Letnlla, pièce de vers destinée à être mise en musique
comme s'il avait follement entrepris d'effacer lés meilleurs écrivains dans tous les genres. Mais tous ces traits de jalousie ne font que s'émousser contre une muse chérie des grands et de la multitude.
« C'est donc sous un si habile maître que j'ai fait mon apprentissage, et j'ose dire, sans vanité, qu'il y paraît. J'ai si bien pris son esprit, que je compose déjà des morceaux abstraits qu'il avouerait. Je vais, à son exemple, débiter ma marchandise dans les grandes maisons, où l'on me reçoit à merveille, et où j'ai affaire à des gens qui ne sont pas fort difficiles. Il est vrai que j'ai le débit séduisant; ce qui ne nuit pas à mes compositions. Enfin je suis aimé de plusieurs seigneurs, et, je vis surtout avec le duc de Médina Sidonia comme Horace vivait avec Mecenas. Voilà, poursuivit Fabrice, de quelle manière j'ai été métamorphosé en auteur. Je n'ai plus rien à te conter. C'est à toi, Gil Blas, à chanter tes exploits! »
Alors je pris la parole, et, supprimant toute circonstance indifférente, je lui fis le détail qu'il demandait. Après cela, il fut question de dîner. Il tira de son armoire d'ébène des serviettes, du pain, un reste d'épaule de mouton rôti, une bouteille d'excellent vin, et nous nous mîmes à table avec toute la gaîté de deux amis qui se rencontrent après une longue séparation.
« Tu vois, me dit-il, ma vie libre et indépendante. Si je voulais suivre l'exemple de mes confrères, j'irais tous les jours manger chez les personnes de qualité; mais, outre que l'amour du travail me retient souvent au logis, je suis un petit Aristippe. Je m'accommode également du grand monde et de la retraite, de l'abondance et de la frugalité. •»
Nous trouvâmes le vin si bon, qu'il fallut tirer de l'armoire une seconde bouteille. Entre la poire et le fromage, je lui témoignai que je serais bien aise de voir quelqu'une de ses productions. Aussitôt il chercha parmi ses papiers un sonnet qu'il me lut d'un air
i't't PxVCiES CHOISIES DE LESAGE
emphatique. Néanmoins, malgré le charme de la lecture, je trouvai l'ouvrage si obscur, que je n'y compris rien du tout. Il s'en aperçut.
« Ce sonnet, me dit-il, ne te paraît pas fort clair, n'est-ce pas? »
Je lui avouai que j'y aurais voulu un peu plus de netteté. Il se mit à rire à mes dépens.
« Si ce sonnet, reprit-il, n'est guère intelligible, tant mieux, mon ami. Les sonnets, les odes et les autres ouvrages qui veulent du sublime ne s'accommodent pas du simple et du naturel; c'est l'obscurité qui en l'ait tout le mérite. Il suffît que le poète croie s'y entendre.
— Tu te moques de moi, interrompis-je. Il faut du bon sens et de la clarté dans toutes les poésies, de quelque nature qu'elles soient ^ et si ton incomparable Gongora n'écrit pas plus clairement que toi, je t'avoue que j'en rabats bien. C'est un poète qui ne peut tout au plus tromper que son siècle. Voyons présentement de ta prose. »
Nunez me fît voir une préface qu'il prétendait, disait-il, mettre à la tète d'un recueil de comédies qu'il avait sous presse. Ensuite il me demanda ce que j'en pensais.
« Je ne suis pas, lui dis-je, plus satisfait de ta prose que de tes vers. Ton sonnet n'est qu'un pompeux galimatias; et il y a dans ta préface des expressions trop recherchées, des mots qui ne sont point marqués au coin du public, des phrases entortillées, pour ainsi dire. En un mot, ton style est singulier. Les livres de nos bons et anciens auteurs ne sont pas écrits comme cela.
— Pauvre ignorant, s'écria Fabrice, tu ne sais pas que tout prosateur qui aspire aujourd'hui à la réputation d'une plume délicate affecte cette singularité de style.
1. Par la bouche de Gil Blas, c'est Lesage qui parle, nourri des doctrines classiques de l'âge précédent.
ces expressions détournées qui le choquent. Nous sommes cinq ou six novateurs hardis qui avons entre- })ris de changer la langue du blanc au noir; et nous en viendrons à bout, s'il plait à Dieu, en dépit de Lope de Vega, de Solis, de Cervantes, et de tous les autres beaux esprits qui nous chicanent sur nos nouvelles laçons de parler. Nous sommes secondés par un nombre de partisans de distinction; nous avons dans notre cabale jusqu'à des théologiens.
« Après tout, continua-t-il, notre dessein est louable; et, le préjugé à part, nous valons mieux que ces écrivains naturels qui parlent comme le commun des hommes. Je ne sais pas pourquoi il y a tant d'honnêtes gens qui les estiment. Cela était fort bon à Athènes et à Rome, où tout le monde était confondu; et c'est pourquoi Socrate dit à Alcibiade que le peuple est un excellent maître de langue. Mais à Madrid, nous avons un bon et un mauvais usage, et nos courtisans s'expriment autrement que nos bourgeois. Tu peux m'en croire; enfin notre style nouveau l'emporte sur celui de nos antagonistes. Je veux par un seul trait tefaire sentir la différence qu'il y a. de la gentillesse de notre diction à la platitude de la leur. Ils diraient, par exemple, tout uniment : Les intermèdes embellissent une comédie ; et nous nous disons plus joliment : Les intermèdes font beauté dans une comédie. Remarque bien ce font beauté. En sens-tu tout le brillant, toute la délicatesse, tout le mignon? »
J'interrompis mon novateur par un éclat de rire.
« Va, Fabrice, lui dis-je, tu es un original a'.ec ton langage précieux.
— Et toi, me répondit-il, tu n'es qu'une bète avec ton style naturel. Allez », poursuivit-il en m'appliquant ces paroles de l'archevêque de Grenade, « allez trouver mon trésorier; qu'il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme. Adieu, monsieur Gil Dlas; je vous souhaite un peu plus de <joùt. »
Je renouvelai mes ris à cette saillie; et Fabrice me
pardoiiiiaut (ravoir parlé avec irrévérence de ses écrits, ne perdit rien de sa belle humeur. Nous achevâmes de boire notre seconde bouteille : après quoi nous nous levâmes de table tous deux assez bien conditionnés 1. (VII, 13.)
Un poste de confiance.
/ Cependant, grâce à son ami Fabrice Nu nez, Gil Blas trouve ' un emploi chez un grand seigneur sicilien en séjour à Madrid, le comte Galiano, très riche, très négligent, qui ralTole d'un alîreux singe nommé Cupidon, et qui se laisse indignement voler et piller par les officiers de sa maison. 11 charge Gil Blas, qui est un honnête garçon, d'y mettre bon ordre.
L'intendant, qui était un Messinois des ])lus fins, me conduisit à son appartement en m'accablant d'honnêtetés. Il envoya chercher le tailleur qui avait habillé toute la maison, et lui ordonna de me faire promptementun habit de la même magnificence que ceux des principaux officiers. Le tailleur prit ma mesure et se retira.
« Pour votre logement, me dit le Messinois, je sais une chambre qui vous conviendra. Eh! avez-vous déjeuné? » poursuivit-il.
Je répondis que non.
« Ah! pauvre garçon que vous êtes, reprit-il, que ne parlez-vous? Vous êtes ici dans une maison où il n'y a qu'à dire ce qu'on souhaite pour l'avoir. Venez, je vais vous mener dans un endroit où, grâces au cieL rien ne manque. »
A ces mots il me fit descendre à l'office, où nous trouvâmes le maître d'hôtel, C{ui était un Napolitain qui valait bien un Messinois. On pouvait dire de lui et de l'intendant : Jean danse mieux que Pierre, Pierre danse mieux que Jean. Cet honnête maître d'hôtel était avôic cinq ou six de ses amis qui sVmpiffraient de
1. Ce Fabrice, d'ailleurs garçon d'infiniment d'esprit, ressemble assez à tels jeunes poètes décadents ou symbolistes de notre temps.
HISTOIRE DE CilL BLAS DE SANTILLANE 147
jambons, de Langues de bœuf et d'autres viandes salées qui les obligeaient à boire coup sur coup. Nous nous joignîmes à ces vivants, et les aidâmes à fesser les meilleurs vins de M. le comte. Pendant que ces choses se passaient à l'office, il s'en passait d'autres à la cuisine. Le cuisinier régalait aussi trois ou quatre bourgeois de sa connaissance qui n'épargnaient pas plus que nous le vin, et qui se remplissaient l'estomac de pâtés de lapins et de perdrix : il n'y avait pas jusqu'aux marmitons qui ne se donnassent au cœur-joie de tout ce qu'ils pouvaient escamoter. Je me crus dans une maison abandonnée au pillage; cependant ce n'était rien que cela. Je ne voyais que des bagatelles, en comparaison de ce que je ne voyais pas.
