Charge de commis
2. Tout ce chapitre est une malicieuse peinture de la situation des cens de lettres à Paris.
misérables auteurs dont les ouvrages sont le rebut des libraires et des comédiens. Faut-il s'étonner si l'on n'estime pas de semblables écrivains? Mais les bons, mon ami, sont sur un meilleur pied dans le monde; et je puis dire, sans vanité, que je suis du nombre de ceux-ci.
— Je n'en doute pas, lui dis-je : tu es un garçon plein d'esprit; ce que tu composes ne doit pas être mauvais. Je ne suis en peine que de savoir comment la rage d'écrire a pu te prendre ; cela me paraît digne de ma curiosité.
— Ton étonnement est juste, reprit Nunez. J'étais si content de mon état chez le seigneur Manuel Ordonnez, que je n'en souhaitais pas d'autre. Mais mon génie s'élevant peu à peu, comme celui de Plante, au-dessus de la servitude, je composai une comédie que je fis représenter par des comédiens qui jouaient à Valladolid. Quoiqu'elle ne valût pas le diable, elle eut un fort grand succès. Je jugeai par là que le public était une bonne vache à lait qui se laissait aisément traire. Cette réflexion et la fureur de faire de nouvelles pièces me détachèrent de l'hôpital. L'amour de la poésie m'ôta celui des richesses. Je résolus de me rendre à Madrid, comme au centre des beaux esprits, pour y former mon goût. Je demandai mon congé à l'administrateur, qui ne me le donna qu'à regret, tant il avait d'affection pour moi. « Fabrice, me dit-il, pourquoi veux-tu me quitter? T'aurais-je donné, sans y penser, quelque sujet de mécontentement? — Non, lui répondisje, seigneur; vous êtes le meilleur de tous les maîtres, et je suis pénétré de vos bontés ; mais vous savez qu'il faut suivre son étoile. Je me sens né pour éterniser mon nom par des ouvrages d'esprit. — Quelle folie! me répliqua ce bon bourgeois. Tu as déjà pris racine à l'hôpital; tu es du bois dont on fait les économes, et quelquefois même les administrateurs. Tu veux quitter le solide pour l'occuper de fadaises. Tant pis pour toi, mon enfant. »
« L'administrateur, voyant qu'il combattait inutilement mon dessein, me paya mes gages, et me fit présent d'une cinquantaine de ducats pour reconnaître mes services. De manière qu'avec cela et ce que je pouvais avoir grapillé dans les petites commissions dont on avait chargé mon intégrité, je fus en état, en arrivant à Madrid, de me mettre proprement; ce que je ne manquai pas de faire, quoique les écrivains de notre nation ne se piquent guère de propreté. Je connus bientôt Lope de Vega Carpio, Miguel Cervantes de Saavedra et les autres fameux auteurs; mais préférablement à ces grands hommes, je choisis pour mon précepteur un jeune bachelier cordouan, l'incomparable don Louis de Gongora ^ le plus beau génie que l'Espagne ait jamais produit. Il ne veut pas que ses ouvrages soient imprimés de son vivant, il se contente de les lire à ses amis. Ce qu'il a de particulier, c'est que la nature l'a doué du rare talent de réussir dans toutes sortes de poésies. Il excelle principalement dans les pièces satiriques : voilà son fort. Ce n'est pas, comme Lucilius, un fleuve bourbeux qui entraîne avec lui beaucoup de limon 2; c'est le Tage qui roule des eaux pures sur un sable d'or,
— Tu me fais, dis-je à Fabrice, un beau portrait de ce bachelier, et je ne doute pas qu'un personnage de ce mérite-là n'ait bien des envieux.
— Tous les auteurs, répondit-il, tant bons que mauvais, se déchaînent contre lui. Il aime l'enflure, dit l'un, les pointes, les métaphores et les transpositions. Ses vers, dit un autre, ont l'obscurité de ceux que les prêtres saliens chantaient dans leurs processions, et que personne n'entendait. Il y en a même qui lui reprochent de faire tantôt des sonnets ou des romances, tantôt des comédies, des dizains et des létrilles ^^
1. C'est ce Gongora, le père du gongorisme, qui a gâté tant, de beaux esprits en France.