.

— Eh bien! me dit-il, je vais te contenter. Je suis devenu auteur 2, je me suis jeté dans le bel esprit; j'écris en vers et en prose; je suis au poil et à la plume.

— Toi, favori d'Apollon! m'écriai-je en riant; voilà ce que je n'aurais jamais deviné; je serais moins surpris de te voir tout autre chose. Quels charmes as-tu donc pu trouver dans la condition des poètes? Il me semble que ces gens-là sont méprisés dans la vie civile, et qu'ils n'ont pas un ordinaire réglé.

— Eh fi ! s'écria-t-il à son tour. Tu me parles de ces

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