Je sortis pour aller chercher mes bardes, et les faire apporter à ma nouvelle demeure. Quand je revins, le comte était à table avec plusieurs seigneurs et le poète Nunez, lequel d'un air aisé se faisait servir et se mêlait à la conversation. Je remarquai même qu'il ne disait pas un mot qui ne fît plaisir à la compagnie. Vive l'esprit! quand on en a, on fait bien tous les personnages qu'on veut.
Pour moi je dînai avec les officiers, qui furent traités, à peu de chose près, comme le patron. Après le repas, je me retirai dans ma chambre, où je me mis à réfléchir sur ma condition.
« Eh bien! me dis-je, Gil Blas, te voilà donc auprès d'un comte silicien dont tu ne connais pas le caractère! A juger sur les apparences, tu seras dans sa maison comme le poisson dans l'eau. Mais il ne faut jurer de rien, et tu dois te défier de ton étoile, dont tu n'as C|ue trop souvent éprouvé la malignité. Outre cela, tu ignores à quoi il te destine. Il a des secrétaires et un intendant; quels services veut-il donc que tu lui rendes? Apparemment qu'il a dessein de te faire porter le caducée ^ A la bonne heure : on ne saurait
1. Porter le caducée : faire comme Mercure (dont l'insigne était un caducée), c'est-à-dire faire parfois un vilain métier.
être sur un meilleur pied chez un seigneur pour faire son chemin en poste. En rendant de plus honnêtes services, on ne marche que pas à pas, et encore n'arrive-t-on pas toujours à son but. »
Tandis que je faisais de si belles réflexions, un laquais vint me dire que tous les cavaliers qui avaient dîné à l'hôtel venaient de sortir pour s'en retourner chez eux, et que M. le comte me demandait. Je volai aussitôt à son appartement, où je le trouvai couché sur un sopha et prêt à faire la sieste avec son singe qui était à côté de lui.
« Approchez, Gil Blas, me dit-il, prenez un siège et m'écoutez. »
Je fis ce qu'il m'ordonnait, et il me parla dans ces termes :
« Don Fabricio m'a dit qu'entre autres bonnes qualités vous aviez celle de vous attacher à vos maîtres, et que vous étiez un garçon plein d'intégrité. Ces deux choses m'ont déterminé à vous proposer d'être à moi. J'ai besoin d'un domestique affectionné qui épouse mes intérêts et mette toute son attention à conserver mon bien. Je suis riche, à la vérité; mais ma dépense va tous les ans fort au delà de mes revenus. Et pourquoi? c'est qu'on me vole, c'est qu'on me pille. Je suis dans ma maison comme dans un bois rempli de voleurs. Je soupçonne mon maître d'hôtel et mon intendant de s'entendre ensemble; et, si je ne me trompe point, en voilà plus qu'il n'en faut pour me ruiner de fond en comble. Vous me direz que, si je les crois fripons, je n'ai qu'à les chasser. Mais où en prendre d'autres qui soient pétris d'un meilleur limon? Il faut donc que je me contente de les faire observer l'un et l'autre par un homme qui ait droit d'inspection sur leur conduite ; et c'est vous que je choisis pour remplir cette commission. Si vous vous en acquittez bien, soyez sûr que vous ne servirez pas un ingrat. J'aurai soin de vous établir en Sicile très avantageusement. »
niSTOlKE DE GIL liLAS DE .SANTlLLAiNE 149
Gil Blas, (jui a pris sa fonction au sérieux, réforme les abus, fait chasser rintendanl, réduit les dépenses, enfin rétal)lit l'ordre dans la maison.
Fabrice, que je voyais de temps en temps, et à qui je comptais toutes mes prouesses d'intendant, jusqu'alors inouïes, était plus dispose à blâmer ma conduite qu'à l'approuver.
« Dieu veuille, me dit-il un jour, qu'après tout ceci ton désintéressement soit bien récompensé ! Mais entre nous, si tu n'étais pas si roide avec le maître d'hôtel, je crois que tu n'en ferais pas plus mal.
— Eh quoi ! lui répondis-je, ce voleur mettra effrontément, dans un état de dépense, à dix pistoles un poisson qui ne lui en aura coûté Cfue quatre, et tu veux que je lui passe cet article?
— Pourquoi non? répliqua-t-il froidement : il n'a qu'à te donner la moitié du surplus et il fera la chose dans les règles. Sur ma foi, notre ami, continua-t-il en branlant la tète, pour un homme d'esprit, vous vous y prenez bien mal, vous êtes un vrai gâte-maison, et vous avez bien la mine de servir longtemps, puisque vous n'écorchez pas l'anguille pendant que vous la tenez. Apprenez que la fortune ressemble à ces coquettes vives et légères qui échappent aux galants qui ne les brusquent pas... »
Je ne fis que rire des discours de Nunez; il en rit lui-même à son tour, et voulut me persuader qu'il ne me les avait pas tenus sérieusement. Il avait honte de m'avoir donné inutilement un mauvais conseil. Je demeurai ferme dans la résolution d'être toujours fidèle et zélé. Je ne me démentis point, et j'ose dire qu'en quatre mois, par mon épargne, je fis profit à mon maître de trois mille ducats pour le moins. (VII, 14, 15.)
Fâcheux état de Gil Blas.-^
Au bout de ce temps-là, le repos qui régnait à l'hôte] fut étrangement troublé par un accident qui ne
p.araîtra qu'une bagatelle au lecteur, et qui devint pourtant une chose fort sérieuse pour les domestiques et surtout pour moi. Cupidon, ce singe dont j'ai parlé, cet animal si chéri du patron, en voulant un jour sauter d'une fenêtre à une autre, s'en acquitta si mal, qu'il tomba dans la cour et se démit une jambe. Le comte ne sut pas si tôt ce malheur, qu'il poussa des cris comme une femme; et, dans l'excès de sa douleur, s'en prenant à tous ses gens sans exception, peu s'en fallut qu'il ne fît maison nette. Il borna toutefois sa fureur à maudire notre négligence et à nous apostropher sans ménager ses termes. Il envoya chercher surle-champ les chirurgiens de Madrid les plus habiles pour les fractures et dislocations des os. Ils visitèrent la jambe du blessé, la lui remirent et la bandèrent. Mais, quoiqu'ils assurassent tous que ce n'était rien, cela n'empêcha pas que mon maître ne retînt un d'entre eux pour demeurer auprès de l'animal jusqu'à parfaite guérison.
J'aurais tort de passer sous silence les peines et les inquiétudes qu'eut le seigneur sicilien pendant tout ce temps-là. Croira-t-on bien cjue le jour il ne quittait point son cher Cupidon? Il était présent quand on le pansait, et la nuit il se levait deux ou trois fois pour le voir. Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est qu'il fallait que tous les domestiques, et moi principalement, nous fussions toujours sur pied pour être prêts a courir où l'on jugerait à propos de nous envoyer pour le service du singe. En un mot nous n'eûmes aucun repos dans l'hôtel jusqu'à ce que la maudite bête, ne se ressentant plus de sa chute, se remît à faire ses bonds et ses culbutes ordinaires. Après cela, refuserons-nous d'ajouter foi au rapport de Suétone, lorsqu'il dit que Caligula aimait tant son cheval, qu'il lui donna une maison richement meublée avec des officiers pour le servir, et qu'il en voulait même faire un consul? Mon patron n'était pas moins charmé de son singe; il en aurait volontiers fait un corrégidor.
Ce qu'il y eut de malheureux pour moi, c'est que j'avais enchéri sur tous les valets pour mieux faire ma cour au seigneur; et je m'étais donné de si grands mouvements pour son Cupidon, que j'en tombai malade. La fièvre me prit violemment, et mon mal devint tel, que je perdis toute connaissance. J'ignore ce qu'on fît de moi pendant quinze jours que je fus entre la vie et la mort. Je sais seulement que ma jeunesse lutta si bien contre la fièvre, et peut-être contre les remèdes qu'on me donna, que je repris enfin mes sens. Le premier usage que j'en fis fut de m'apercevoir que j'étais dans une autre chambre que la mienne. Je voulus savoir pourquoi ; je le demandai à une vieille femme qui me gardait : mais elle me répondit qu'il ne fallait pas que je parlasse, que le médecin l'avait expressément défendu. Quand on se porte bien, on se moque ordinairement de ses docteurs; est-on malade? on se soumet docilement à leurs ordonnances.
Je pris donc le parti de me taire, quelque envie que j'eusse de m'entretenir avec ma garde. Je faisais des réflexions là-dessus, lorsqu'il entra deux manières de petits-maîtres fort lestes. Ils avaient des habits de velours, avec de très beau linge garni de dentelles. Je m'imaginai que c'étaient des seigneurs amis de mon maître, lesquels par considération pour lui me venaient voir. Dans cette pensée je fis un effort pour me mettre en mon séant, et j'ôtai par respect mon bonnet : mais ma garde me recoucha tout de mon long, en me disant que ces seigneurs étaient mon médecin et mon apothicaire.
