Escribano, notaire, tabellion
peut-être pour un de ses bâtards : ce qui me flattait infiniment. (VIII, 9.)
Souper de commis et souper d'auteurs.
Ajoutez à cela qu'à l'exemple de Son Excellence, qui tenait table ouverte, je résolus de donner aussi* à manger. Pour cet effet, je chargeai Scipion de me déterrer un habile cuisinier, et il m'en trouva un qui était comparable peut-être à celui du Romain Nomentanus, de friande mémoire. Je remplis ma cave de vins délicieux; et, après avoir fait mes autres provisions, je commençai à recevoir compagnie. Il venait souper chez moi tous les soirs quelques-uns des principaux commis du bureau du ministre, qui prenaient fièrement la qualité de secrétaires d'État. Je leur faisais très bonne chère, et les renvoyais toujours bien abreuvés. De son côté, Scipion (car tel maître tel valet) avait aussi sa table dans l'office, où il régalait à mes dépens les personnes de sa connaissance. Mais outre que j'aimais ce garçon-là, comme il contribuait à me faire gagner du bien, il me paraissait en droit de m'aider à le dépenser. D'ailleurs je regardais ces dissipations en jeune homme, je ne voyais pas le tort qu'elles me faisaient; je ne considérais que l'honneur qui m'en revenait. Une autre raison encore m'empêchait d'y prendre garde : les bénéfices et les emplois ne cessaient pas de faire venir l'eau au moulin. Je voyais mes finances augmenter de jour en jour. Je m'imaginais pour le coup avoir attaché un clou à la roue de la fortune.
11 ne manquait plus à ma vanité que de rendre Fabrice témoin de ma vie fastueuse. Je ne doutais pas qu'il ne fût de retour d'Andalousie; et, pour me donner le plaisir de le surprendre, je lui fis tenir un billet anonyme, par lequel je lui mandais qu'un seigneur sicilien de ses amis l'attendait à souper : je lui marquais le jour, l'heure et le lieu où il fallait qu'il se
trouvât. Le rcntlez-vous était chez moi. Niinez y vint, et fut extraordinairement étonné d'apprendre que j'étais le seigneur étranger qui l'avait invité à souper.
« Oui, lui dis-je, mon ami, je suis le maître de cet hôtel! J'ai un équipage, une bonne table, et de plus un coffre-fort.
' — Est-il possible, s'écria-t-il avec vivacité, que je te retrouve dans l'opulence? Que je me sais bon gré de l'avoir placé auprès du comte Galiano ! Je te disais bien que c'était un seigneur généreux et qu'il ne tarderait guère à te mettre à ton aise. Tu auras sans doute, ajouta-t-il, suivi le sage conseil que je t'avais donné de lâcher un peu la bride au maître d'hôtel; je t'en félicite. Ce n'est qu'en tenant cette prudente conduite que les intendants deviennent si gras dans les grandes maisons. »
Je laissai Fabrice s'applaudir tant qu'il lui plut de m'avoir mis chez le comte Galiano. Après quoi, pour modérer la joie qu'il sentait de m'avoir procuré un si bon poste, je lui détaillai les marques de reconnaissance dont ce seigneur avait payé mes services. Mais m'apercevant que mon poète, pendant que je lui faisais ce détail, chantait en lui-même la palinodie, je lui dis :
« Je pardonne au Sicilien son ingratitude. Entre nous, j'ai plutôt sujet de m'en louer que de m'en plaindre. Si le comte n'en eût pas mal usé avec moi, je l'aurais suivi en Sicile, où je le servirais encore dans l'attente d'un établissement incertain. En un mot, je ne serais pas confident du duc de Lerme. »
Nunez fut si vivement frappé de ces derniers mots, •qu'il demeura quelques instants sans pouvoir proférer une parole. Puis, rompant tout à coup le silence :
« L'ai-je bien entendu? me dit-il. Quoi! vous avez la confiance du premier ministre?
— Je la partage, lui réporidis-je, avec don Rodrigue de Calderone; et, selon toutes les apparences, j'irai loin. . ;! .