Le docteur s'approcha de moi, me tâta le pouls, observa mon visage; et remarquant tous les signes d'une prochaine guérison, il prit un air de triomphe comme s'il y eût mis beaucoup du sien, et dit qu'il ne fallait plus qu'une médecine pour achever son ouvrage ; qu'après cela il pourrait se vanter d'avoir fait une belle cure. Quand il eut parlé de cette sorte, il fit écrire par l'apothicaire une ordonnance qu'il lui dicta
en se regardant dans un miroir, en rajustant ses cheveux, et en faisant des grimaces dont je ne pouvais m'empècher de rire malgré l'état où j'étais. Ensuite il me salua de la tête fort cavalièrement, et sortit plus occupé de sa figure que des drogues qu'il m'avait ordonnées.
Après son départ, l'apothicaire qui n'était pas venu chez moi pour rien, se prépara, on juge bien à quoi faire...
Il revint le lendemain matin, m'apporter la médecine que le docteur avait ordonnée la veille. Outre que je me sentais mieux de moment en moment, j'avais tant d'aversion, depuis le jour précédent, pour les médecins et les apothicaires, que je maudissais jusqu'aux universités où ces messieurs reçoivent le pouvoir de tuer les hommes impunément. Dans cette disposition, je déclarai en jurant que je ne voulais plus de remèdes, et que je donnais au diable Hippocrate et sa séquelle. L'apothicaire, qui ne se souciait nullement de ce que je ferais de sa composition, pourvu qu'elle lui fût payée, la laissa sur la table, et se retira sans me dire une syllable.
Je fis sur-le-champ jeter par les fenêtres cette chienne de médecine, contre lac{uelle je m'étais si fort prévenu, que j'aurais cru être empoisonné si je l'eusse avalée. A ce trait de désobéissance j'en ajoutai un autre : je rompis le silence, et dis d'un ton ferme à ma garde que je prétendais absolument qu'elle m'apprît des nouvelles de mon maître. La vieille, qui appréhendait d'exciter en moi une émotion dangereuse en me satisfaisant, ou qui peut-être aussi ne s'obstinait que pour irriter mon mal, hésitait à me parler; mais je la pressai si vivement de m'obéir qu'elle me répondit enfin :
« Seigneur cavalier, vous n'avez plus d'autre maître que vous-même. Le comte Galiano s'en est retourné en Sicile. »
Je ne pouvais croire ce que j'entendais; il n'y avait pourtant rien de plus véritable. Ce seigneur, dès le
second jour de ma maladie, craignant que je ne mourusse chez lui, avait eu la bonté de me faire transporter avec mes petits effets dans une chambre garnie, où il m'avait abandonné sans façon à la Providence et aux soins d'une garde. Sur ces entrefaites, ayant reçu un ordre de la cour qui l'obligeait à repasser en Sicile, il était parti avec tant de précipitation, qu'il n'avait plus songé à moi, soit qu'il me comptât déjà parmi les morts, soit que les personnes de qualité soient sujettes à ces fautes de mémoire.
Ma garde me fît ce détail, et m'apprit que c'était elle qui avait été chercher un médecin et un apothicaire, afin que je ne périsse pas sans leur assistance. Je tombai dans une profonde rêverie à ces belles nouvelles. Adieu mon établissement avantageux en Sicile! Adieu mes plus douces espérances ! Quand il vous arrivera quelque grand malheur, dit un pape, examinezvous bien, et vous verrez qu'il y aura toujours de votre faute. N'en déplaise à ce saint père, je ne vois pas comment dans cette occasion je contribuai à mon infortune.
Lorsque je vis évanouir les flatteuses chimères dont je m'étais rempli la tète, la première chose dont je m'embarrassai l'esprit fut ma valise. Je soupirai en m'apercevant qu'elle était ouverte.
« Hélas! ma chère valise, m'écriai-je, mon unique consolation! vous avez été, à ce que je vois, à la merci des mains étrangères.
— Non, non, seigneur Gil Blas, me dit alors la vieille, rassurez-vous, on ne vous a rien volé. J'ai conservé votre malle comme mon honneur. »
J'y trouvai l'habit que j'avais en entrant au service du comte; mais j'y cherchai vainement celui que le Messinois m'avait fait faire. Mon maître n'avait pas jugé à propos de me le laisser, ou bien quelqu'un se l'était approprié. Toutes mes autres hardes y étaient, et même une grande bourse de cuir qui renfermait mes espèces; je les comptai deux fois, ne pouvant croire, la
première, qu'il n'y eût que cinquante pistoles de reste de deux cent soixante qu'il y avait dedans avant ma maladie.
« Que signifie ceci, ma bonne mère? dis je à ma garde. Voilà mes finances bien diminuées.
— Personne pourtant n'y a touché que moi, répondit la vieille, et je les ai ménagées autant qu'il m'a été l)0ssible. Mais les maladies coûtent beaucoup; il faut toujours avoir l'argent à la main. Voici, ajouta cette bonne ménagère en tirant de sa poche un paquet de papiers, voici un état de dépenses, qui est juste comme l'or, et qui vous fera voir que je n'ai pas employé un denier mal à propos. »
Je parcourus des yeux le mémoire, qui contenait bien quinze ou vingt pages. Miséricorde! que de volaille achetée pendant que j'avais été sans connaissance! Il fallait qu'en bouillon seulement il y eût pour le moins douze pistoles. Les autres articles répondaient à celuilà. On ne saurait dire combien elle avait dépensé en bois, en chandelle, en eau, en balai, et cwtera. Cependant, quelque enflé que fût son mémoire, toute la somme allait à peine à trente pistoles, et par conséquent il devait y en avoir encore cent quatre-vingts de reste. Je lui représentai cela; mais la vieille, d'un air ingénu, commença d'attester tous les saints qu'il n'y avait dans la bourse que quatre vingts pistoles lorsque le maître d'hôtel du comte lui avait confié ma valise.
« Que dites-vous, ma bonne? interrompis-je avec précipitation. C'est le maître d'hôtel qui vous a remis mes hardes entre les mains?
— Sans doute, répondit-elle, c'est lui; à telles enseignes qu'en me les donnant il me dit : « Tenez, bonne mère, quand le seigneur Gil Blas sera frit à l'huile, ne manquez pas de le régaler d'un bel enterrement; il y a dans cette valise de quoi en faire les frais. »
— Ah! maudit Napolitain! m'écriai-je alors. Je ne suis plus en peine de savoir ce qu'est devenu l'argent qui me man(|ue. Vous l'avez raflé pour récompenser
une partie des vols que je vous ai empêché de faire. » Aj)rès cette apostrophe, je rendis grâce au ciel de ce que le fripon n'avait pas tout emporté. Quelque sujet pourtant que j'eusse d'accuser le maître d'hôtel de m'avoir volé, je ne laissai pas de penser que ma garde pouvait fort bien être la voleuse. Mes soupçons tombaient tantôt sur l'un et tantôt sur l'autre; mais c'était toujours la même chose pour moi. Je n'en témoignai rien à la vieille ; je ne la chicanai pas même sur les articles de son beau mémoire. Je n'aurais rien gagné à cela, et il faut bien que chacun fasse son métier. Je bornai mon ressentiment à la payer et à la renvoyer trois jours après.
Je m'imagine qu'en sortant de chez moi elle alla donner avisa l'apothicaire qu'elle venait de me quitter, et que je me portais assez bien pour prendre la clef des champs sans compter avec lui; car, un moment après, je le vis arriver tout essoufllé. Il me présenta son mémoire, dans lequel, sous des noms qui m'étaient inconnus, c{uoique j'eusse été médecin, il avait écrit tous les prétendus remèdes qu'il m'avait fournis dans le temps que j'étais sans sentiment. On pouvait appeler ce mémoire-là de vraies parties d'apothicaire. Aussi nous eûmes une dispute lorsqu'il fut question du paiement. Je prétendais qu'il rabattît la moitié de la somme qu'il demandait. Il jura qu'il n'en rabattrait pas même une obole. Considérant toutefois qu'il avait affah^e à un jeune liommc qui, dès ce jour-là, pouvait s'éloigner de Madrid, il aima mieux se contenter de ce que je lui offrais, c'est-à-dire de trois fois au delà de ce que valaient ses drogues, que de s'exposer à perdre tout. Je lui lâchai des espèces à mon grand regret, et il se retira prestement.
Le médecin parut presque aussitôt : car ces animaux-là sont toujours à la queue l'un de l'autre. J'escomptai ses visites qui avaient été très fréquentes, et je le renvoyai content. Mais avant que de me quitter, pour me prouver qu'il avait bien gagné son argent, il
me détailla les inconvénients mortels qu'il avait prévenus dans ma maladie. Ce qu'il fît en fort beaux termes et d'un air agréable; mais je n'y compris rien du tout. Lorsque je me fus défait de lui, je me crus débarrassé de tous les ministres des Parques. Je me trompais; il entra un chirurgien cpie je n'avais vu de ma vie. Il me salua fort civilement, et me témoigna de la joie de me voir échappé du danger que j'avais couru : ce c{u'il attribuait, disait-il, à deux saignées abondantes qu'il m'avait faites, et aux ventouses qu'il avait eu l'honneur de m'appliquer. Autre plume qu'on me tira de l'aile. Il me fallut aussi cracher au bassin du chirurgien. Après tant d'évacuations, ma bourse se trouvait si débile, cpi'on pouvait dire c{ue c'était un corps confiscjné, tant il y restait peu d'humide radical.
Je commençai à perdre courage en me voyant retombé dans une situation misérable. Je m'étais, chez mes derniers maîtres, Irop affectionné aux commodités de la vie ; je ne pouvais plus, comme autrefois, envisager l'indigence en philosophe cynique. J'avouerai pourtant que j'avais tort de me laisser aller à la tristesse, après avoir tant de fois éprouvé que la fortune ne m'avait pas plus tôt renversé qu'elle me relevait; je n'aurais dû regarder l'état fâcheux où j'étais cjuc comme une occasion prochaine de prospérité. (VII, 16.)
Gil Blas secrétaire du duc de Lerme.
Huit ans environ se sont écoulés depuis que Gil Blas a quitté Oviédo, monté sur la mule de son oncle. Cependant, du fond de sa misère, il touche au moment de sa plus haute fortune. Le bonheur se présente à lui sous la forme d'un nouveau maître, don Diègue de Monteser, l'un des hommes de confiance du duc de Lerme, premier ministre de la couronne espagnole. Gil Blas trouve le moyen de se faire distinguer par le ministre, et six mois plus lard, un poste de secrétaire étant devenu vacant, il l'obtient.
. Ce fut Monteser qui m'annonça cette agréable nouvelle et me dit :
HISTOIRE DE GIL liLAS DE SANTILLANE 157
« Ami Gil Blas, quoique je ne vous perde pas sans regret, je vous aime trop pour n'être pas ravi que vous succédiez à don Valerio. Vous ne manquerez pas de faire une belle fortune, pourvu que vous suiviez les deux conseils que j'ai à vous donner : le premier, c'est de paraître tellement attaché à Son Excellence c|u'elle ne doute pas que vous ne lui soyez entièrement dévoué; et le second, c'est de bien faire votre cour au seigneur don Rodrigue de Calderone *, car cet homme-là manie comme une cire molle l'esprit de son maître. Si vous avez le bonheur de vous acquérir la bienveillance de ce secrétaire favori, vous irez loin en peu de temps; c'est une chose dont j'ose hardiment vous répondre.
— Seigneur, dis-je à don Diègue après lui avoir rendu grâces de ses bons avis, apprenez-moi, s'il vous plaît, de quel caractère est don Rodrigue. J'en ai quelquefois entendu parler dans le monde. On me l'a peint comme un assez mauvais sujet; mais je me défie des portraits que le peuple fait des personnes qui sont en place à la cour, quoiqu'il en juge sainement quelquefois. Dites-moi donc, je vous prie, ce que vous pensez du seigneur Calderone.
— Vous me demandez une chose délicate, répondit le surintendant avec un sourire malin. Je dirais à un autre que vous^sans hésiter que c'est un très honnête gentilhomme, et qu'on n'en saurait dire que du bien; mais je veux avoir de la franchise avec vous. Outre que je vous crois un garçon fort discret, il me semble que je vous dois parler à cœur ouvert de don Rodrigue, puisque je vous ai conseillé de le bien ménager: autrement ce serait ne vous obliger qu'à demi.
« Vous saurez donc, poursuivit-il, que de simple domestique qu'il était de Son Excellence, lorsqu'elle ne portait encore que le nom de François de Sandoval, il est parvenu par degrés au poste de premier secré-
1. Homme de confiance du duc de Lernie, préposé aux dépensas de sa maison.
taire. On n'a jamais vu d'homme plus fier. Il ne répond guère aux politesses qu'on lui lait, à moins que de fortes raisons ne l'y obligent. En un mot, il se regarde comme un collègue du duc de Lerme; et, dans le fond, on dirait qu'il partage avec lui l'autorité de premier ministre, puisqu'il fait donner des charges et des gou vernements à qui bon lui semble. Le public en murmure souvent; mais c'est de quoi il ne se met guère en peine : pourvu qu'il tire des paraguantes ^ d'une affaire, il se soucie fort peu des épilogueurs. Vous concevez bien par ce que je viens de vous dire, ajouta don Diègue, quelle conduite vous avez à tenir avec un mortel si orgueilleux.
— Oh! que oui, lui dis-je; laissez-moi faire. Il y aura bien du malheur si je ne me fais i)as aimer de lui. Quand on connaît le défaut d'un homme à qui l'on veut plaire, il faut être bien maladroit pour n'y pas réussir.
— Cela étant, reprit Monteser, je vais vous présenter tout à l'heure au duc de Lerme. »
Nous allâmes dans le moment chez ce ministre, que nous trouvâmes, dans une grande salle, occupé à donner audience. Il y avait là plus de monde que chez le roi. Je vis des commandeurs et des chevaliers de Saint-Jacques et de Calatrava, qui sollicitaient des gouvernements et des vice-royautés; des évèques qui, ne se portant pas bien dans leurs diocèses, voulaient, seulement pour changer d'air, devenir archevêques, et de bons pères de Saint-François qui demandaient humblement des évêchés. Je remarquai aussi des officiers réformés qui se morfondaient dans l'attente d'une pension. Si le duc ne satisfaisait pas leurs désirs, il recevait du moins leurs placets d'un air affable; et je m'aperçus qu'il répondait fort poliment aux personnes qui lui parlaient.
i. Varaguanle, mot à mot pour les gants, c'est-à-dire petit présent : c'est l'équivalent de pourboire, ou pot-de-vin.
HISTOIRE DE GIL liLAS DE SANTILLANE 159
Nous eûmes la patience d'attendre qu'il eût expédié tous ces suppliants. Alors don Diègue lui dit :
« Monseigneur, voici Gil Blas de Santillane, ce jeune homme dont Votre Excellence a fait choix pour remplir la place de don Valerio. »
A ces mots, le duc jeta les yeux sur moi, en disant obligeamment cjuc je l'avais déjà méritée par les services C{ue je lui avais rendus. Il me fît ensuite entrer dans son cabinet pour m'entretenir en particulier, ou plutôt pour juger de mon esprit par ma conversation. D'abord il voulut savoir qui j'étais et la vie cjue j'avais menée jusc|ue-là. Il exigea même de moi là-dessus une narration sincère. Quel détail c'était me demander! De mentir devant un premier ministre d'Espagne, il n'y avait pas d'apparence. D'une autre part, j'avais tant de choses à dire aux dépens de ma vanité, que je ne pouvais me résoudre à une confession générale. Comment sortir de cet embarras? Je pris le parti de farder la vérité dans les endroits où elle aurait fait peur toute nue. Mais il ne laissa pas de la démêler, malgré tout mon art.
c( Monsieur de Santillane, me dit-il en souriant à la fin de mon récit, à ce c^ue je vois, vous avez été tant soit peu picaro ^
— Monseigneur, lui répondis-je en rougissant. Votre Excellence m'a ordonné d'avoir de la sincérité, je lui ai obéi.
— Je t'en sais bon gré, répliqua-t-il. Va, mon enfant, tu en es quitte à bon marché; je m'étonne cjue le mauvais exemple ne t'ait pas entièrement perdu. Combien y a-t-il d'honnêtes gens cpii deviendraient de grands fripons si la fortuné les mettait aux mêmes épreuves ^ !
« Ami Santillane, continua le ministre, ne te souviens plus du passé; songe que tu es présentement
J. Picaro^ c'est-à-dire fripon^ mauvais sujet. '1. Toute l'expUcation et même la justification du caractère de Gil Blas tient dans ces quelques lignes.
au roi, et que tu seras désormais occupé pour lui. Tu ji'as qu'à me suivre ; je vais t'apprendre en quoi consisteront tes occupations. »
A ces mots, le duc me mena dans un petit cabinet qui joignait le sien, et où il y avait sur des tablettes une vingtaine de registres in-folio fort épais.