— En vérité, seigneur de Santillane, réplîqua-t-il, je vous admire. Vous êtes capable de remplir toute sorte d'emplois. Que de talents vous réunissez en vous \ ou plutôt, pour me servir d'une expression de notre tripot, vous avez Voiitil universel, c'est-à-dire vous êtes propre à tout. Au reste, seigneur, poursuivit-il, je suis ravi de la prospérité de Votre Seigneurie.
— Oh! que diable, interrompis-je, monsieur Nunez, trêve de seigneur et de seigneurie! Bannissons ces termes-là et vivons toujours ensemble familièrement.
— Tu as raison, reprit-il; je ne dois pas te regarder d'un autre œil qu'à l'ordinaire, quoique tu sois devenu riche; mais, ajouta-t-il, je t'avouerai ma faiblesse; en m'annonçant ton heureux sort, tu m'as ébloui ; par bonheur, mon éblouissement se passe, et je ne vois plus en toi que mon ami Gil Blas. »
Notre entretien fut troublé par quatre ou cinq commis qui arrivèrent.
« Messieurs, leur dis-je en leur montrant Nunez, vous souperez avec le seigneur don Fabricio, qui fait des vers dignes du roi Numa, et qui écrit en prose comme on n'écrit point. »
Par malheur je parlais à des gens qui faisaient si peu de cas de la poésie que le poète en pâtit. A peine daignèrent-ils jeter les yeux sur lui. Il eut beau, pour s'attirer leur attention, dire des choses très spirituelles, ils ne les sentirent pas. Il en fut si piqué qu'il prit une licence poétique. Il s'échappa subtilement de la compagnie, et disparut. Nos commis ne s'aperçurent pas de sa retraite, et se mirent à table sans même s'informer de ce quMl était devenu.
Comme j'achevais de m'habiller le lendemain matin et me disposais à sortir, le poète des Asturies entra dans ma chauîbre.
ft Je te demande pardon, mon ami, me dit-il, si j'ai hier au soir rompu en visière à tes commis : mais, franchement, je me suis trouvé parmi eux si déplacé, que je n'ai pu y tenir. Les fastidieux personnages avec
leur air suffisant et empesé! Je ne comprends pas comment toi, qui as l'esprit si délié, tu peux t'accommoder de convives si lourds. Je veux dès aujourd'hui t'en amener de i)lus légers.
— Tu me feras plaisir, lui répondis je, et je m'en fie à ton goût là-dessus.
— Tu as raison, réi)liqua-t-il. Je te promets des génies supérieurs et des plus amusants. Je vais de ce pas chez un marchand de liqueurs où ils vont s'assembler dans un moment. Je les retiendrai de peur qu'ils ne s'engagent ailleurs; car c'est à qui les aura à dîner ou à souper, tant ils sont réjouissants. »
Aces paroles, il me quitta; et le soir, à l'heure du souper, il revint accompagné seulement de six auteurs, cju'il me présenta l'un après l'autre en me faisant leur éloge. A l'entendre, ces beaux esprits surpassaient ceux de la Grèce et de l'Italie; et leurs ouvrages, disait-il, méritaient d'être imprimés en lettres d'or. Je reçus ces messieurs très poliment. J'affectai même de les combler d'honnêtetés; car la nation des auteurs est un peu vaine et glorieuse. Quoique je n'eusse pas recommandé à Scipion d'avoir soin que l'abondance régnât dans ce repas, comme il savait quelle sorte de gens je devais ce jour-là régaler, il avait fait renforcer les services.
Enfin nous nous mîmes à table fort gaiement. Mes poètes commencèrent à s'entretenir d'eux-mêmes et à se louer. Celui-ci, d'un air fier, citait les grands seigneurs et les femmes de qualité dont sa muse faisait les délices. Celui-là, blâmant le choix qu'une académie de gens de lettres venait de faire de deux sujets, disait modestement que c'était lui qu'elle aurait dû choisir. Il n'y avait pas moins de présomption dans les discours des autres. Au milieu du souper, les voilà qui m'assassinent de vers et de prose. Ils se mettent à réciter à la ronde chacun un morceau de ses écrits. L'un débite un sonnet, l'autre déclame une scène tragique, et un autre lit la critique d'une comédie. Un
PAGES CHOISIES DE LESAGE. |g
quatrième, voulant à son tour faire la lecture d'une ode d'Anacréon, traduite en mauvais vers espagnols, est interrompu par un de ses confrères qui lui dit qu'il s'est servi d'un terme impropre. L'auteur de la traduction n'en convient nullement; de là naît une dispute dans laquelle tous les beaux esprits prennent parti. Les opinions sont partagées, les disputeurs s'échauffent; ils en viennent aux invectives : passe encore pour cela; mais ces furieux se lèvent de table et se battent à coups de poing. Fabrice, Scipion, mon cocher, mes laquais et moi, nous n'eûmes pas peu de peine à leur faire lâcher prise. Lorsqu'ils se virent séparés, ils sortirent de la maison comme d'un cabaret, sans me faire la moindre excuse de leur impolitesse.
Nunez, sur la parole de qui je m'étais fait de ce repas une idée agréable, demeura fort étourdi de cette aventure.
« Eh bien, lui dis-je, notre ami, me vanterez-vous encore vos convives? Par ma foi, vous m'avez amené là de vilaines gens! Je m'en tiens à mes commis, ne me parlez plus d'auteurs.
— Je n'ai garde, me répondit-il, de t'en présenter d'autres; tu viens de voir les plus raisonnables. » (VIII, 9.j
Gil Blas se corrompt.
La prospérité achève de gàler Gil Blas. Il accomplit de honteuses missions. Il devient rapace et avide, dur aux humbles qui l'imi^lorent- 11 va jusqu'à renier son père et sa mère, et à se brouiller avec son meilleur ami.
J'avais encore un autre ridicule dont je ne prétends point me faire grâce : j'étais assez fat pour parler des plus grands seigneurs comme si j'eusse été un homme de leur étoffe. Si j'avais, par exemple, à citer le duc d'Albe, le duc d'Ossone ou le duc de Médina Sidonia, je
disais sans façons, d'Albe, d'Ossonc, et Médina Sidonia. En un mot, j'étais devenu si fier et si vain, que je n'étais plus le fils de mon père et de ma mère. Hélas! pauvre duègne et pauvre écuyer, je ne m'informais pas si vous viviez heureux ou misérables dans les Asturies! c'est à quoi je ne pensais point du tout! je ne songeais pas seulement à vous ! La cour a la vertu du fleuve de Létlié pour nous faire oublier nos parents et nos amis quand ils sont dans une mauvaise situation.
Je ne me souvenais donc plus de ma famille, lorsqu'un matin il entra chez moi un jeune homme qui me dit qu'il souhaitait de me parler un moment en particulier. Je le fis passer dans mon cabinet, où, sans lui offrir une chaise, parce qu'il me paraissait un homme du commun, je lui demandai ce qu'il me voulait.
« Seigneur Gil Blas, me dit-il, quoi! vous ne me remettez point? »
J'eus beau le considérer attentivement, je fus obligé de lui répondre que ses traits m'étaient tout à fait inconnus.
« Je suis, reprit-il, un de vos compatriotes, natif d'Oviédo même, et fils de Bertrand Muscada, l'épicier voisin de votre oncle le chanoine. Je vous reconnais bien, moi. Nous avons joué mille fois tous deux à la gallina ciega *.
— Je n^ai, lui répondis-je, cpi'une idée très confuse des amusements de mon enfance; les soins dont j'ai depuis été occupé m'en ont fait perdre la mémoire.
— Je suis venu, dit-il, à Madrid pour compter avec le correspondant de mon père. J'ai entendu parler de vous. On m'a dit que vous étiez sur un bon pied à la cour, et déjà riche comme un juif. Je vous en fais mes compliments; et je vais, à mon retour au pays, combler de joie votre famille en lui annonçant une si agréable nouvelle. »
1. Mot à mot poule aceur/le, c'est-à-dire bécasse. Il s'agit ici d'un jeu analogue soit à la main chaude, soit au colin-maillard.