« C'est ici, me dit-il, que tu travailleras. Tous ces registres que tu vois composent un dictionnaire de toutes les familles nobles qui sont dans les royaumes et principautés de la monarchie d'Espagne. Chaque livre contient par ordre alphabétique l'histoire abrégée de tous les gentilshommes d'un royaume, dans laquelle sont détaillés les services qu'eux et leurs ancêtres ont rendus à l'État, aussi bien que les affaires d'honneur qui peuvent leur être arrivées. On y fait encore mention de leurs biens, de leurs mœurs, en un mot, de toutes leurs bonnes et mauvaises qualités; en sorte cjue, lorsqu'ils viennent demander des grâces à la cour, je vois d'un coup d'œil s'ils les méritent. Pour savoir exactement toutes ces choses, j'ai partout des pensionnaires qui ont soin de s'en informer et de m'en instruire par des mémoires qu'ils m'envoient; mais, comme ces mémoires sont diffus et remplis de façons de parler provinciales, il faut les rédiger et en polir la diction, parce que le roi se fait lire quelquefois ces registres. C'est à ce travail, qui demande un style net et concis, que je veux t'employer dès ce moment même. »
En parlant ainsi, il tira d'un grand portefeuille plein de papiers un mémoire qu'il me mit entre les mains; puis il sortit de mon cabinet, pour m'y laisser faire mon coup d'essai en liberté. Je lus le mémoire, qui me parut non seulement farci de termes barbares, mais même trop passionné. C'était pourtant un moine de la ville de Solsonne qui l'avait composé. Sa Révérence, en affectant le style d'un homme de bien, y déchirait impitoyablement une bonne famille catalane, et Dieu sait s'il disait la vérité! Je crus lire un libelle
HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE IGl
diffamatoire, et je me fis d'abord un scrupule de travailler sur cela; je craignais de me rendre complice d'une calomnie; néanmoins, tout neuf que j'étais à la cour, je passai outre, aux péril et fortune de l'âme du bon religieux; et, mettant sur son compte toute l'iniquité, s'il y en avait, je commençai à déshonorer en belles phrases castillanes deux ou trois générations d'honnêtes gens peut-être.
J'avais déjà fait quatre ou cinq pages, quand le duc, impatient de savoir comment je m'y prenais, revint et me dit :
« Santillane, montre-moi ce que tu as fait; je suis curieux de le voir. »
En même temps, jetant la vue sur mon ouvrage, il en lut le commencement avec beaucoup d'attention. Il en parut si content, que j'en fus surpris.
« Tout prévenu que j'étais en ta faveur, reprit-il, je t'avoue que tu as surpassé mon attente. Tu n'écris pas seulement avec toute la netteté et la précision que je désirais, je trouve encore ton style léger et enjoué. Tu justifies bien le choix que j'ai fait de ta plume, et tu me consoles de la perte de ton prédécesseur. »
Le ministre n'aurait pas borné là mon éloge, si le comte de Lemos, son neveu, ne fût venu l'interrompre en cet endroit. Son Excellence l'embrassa plusieurs fois, et le reçut d'une manière qui me fit connaître qu'elle l'aimait tendrement. Ils s'enfermèrent tous deux pour s'entretenir en secret d'une affaire de famille, dont le duc était alors plus occupé que de celles du roi.
Pendant qu'ils étaient ensemble, j'entendis sonner midi. Comme je savais que les secrétaires et les commis quittaient à cette heure-là leurs bureaux pour aller dîner où il leur plaisait, je laissai là mon chefd'œuvre et sortis pour me rendre non chez Monteser, parce qu'il m'avait payé mes appointements et que j'avais pris congé de lui, mais chez le plus fameux traiteur du quartier de la cour. Une auberge ordinaire
ne me convenait plus. Songe que tu es présentement au roi : ces paroles, que le duc m'avait dites, s'offraient sans cesse à ma mémoire, et devenaient des semences d'ambition qui germaient d'instant en instant dans mon esprit.
J'eus grand soin, en entrant, d'apprendre au traiteur que j'étais un secrétaire du premier ministre; et, eh cette qualité, je ne savais que lui ordonner de m'apprèter pour mon dîner. J'avais peur de demander quelque chose qui sentît l'épargne, et je lui dis de me donner ce qu'il lui i)lairait. 11 me régala bien, et l'on me servit avec des marques de considération qui me faisaient encore plus de plaisir que la bonne chère. Quand il fut question de payer, je jetai sur la table une pistole, dont j'abandonnai aux valets un quart pour le moins cfu'il y avait de reste à me rendre. Après quoi je sortis de chez le traiteur en faisant des écarts de poitrine comme un jeune homme fort content de sa personne. (VIII, :2, 3.)
Gil Blas est comblé de joie, d'honneur et de misère.
Cependant Gil Blas, au milieu de ses prospérités, apprend avec une légère inquiétude que le duc de Lerme omet généralement de payer les appointements de ses secrétaires.
J'avais de l'argent pour trois mois au plus. Je me prescrivis ce temps-là pour travailler aux dépens de qui il appartiendrait, me proposant, les plus courtes folies étant les meilleures, d'abandonner après cela la cour et son clinquant, si je n'en recevais aucun salaire. Je fis donc mon plan. Je n'épargnai rien pendant deux mois pour plaire à Galderone : mais il me tint si peu de compte de tout ce que je faisais pour y réussir, que je désespérai d'en venir à bout. Je changeai de conduite à son égard; je cessai de lui faire la cour; et je ne m'attachai plus qu'à mettre à profit les moments d'entretien que j'avais avec le duc.
Quoique Monseigneur ne fît, pour ainsi dire, que paraître et disparaître à mes yeux tous les jours, je ne laissai i)as insensiblement de me rendre si agréable à Son Excellence, qu'elle me dit une après-dînée :
« Écoute, Gil Blas, j'aime le caractère de ton esprit, et j'ai de la bienveillance pour toi. Tu es un garçon zélé, fidèle, plein d'intelligence et de discrétion. Je ne crois pas mal placer ma confiance en la donnant à un pareil sujet. »
Je me jetai à ses genoux lorsque j'eus entendu ces paroles; et après avoir baisé respectueusement une de ses mains qu'il me tendait pour me relever, je lui répondis :
« Est-il bien possible que Votre Excellence daigne m'honorer d'une si grande faveur? Que vos bontés vont me faire d'ennemis secrets! Mais il n'y a qu'un homme dont je redoute la haine, c'est don Rodrigue de Calderone.
— Tu ne dois rien appréhender de ce côté-là, reprit le duc. Je connais Calderone, il est attaché à moi depuis son enfance. Je puis dire que ses sentiments sont si conformes aux miens, qu'il chérit tout ce que j'aime, comme il hait tout ce qui me déplaît. Au lieu de craindre qu'il n'ait de l'aversion pour toi, tu dois au contraire compter sur son amitié. »
Je compris par là que le seigneur don Rodrigue était un fin matois, qu'il s'était emparé de l'esprit de Son Excellence, et que je ne pouvais pas trop garder de mesures avec lui.
« Pour commencer, poursuivit le duc, à te mettre en possession de ma confidence, je vais te découvrir un dessein que je médite. 11 est nécessaire que tu en sois instruit, pour te bien acquitter des commissions dont je prétends te charger dans la suite. 11 y a déjà longtemps que je vois mon autorité généralement respectée, mes décisions aveuglément suivies, et ciue je dispose à mon gré des charges, des emplois, des gouvernements, des vice-royautés et des bénéfices. Je règne, si j'ose le
dire, en Espagne. Je ne puis pousser ma fortune plus loin. Mais je voudrais la mettre à l'abri des tempêtes qui commencent à la menacer; et pour cet effet je souhaiterais d'avoir pour successeur au ministère le comte de Lemos, mon neveu, i»
Le ministre, en cet endroit de son discours, remarquant que j'étais extrêmement surpris de ce que j'entendais, me dit :
« Je vois bien, Santillane, je vois bien ce qui t'étonne. Il te semble fort étrange que je préfère mon neveu au duc d'Uzède, mon propre fils. Mais apprends que ce dernier a le génie trop borné pour occuper ma place, et que d'ailleurs je suis son ennemi. Il a trouvé le secret de plaire au roi, qui en veut faire son favori; et c'est ce que je ne puis souffrir. La faveur d'un souverain ressemble à la possession d'une femme qu'on adore : c'est un bonheur dont on est si jaloux, qu'on ne peut se résoudre à le partager avec un rival, quelque uni qu'on soit avec lui par le sang ou par l'amitié.
« Je te montre ici, continua-t-il, le fond de mon cœur. J'ai déjà tenté de détruire le duc d'Uzède dans l'esprit du roi ; et, comme je n'ai pu en venir à bout, j'ai dressé une autre batterie. Je veux que le comte de Lemos de son côté s'insinue dans les bonnes grâces du prince d'Espagne. Étant gentilhomme de sa chambre, il a occasion de lui parler à toute heure; et, outre qu'il a de l'esprit, je sais un moyen sûr de le faire réussir dans cette entreprise. Par ce stratagème j'opposerai mon neveu à mon fils. Je ferai naître entre ces cousins une division qui les obligera tous deux à rechercher mon appui ; et le besoin qu'ils auront de moi me les rendra soumis l'un et l'autre. Voilà quel est mon projet, ajouta-t-il, ton entremise ne m'y sera pas inutile. C'est toi que j'enverrai secrètement au comte de Lemos, et qui me rapporteras de sa part tout ce qu'il aura à me faire savoir. »
Après cette confidence, c{ue je regardai comme de l'argent comptant, je n'eus plus d'inquiétude.
« Enfin, disais-jc, me voici sous la gouttière ; une pluie d'or va tomber sur moi. Il est impossible que le confident d'un homme qui gouverne la monarchie d'Espagne ne soit pas bientôt comblé de richesses- ♦
Plein d'une si douce espérance, je voyais d'un œil indifférent ma pauvre bourse tirer à sa fin.
On s'aperçut bientôt à la cour de l'affection que le ministre avait pour moi. Il affecta d'en donner des marques publiquement, en me chargeant de son portefeuille, qu'il avait coutume de porter lui-même lorsqu'il allait au conseil. Cette nouveauté, me faisant regarder comme un petit favori, excita l'envie de plusieurs personnes, et fut cause que je reçus de l'eau bénite de cour. Mes deux voisins les secrétaires ne furent pas des derniers à me complimenter sur ma prochaine grandeur, et ils m'invitèrent à souper dans la vue de m'engager à leur rendre service dans la suite. On me faisait fête de toutes parts. Le fier don Rodrigue même changea de manière avec moi. Il ne m'appela plus que seigneur de Santillane. lui qui jusqu'alors ne m'avait traité que de vous, sans jamais se servir du terme de seigneurie. II m'accablait de civilités, surtout lorsqu'il jugeait que notre patron pouvait le remarquer. Mais je vous assure qu'il n'avait pas affaire à un sot. Je répondis à ses honnêtetés d'autant plus poliment que j'avais plus de haine pour lui : un vieux courtisan ne s'en serait pas mieux acquitté que moi.
J'accompagnais aussi le duc mon seigneur lorsqu'il allait chez le roi, et il y allait ordinairement trois fois le jour. Il entrait le matin dans la chambre de Sa Majesté lorsqu'elle était éveillée. Il se mettait à genoux au chevet de son lit, l'entretenait des choses qu'elle avait à dire. Ensuite il se retirait. Il y retournait aussitôt qu'elle avait dîné, non pour lui parler d'affaires; il ne lui tenait alors que des discours réjouissants. Il la régalait de toutes les aventures plaisantes qui arrivaient dans Madrid, et dont il était toujours le premier instruit par des personnes pensionnées pour cet effet.
Et enfin, le soir, il revoyait le roi pour la troisième fois, lui rendait compte, comme il lui plaisait, de ce qu'il avait fait ce jour-là, et lui demandait par manière d'acquit ses ordres pour le lendemain. Tandis qu'il était avec le roi, je me tenais dans l'antichambre, où je voyais des personnes de qualité, dévouées à la faveur, rechercher ma conversation, et s'applaudir de ce que je voulais bien me prêter à la leur. Comment aurais-je pu, après cela, ne me pas croire un homme de conséquence? 11 y a bien des gens à la cour qui ont. encore pour moins, cette opinion-là d'eux.
Un jour j'eus un plus grand sujet de vanité. Le roi, à qui le duc avait parlé fort avantageusement de mon style, fut curieux d'en voir un échantillon. Son Excellence me fit prendre le registre de Catalogne, me mena devant ce monarque, et me dit de lire le premier mémoire que j'avais rédigé. Si la présence du prince me troubla d'abord, celle du ministre me rassura bientôt, et je fis la lecture de mon ouvrage, que Sa Majesté n'entendit pas sans plaisir. Elle eut la bonté de témoigner qu'elle était contente de moi, et de recommander môme à son ministre d'avoir soin de ma fortune.
Bientôt après, Gil Blas est honoré d'une commission délicate : le duc de Lerme le charge de remettre, par l'intermédiaire du comte de Lemos, mille pistoles au prince d'Espagne (fds de Philippe III), destinées à ses plaisirs, cela à l'insu du roi son père.
En m'acquittant de ces nobles commissions, en me mettant de jour en jour plus avant dans les bonnes grâces du premier ministre, avec les plus belles espérances du monde, que j'eusse été heureux si l'ambition m'eût préservé de la faim! Il y avait plus de deux mois que je m'étais défait de mon magnifique appartement, et que j'occupais une petite chambre garnie des plus modestes. Quoique cela me fît de la peine, comme j'en sortais de bon matin et que je n'y rentrais que la nuit
HISTOIRE DE c;iL ULAS DE SANTILLANE 167
pour y coucher, je prenais patience. J'étais toute la journée sur mon théâtre, c'est-à-dire chez le duc. J'y jouais un rôle de seigneur. Mais, quand j'étais retiré dans mon taudis, le seigneur s'évanouissait, et il ne restait que le pauvre Gil Blas, sans argent, et, qui pis est, sans avoir de quoi en faire. Outre que j'étais trop lier pour découvrir à quelqu'un mes besoins, je ne connaissais personne qui pût m'aider que don Navarro, que j'avais trop négligé depuis que j'étais à la cour, pour oser m'adresser à lui. J'avais été obligé de vendre mes hardes pièce à pièce. Je n'avais plus que celles dont je ne pouvais absolument me passer. Je n'allais plus à l'auberge, faute d'avoir de quoi payer mon ordinaire. Que faisais-je donc pour subsister? Je vais vous le dire. Tous les matins dans nos bureaux on nous apportait pour déjeuner un petit pain et un doigt de vin; c'était tout ce que le ministre nous faisait donner. Je ne mangeais que cela dans la journée, et le soir, le plus souvent, je me couchais sans souper.
Telle était la situation d'un homme qui brillait à la cour, quoiqu'il y dût faire plus de pitié que d'envie. Je ne pus néamoins résister à ma misère, et je me déterminai enfin à la découvrir finement au duc de Lerme, si j'en trouvais l'occasion. Par bonheur elle s'offrit à l'Escurial, où le roi et le prince d'Espagne allèrent quelques jours après. (VIII, 3, 4, 5.)
Gil Blas ose découvrir sa misère au duc de Lerme.
Lorsque le roi était à l'Escurial, il y défrayait tout le monde, de manière que je ne sentais point là où le bât me blessait. Je couchais dans une garde-robe auprès de la chambre du duc. Ce ministre, un matin, s'étant levé à son ordinaire au point du jour, me fit prendre quelques papiers avec une écritoire, et me dit de le suivre dans le jardin du palais. Nous allâmes nous asseoir sous des arbres, où je me mis par son
ordre dans rattitudc d'un homme qui écrit sur la forme de son chapeau; et lui, il tenait à la main un papier qu'il faisait semblant de lire. Nous paraissions de loin occupés d'affaires fort sérieuses, et toutefois nous ne parlions que de bagatelles, car Son Excellence ne les haïssait pas.
Il y avait plus d'une heure que je la réjouissais pai* toutes les saillies que mon humeur enjouée me fournissait, quand deux pies vinrent se poser sur des arbres qui nous couvraient de leur ombrage. Elles commencèrent à caqueter d'une façon si bruyante, qu'elles attirèrent notre attention.
« Voilà des oiseaux, dit le duc, qui semblent se quereller. Je serais assez curieux de savoir le sujet de leur querelle.
— Monseigneur, lui dis-je, votre curiosité me fait souvenir d'une fable indienne que j'ai lue dans Pilpay ou dans un autre auteur fabuliste. »
Le ministre me demanda quelle était cette fable, et je la lui racontai dans ces termes :
« Il régnait autrefois dans la Perse un bon monarque, qui, n'ayant pas assez d'étendue d'esprit pour gouverner lui-même ses États, en laissait le soin à son grand-vizir. Ce ministre, nommé Atalmuc, avait un génie supérieur. Il soutenait le poids de cette vaste monarchie sans en être accablé : il la maintenait dans une paix profonde. II avait même l'art de rendre aimable l'autorité royale en la faisant respecter, et les sujets avaient un père affectionné dans un vizir fidèle au prince. Atalmuc avait parmi ses secrétaires un jeune Cachemirien, appelé Zéangir, qu'il aimait plus que les autres. Il prenait plaisir à son entretien, le menait avec lui à la chasse, et lui découvrait jusqu'à ses pensées. Un jour qu'ils chassaient ensemble dans un bois, le vizir, voyant deux corbeaux qui croassaient sur un arbre, dit à son secrétaire :
« Je voudrais bien savoir ce que ces oiseaux se disent « en leur langage.
HISTOIRE DE (ilL HLAS DE SANTILLANE 169
« — Seigneur, lui répondit le Cachemirien, vos souhaits peuvent s'accom[)lir.
« — EIi! comment cela? reprit Atalmuc.