Je ne pouvais honnêtement me dispenser de lui demander dans quelle position il avait laissé mon père, ma mère et mon oncle; mais je m'acquittai si froidement de ce devoir, que je ne donnai pas sujet à mon épicier d'admirer la force du sang. 11 me le fit bien connaître. Il parut choque de TindifTérence que j'avais pour des personnes qui me devaient être si chères; et comme c'était un garçon franc et grossier :
« Je vous croyais, me dit-il crûment, plus de tendresse et de sensibilité pour vos proches. De quel air glacé m'interrogez-vous sur leur compte! 11 semble que vous les ayez mis en oubli. Savez-vous quelle est leur situation? Apprenez que votre père et votre mère sont toujours dans le service, et que le bon chanoine Gil Ferez, accablé de vieillesse et d'infirmités, n'est pas éloigné de sa fin. Il faut avoir du naturel, poursuivit-il; et puisque vous êtes en état de faire du bien à vos parents, je vous conseille, en ami, de leur envoyer deux cents pistoles tous les ans. Par ce secours, vous leur procurerez une vie douce et heureuse, sans vous incommoder. »
Au lieu d'être touché de la peinture qu'il me faisait de ma famille, je ne sentis que la liberté qu'il prenait de me conseiller sans que je l'en priasse. Avec plus d'adresse peut-être m'aurait-il persuadé; mais il ne fit que me révolter par sa franchise. Il s'en aperçut bien au silence mécontent que je gardai; et, continuant son exhortation avec moins de charité que de malice, il m'impatienta.
« Oh! c'en est trop, répondis-je avec emportement. Allez, monsieur de Muscada, ne vous mêlez que de ce qui vous regarde. Allez trouver le correspondant de votre père et compter avec lui. Il vous convient bien de me dicter mon devoir! Je sais mieux que vous ce j'ai à faire dans cette occasion. »
En achevant ces mots, je poussai l'épicier hors de mon cabinet , et le renvoyai à Oviédo vendre du poivre et du girolle.
Ce qu'il venait de me dire ne laissa pas de s'offrir à mon esprit, et, me reprochant moi-même que j'étais un fils dénaturé, je m'attendris. Je rappelai les soins qu'on avait eus de mon enfance et de mon éducation ; je me représentai ce que je devais à mes parents; et mes réflexions furent accompagnées de quelques transports de reconnaissance, qui pourtant n'aboutirent à rien. Mon ingratitude les étouffa bientôt, et leur fit succéder un profond oubli. Il y a bien des pères qui ont de pareils enfants.
L'avarice et l'ambition qui me possédaient changèrent entièrement mon humeur. Je perdis toute ma gaieté; je devins distrait et rêveur, en un mot, un sot animal. Fabrice, me voyant tout occupé du soin de sacrifier à la fortune et fort détaché de lui, ne venait plus chez moi que rarement. Il ne put même s'empêcher de me dire un jour :
« En vérité, Gil Blas, je ne te reconnais plus. Avant que tu fusses à la cour, tu avais toujours l'esprit tranquille. A présent, je te vois sans cesse agité. Tu formes projet sur projet pour t'enrichir, et plus tu amasses de bien, plus tu'veux en amasser. Outre cela, te le dirai-je? tu n'as plus avec moi ces épanchements de cœur, ces manières libres qui font le charme des liaisons. Tout au contraire , tu t'enveloppes et me caches le fond de ton âme. Je remarque même de la contrainte dans les honnêtetés que tu me fais. Enfin, Gil Blas n'est plus ce même Gil Blas que j'ai connu.
— Tu plaisantes sans doute, lui répondis-je d'un air assez froid. Je n'aperçois en moi aucun changement.