« — C'est, repartit Zéangir, qu'un derviche cabaliste « m'a enseigné la langue des oiseaux. Si vous le sou- « haitez, j'écouterai ceux-ci, et je vous répéterai mot « pour mot ce que je leur aurai entendu dire. »
« Le vizir y consentit. Le Cachemirien s'approcha des corbeaux, et parut leur prêter une oreille attentive. Après quoi, revenant à son maître :
« Seigneur, lui dit-il, le croiriez-vous? nous faisons « le sujet de leur conversation.
« — Cela n'est pas possible ! s'écria le ministre persan. « Eh! que disent-ils de nous?
« — Un des deux, reprit le secrétaire, a dit : « Le voilà « lui-même, ce grand vizir Atalmuc, cet aigle tutélaire « qui couvre de ses ailes la Perse comme son nid, et « veille sans cesse à sa conservation ! Pour se délasser « de ses pénibles travaux, il chasse dans ce bois avec « son fidèle Zéangir. Que ce secrétaire est heureux de « servir un maître qui a mille bontés pour lui ! »
« — Doucement, a interrompu l'autre corbeau, douce- « ment, ne vantez pas tant le bonheur de ce Cachemi- « rien! Atalmuc, il est vrai, s'entretient avec lui fami- « lièrement, l'honore de sa confiance, et je ne doute « pas même qu'il n'ait dessein de lui donner quelque « jour un emploi considérable; mais avant ce temps-là « Zéangir mourra de faim. Ce pauvre diable est logé « dans une petite chambre garnie, où il manque des « choses les plus nécessaires. En un mot, il mène une « vie misérable, sans Cjue personne s'en aperçoive à la « cour. Le grand-vizir ne s'avise pas de s'informer s'il « est bien ou mal dans ses affaires; et, content d'avoir « pour lui de bons sentiments, il le laisse en proie à « la pauvreté. »
Je cessai de parler en cet endroit pour voir venir le duc de Lerme, qui me demanda en souriant quelle impression cet apologue avait faite sur l'esprit d'Atal-
mue, et si le grand-vizir ne s'était point offensé de la hardiesse de son secrétaire.
« Non, monseigneur, lui répondis-je un peu troublé de sa question, la fable dit au contraire qu'il le combla de bienfaits.
— Cela est heureux, reprit le duc d'un air sérieux ; il y a des ministres qui ne trouveraient pas bon qu'on leur fit des leçons. Mais, ajouta-t-il en rompant l'entretien et en se levant, je crois que le roi ne tardera guère à se réveiller; mon devoir m'appelle auprès de lui. »
A ces mots, il marcha vers le palais à grands pas sans me parler davantage, et très mal affecté, à ce qu'il me semblait, de ma fable indienne.
Je le suivis jusqu'à la porte de la chambre de Sa Majesté, après quoi j'allai remettre les papiers dont j'étais chargé à l'endroit où je les avais pris. J'entrai dans un cabinet où nos deux secrétaires copistes travaillaient, car ils étaient aussi du voyage.
« Qu'avez-vous, seigneur de Santillane? dirent-ils en me voyant. Vous êtes bien ému! Vous serait-il arrivé quelque désagréable accident? »
J'étais trop plein du mauvais succès de mon apologue pour leur cacher ma douleur. Je leur fis le récit des choses que j'avais dites au duc, et ils se montrèrent sensibles à la vive affliction dont je leur parus saisi.
« Vous avez sujet d'être chagrin, me dit l'un des deux. Monseigneur quelquefois prend les choses de travers.
— Cela n'est que trop vrai, dit l'autre. Puissiez-vous être mieux traité que ne le fut un secrétaire du cardinal Spinosa! Ce secrétaire, las de ne rien recevoir depuis quinze mois qu'il était occupé par Son Eminence, prit un jour la liberté de lui représenter ses besoins, et de demander quelque argent pour vivre.
« Il est juste, lui dit le ministre, que vous soyez payé. « Tenez, poursuivit-il en lui mettant entre les mains « une ordonnance de mille ducats, allez toucher cette.
HISTOIRE UE GIL BLAS DE SANTILLANE Mi
« somme au trésor royal ; mais souvenez-vous en « même temps que je vous remercie de vos services. »
« Le secrétaire se serait consolé d'être congédié s'il eût reçu ses mille ducats, et qu'on l'eût laissé chercher de l'emploi ailleurs; mais en sortant de chez le cardinal il l'ut arrêté par un alguazil, et conduit à la tour de Ségovie, où il a été longtemps prisonnier. »
Ce trait historique redoubla ma frayeur. Je me crus perdu ; et, ne pouvant m'en consoler, je commençai à me reprocher mon impatience, comme si je n'eusse pai? été assez patient.
« Hélas! disais-je, pourquoi faut-il que j'aie hasardé cette malheureuse fable qui a déplu au ministre? Il était peut-être sur le point de me tirer de mon état misérable: peut-être même allais-je faire une de ces fortunes subites qui étonnent tout le monde. Que de richesses, que d'honneurs m'échappent par mon étourderie! Je devais bien faire réflexion qu'il y a des grands qui n'aiment pas qu'on les prévienne, et qui veulent qu'on reçoive d'eux comme des grâces jusqu'aux moindres choses qu'ils sont obligés de donner. Il eût mieux valu continuer ma diète sans en rien témoigner au duc; je devais même me laisser mourir de faim pour mettre tout le tort de son côté. »
Quand j'aurais encore conservé quelque espérance, mon maître, que je vis l'après-dînée, me l'eût fait perdre entièrement. Il fut fort sérieux avec moi contre son ordinaire, et il ne me parla point du tout; ce qui me causa le reste du jour une inquiétude mortelle. Je ne passai pas la nuit plus tranquillement : le regret de voir évanouir mes agréables illusions, et la crainte d'augmenter le nombre des prisonniers d'État ne me permirent que de soupirer et de faire des lamentations.
Le jour suivant fut le jour de crise. Le duc me fit appeler le matin. J'entrai dans sa chambre, plus tremblant qu'un criminel qu'on va juger.
« Santillane, me dit-il en me montrant un papier qu'il avait à la main, prends cette ordonnance... »
Je frémis à ce mot d'ordonnance, et dis en moimême :
« 0 ciel! voici le cardinal Spinosa; la voiture est prête pour Ségovie. »
La frayeur qui me saisit dans ce moment fut telle que j'interrompis le ministre, et me jetant à ses pieds :
« Monseigneur, lui dis-je tout en pleurs, je supplie très humblement Votre Excellence de me pardonner ma hardiesse; c'est la nécessité qui m'a forcé de vous apprendre ma misère. »
Le duc ne put s'empêcher de rire clu désordre où il me voyait.
« Console-toi, Gil Blas, me répondit-il, et m'écoute! Quoiqu'en me découvrant tes besoins ce soit me reprocher de ne les avoir pas prévenus, je ne t'en sais point mauvais gré, mon ami. Je me veux plutôt du mal à moi-même de ne t'avoir pas demandé comme tu vivais. Mais, pour commencer à réparer cette faute d'attention, je te donne une ordonnance de quinze cents ducats, qui te seront comptés à vue au Trésor royal. Ce n'est pas tout, je t'en promets autant chaque année; et de plus, quand des personnes riches et gêné" reuses te prieront de leur rendre service, je ne te défends pas de me parler en leur faveur. »
Dans le ravissement où me jetèrent ces paroles, je baisai les pieds du ministre, qui, m'ayant commandé de me relever, continua de s'entretenir familièrement avec moi. Je voulus de mon côté rappeler ma belle humeur: mais je ne pus passer si subitement de la douleur à la joie. Je demeurai aussi troublé qu'un malheureux qui entend crier grâce au moment qu'il croit recevoir le coup de la mort. Mon maître attribua toute mon agitation à la seule crainte de lui avoir déplu, quoique la peur d'une prison perpétuelle n'y eût pas moins de part. Il m'avoua qu'il avait affecté de me paraître refroidi, pour voir si je serais bien sensible à ce changement; qu'il jugeait par là de la viva-
IJISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE il',)
cité de mon attachement à sa personne, et qu'il m'en aimait davantage.
Le roi, comme s'il eût voulu servir mon impatience, retourna dès le lendemain à Madrid. Je volai d'abord au Trésor royal, où je touchai sur-le-champ la somme contenue dans mon ordonnance. Il est rare que la tète ne tourne pas à un gueux qui passe subitement de la misère à l'opulence. Je changeai tout à coup avec la fortune. Je n'écoutai plus que mon ambition et ma vanité. J'abandonnai ma misérable chambre garnie aux secrétaires qui ne savaient pas encore la langue des oiseaux, et je louai pour la seconde fois mon bel appartement, qui par bonheur ne se trouva point occupé. J'envoyai chercher un fameux tailleur qui habillait presque tous les petits-maîtres. Il prit ma mesure, et me mena chez un marchand où il leva cinq aunes de drap qu'il fallait, disait-il, pour me faire un habit. Cinq aunes pour un habit à l'espagnole! juste ciel!... Mais n'épiloguons pas là-dessus; les tailleurs qui sont en réputation en prennent toujours plus que les autres. J'achetai ensuite du linge, dont j'avais grand besoin, des bas de soie, avec un castor bordé d'un point d'Espagne.
Après cela, ne pouvant honnêtement me passer de laquais, je priai Vincent Forero, mon hôte, de m'en donner un de sa main. La plupart des étrangers qui venaient loger chez lui .avaient coutume, en arrivant à Madrid, de prendre à leur service des valets espagnols, ce qui ne manquait pas d'attirer dans cet hôtel tous les laquais qui se trouvaient hors de condition. Le premier qui se présenta était un garçon d'une mine si douce et si dévote que je n'en voulus point; je crus voir Ambroise de Lamela.
« Je n'aime pas, dis-je à Forero, les valets qui ont un air si vertueux; j'y ai été attrapé. »
A peine eus-je éconduit ce laquais, que j'en vis arriver un autre. Celui-ci paraissait fort éveillé, plus hardi qu'un page de cour, et avec cela un peu fripon*
17i- PAGES CHOISIES DE LESAGE
Il me plut. Je lui fis des questions : il y répondit avec esprit; il me parut même né pour l'intrigue. Je le regardai comme un sujet qui me convenait : je l'arrêtai. Je n'eus pas lieu de m'en repentir; je m'aperçus bientôt que j'avais fait une admirable acquisition. Comme le duc m'avait permis de lui parler en faveur des personnes à qui je voudrais rendre service, et que j'étais dans le dessein de ne pas négliger cette permission, il me fallait un chien de chasse pour découvrir le gibier, c'est-à-dire un drôle qui eût de l'industrie, et fût propre à déterrer et à m'amener des gens qui auraient des grâces à demander au premier ministre. C'était justement le fort de Scipion : ainsi se nommait mon laquais. Il sortait de chez dona Anna de Guevara, nourrice du prince d'Espagne, où il avait bien exercé ce talent-là; cette dame étant de celles qui, se voyant du crédit à la cour, aiment à le mettre à profit.
Aussitôt que je fis savoir à Scipion que je pouvais obtenir des grâces du roi, il se mit en campagne. (VIII, 6, 7.)
Gil Blas devient riche et fait l'important.
Gil Blas met en pratique les beaux conseils que lui a donnés le ministre, et il prélève force pots-de-vin sur les malheureux .solliciteurs. Une première affaire lui rapporte cent pistoles.
Ce n'était point là un grand coup de filet; mais je n'étais pas encore un Calderone pour mépriser les petits.
Cette affaire me mit en goût, et dix pistoles, que je donnai à Scipion pour son droit de courtage l'encouragèrent à faire de nouvelles recherches. J'ai déjà vanté ses talents là-dessus; on aurait pu l'appeler à juste titre le grand Scipion. Il m'amena pour second chaland un imprimeur de livres de chevalerie, qui s'était enrichi en dépit du bon sens. Cet imprimeur avait contrefait un ouvrage d'un de ses confrères, et
son édition avait été saisie. Ponr trois cents ducats je lui fis avoir mainlevée de ses exemplaires, et lui sauvai une grosse amende. Quoique cela ne regardât point le premier ministre, Son Excellence voulut bien, à ma prière, interposer son autorité. Après l'imprimeur, il me passa par les mains un négociant, et voici de quoi il s'agissait. Un vaisseau portugais avait été pris par un corsaire de Barbarie, et repris ensuite par un armateur de Cadix. Les deux tiers des marchandises dont il était chargé appartenaient à un marchand de Lisbonne, qui, les ayant inutilement revendiquées, venait à la cour d'Espagne chercher un protecteur qui eût assez de crédit pour les lui faire rendis. Il eut le bonheur de le trouver en moi. Je m'intéressai pour lui, et il rattrapa ses effets moyennant la somme de quatre cents pistoles dont il fit présent à la protection.
Il me semble que j'entends un lecteur qui me crie en cet endroit :
« Courage, monsieur de Santillane! mettez du foin dans vos bottes. Vous êtes en beau chemin; poussez votre fortune.
— Oh! que je n'y manquerai pas. Je vois, si je ne me trompe, arriver mon valet avec un nouveau quidam qu'il vient d'accrocher. Justement, c'est Scipion. Écoutons-le. « Seigneur, me dit-il, souffrez que je vous présente ce fameux opérateur. Il demande un privilège pour débiter ses drogues pendant l'espace de dix années dans toutes les villes de la monarchie d'Espagne, à l'exclusion de tous les autres, c'est-à-dire qu'il soit défendu aux personnes de sa profession de s'établir dans les lieux où il sera. Par reconnaissance il comptera deux cents pistoles à celui qui lui remettra le privilège expédié. » Je dis au saltimbanque, en tranchant du protecteur : « Allez, mon ami, je ferai votre affaire. » Véritablement peu de jours après je le renvoyai avec des patentes qui lui permettaient de tromper le peuple exclusivement dans tous les royaumes d'Espagne.
J'éprouvai la vérité du proverbe qui dit que Fappétit vient en mangeant; mais outre que je me sentais plus avide à mesure que je devenais plus riche, j'avais obtenu de Son Excellence si facilement les quatre grâces dont je viens de parler, que je ne balançai point à lui en demander une cinquième. C'était le gouvernement de la ville de Vera, sur la côte de Grenade, pour un chevalier de Calatrava qui m'en offrait mille pistoles. Le ministre se prit à rire en me voyant si âpre à la curée.
« Vive Dieu! ami Gil Blas, me dit-il, comme vous y allez! Vous aimez furieusement à obliger votre prochain. Écoutez, lorsqu'il ne sera question que de bagatelles, je n'y regarderai pas de si près; mais quand vous voudrez des gouvernements ou d'autres choses considérables, vous vous contenterez, s'il vous plaît, de la moitié du profit; vous me tiendrez compte de l'autre. Vous ne sauriez vous imaginer, continuat-il, la dépense que je suis obligé de faire, ni combien de ressources il me faut pour soutenir la dignité de mon poste; car, malgré le désintéressement dont je me pare aux yeux du monde, je vous avoue que je ne suis point assez imprudent pour vouloir déranger mes affaires domestiques. Réglez-vous sur cela. »
Mon maître, par ce discours, m'ôtant la crainte de l'importuner, ou plutôt m'excitant à retourner souvent à la charge, me rendit encore plus affamé de richesses que je ne l'étais auparavant. J'aurais alors volontiers fait afficher que tous ceux qui souhaitaient obtenir des grâces de la cour n'avaient qu'à s'adresser à moi. J'allais d'un côté, Scipion de l'autre. Je ne cherchais qu'à faire plaisir pour de l'argent. Mon chevalier de Calatrava eut le gouvernement de Vera pour ses mille pistoles; et j'en fis bientôt accorder un autre pour le même prix à un chevalier de Saint-Jacques. Je ne me contentai pas de faire des gouverneurs, je donnai des ordres de chevalerie, je convertis quelques bons roturiers en mauvais gentilshommes par d'excellentes
lettres do noblesse. Je voulus aussi que le clergé se ressentît de mes bienfaits. Je conférai de petits bénéfices, des canonicats, et quelques dignités ecclésiasticjues. A l'égard des évèchés et des archevêchés, c'était don Rodrigue de Calderone qui en était le collateur. Il nommait encore aux magistratures, aux commanderies et aux vice-royautés; ce qui suppose que les grandes places n'étaient pas mieux remplies que les petites; car les sujets que nous choisissions pour occuper les postes dont nous faisions un si honnête trafic n'étaient pas toujours les plus habiles gens du monde, ni les plus réglés. Nous savions bien que, dans Madrid, les railleurs s'égayaient là-dessus à nos dépens; mais nous ressemblions aux avares, qui se consolent des huées du peuple en revoyant leur or.
Isocrate a raison d'appeler l'intempérance et la folie les compagnes inséparables des riches. Quand je me vis maître de trente mille ducats, et en état d'en gagner peut-être dix fois autant, je crus devoir faire une figure digne d'un confident de premier ministre. Je louai un hôtel entier c{ue je fis meubler proprement. J'achetai le carrosse d'un escribano ^ qui se l'était donné par ostentation, et qui cherchait à s'en défaire par le conseil de son boulanger. Je pris un cocher, trois lacjuais; et, comme il est juste d'avancer ses anciens domestiques, j'élevai Scipion au triple honneur d'être mon valet de chambre, mon secrétaire et mon intendant. Mais ce qui mit le comble à mon orgueil, c'est que le ministre trouva bon que mes gens portassent sa livrée. J'en perdis ce qui me restait de jugement. Je n'étais guère moins fou que les disciples de Porcius Latro, qui, lorsqu'à force d'avoir bu du cumin, ils s'étaient rendus aussi pâles que leur maître, s'imaginaient être aussi savants que lui : peu s'en fallait que je ne me crusse parent du duc de Lerme. Je me mis dans la tète que je passerais pour tel, ou