— Ce n'est point à tes yeux, répliqua-t-il, qu'on doit s'en rapporter; ils sont fascinés. Crois-moi, ta métamorphose n'est que trop véritable. En bonne foi, mon ami, parle : vivons-nous ensemble comme autrefois? Quand j'allais le matin frapper à ta porte, tu venais m'ouvrir toi-même, encore tout endormi le plus souvent, et j'entrais dans ta chambre sans façon. Aujourd'hui, quelle différence! Tu as des laquais. On me fait
attendre clans ton antichambre, et il faut qu'on m'annonce avant que je puisse te parler. Après cela, comment me reçois-tu? Avec une politesse glacée, et en tranchant du seigneur. On dirait que mes visites commencent à te peser. Crois-tu qu'une pareille réception soit agréable à un homme qui t'a vu son camarade? Non, Santillane, non; elle ne me convient nullement. Adieu, séparons-nous à l'amiable. Défaisons-nous tous deux, toi d'un censeur de tes actions et moi d'un nouveau riche qui se méconnaît. »
Je me sentis plus aigri que touché de ses reproches, et je le laissai s'éloigner sans faire le moindre effort pour le retenir. Dans la situation où était mon esprit, l'amitié d'un poète ne me paraissait pas une chose assez précieuse pour devoir m'affliger de sa perte. Je trouvais de quoi m'en consoler dans le commerce de quelques petits officiers du roi, auxquels un rapport d'humeur me liait depuis peu étroitement. Ces nouvelles connaissances étaient des hommes dont la plupart venaient de je ne sais où, et que leur heureuse étoile avait fait parvenir à leurs postes. Ils étaient déjà tous à leur aise; et ces misérables, n'attribuant qu'à leur mérite les bienfaits dont la bonté du roi les avait comblés, s'oubliaient de même que moi. Nous nous imaginions être des personnages bien respectables. O fortune! voilà comme tu dispenses tes faveurs le plus souvent. (VIII, 13.)
Une noce interrompue.
Gil Blas, sur les conseils de son valet Scipion, se met en tête d'épouser — sans amour — la fille unique d'un orfèvre, qu'il n'a d'ailleurs jamais vue. 11 sait qu'elle n'est point belle, mais qu'elle a 100 000 ducats de dot.
Je me fis conduire chez l'orfèvre, qui me reçut aussi familièrement que si nous nous fussions déjà vus plusieurs fois. C'était un bon bourgeois qui était, comme
nous le disons, poli hai^fa porfiar ^ Il me présenta la senora Eugenia sa femme, et la jeune Gabriela sa fille. Je leur fis force compliments, sans contrevenir au traité. Je leur dis des riens en fort beaux termes, des phrases de courtisans.
Gabriela, quoi que m'en eût dit mon secrétaire, ne me parut pas désagréable, soit à cause qu'elle était extrêmement parée, soit que je ne la regardasse qu'au travers de la dot. La bonne maison que celle du seigneur Gabriel! Il y a, je crois, moins d'argent dans les mines du Pérou qu'il n'y en avait dans cette maison-là. Ce métal s'y offrait à la vue de toutes parts, sous mille formes différentes. Chaque chambre, et particulièrement celle où nous nous étions mis à table, était un trésor. Quel spectacle pour les yeux d'un gendre! Le beau-père, pour faire plus d'honneur à son repas, avait assemblé chez lui cinq ou six marchands, tous personnages graves et ennuyeux. Ils ne parlèrent que de commerce; l'on peut dire que leur conversation fut plutôt une conférence de négociants qu'un entretien d'amis qui soupent ensemble.
Je régalai l'orfèvre à mon tour le lendemain au soir. Ne pouvant l'éblouir par mon argenterie, j'eus recours à une autre illusion. J'invitai à souper ceux de mes amis qui faisaient la plus belle figure à la cour, et que je connaissais pour des ambitieux qui ne mettaient point de bornes à leurs désirs. Ces gens-ci ne s'entretinrent que des grandeurs, que des postes brillants et lucratifs aux({uels ils aspiraient : ce qui fit son effet. Le bourgeois Gabriel, étourdi de leurs grandes idées, ne se sentait, m.algré son bien, qu'un tout petit mortel en comparaison de ces messieurs. Pour moi, faisant l'homme modéré, je dis que je me contenterais d'une fortune médiocre, comme de vingt mille ducats de rente, sur quoi ces affamés d'honneurs et de richesses s'écrièrent que j'aurais tort, et qu'étant aimé autant