Mot à moi juscjîi''à imporliinçr
que je l'étais du premier ministre, je ne devais pas m'en tenir à si peu de chose. Le beau-père ne perdit pas une de ces paroles; et je crus remarquer, quand il se retira, qu'il était fort satisfait,
Scipion ne manqua pas de l'aller voir le jour suivant dans la matinée, pour lui demander s'il était content de moi.
« J'en suis charmé, lui répondit le bourgeois; ce garçon-là m'a gagné le cœur. Mais, seigneur Scipion, ajouta-t-il, je vous conjure, par notre ancienne connaissance, de me parler sincèrement. Nous avons tous notre faible, comme vous savez. Apprenez-moi celui du seigneur de Santillane. Est-il joueur? est-il galant? Quelle est son inclination vicieuse? Ne me la cachez pas, je vous en prie.
— Vous m'offensez, seigneur Gabriel, en me faisant cette question, repartit l'entremetteur. Je suis plus dans vos intérêts que dans ceux de mon maître. S'il avait quelque mauvaise habitude qui fût capable de rendre votre fille malheureuse, est-ce que je vous l'aurais proposé pour gendre? non, parbleu! je suis trop votre serviteur. Mais, entre nous, je ne lui trouve point d'autre défaut que celui de n'en avoir aucun. Il est trop sage pour un jeune homme.
— Tant mieux, reprit l'orfèvre; cela me fait plaisir. Allez, mon ami, vous pouvez l'assurer qu'il aura ma fille, et que je la lui donnerais quand il ne serait pas chéri du ministre. »
Aussitôt que mon secrétaire m'eut rapporté cet entretien, je courus chez Salero, pour le remercier de la disposition favorable où il était pour moi. Il avait déjà déclaré ses volontés à sa femme et à sa fille, qui me firent connaître, par la manière dont elles me reçurent, qu'elles y étaient soumises sans répugnance. Je menai le beau-père au duc de Lerme, que j'avais prévenu la veille, et je le lui présentai. Son Excellence lui fit un accueil des plus gracieux, et lui témoigna de la joie de ce qu'il avait choisi pour gendre un homme qu'elle
affectionnait beaucoup, et qu'elle prétendait avancer. Elle s'étendit ensuite sur mes bonnes qualités, et dit tant de bien de moi, que le bon Gabriel crut avoir rencontré dans Ma Seigneurie le meilleur parti d'Espagne pour sa fille. Il en était si aise, qu'il en avait la larme à l'œil.' Il me serra fortement entre ses bras lorsque nous nous séparâmes, en me disant :
« Mon fils, j'ai tant d'impatience de vous voir l'époux de Gabriela, que vous le serez dans huit jours tout au plus tard. »
La veille de ce jour si désiré, je soupai chez le beaupère avec des oncles et des tantes, des cousins et des cousines. Je jouai parfaitement bien le personnage d'un gendre hypocrite. J'eus mille complaisances pour l'orfèvre et pour sa femme; je contrefis le passionné auprès de Gabrielle; je gracieusai toute la famille, dont j'écoutai sans m'impatienter les plats discours et les raisonnements bourgeois. Aussi, pour prix de ma patience, j'eus le bonheur de plaire à tous les parents. Il n'y en eut pas un qui ne parût s'applaudir de mon alliance.
Le repas fini, la compagnie passa dans une grande salle, où on la régala d'un concert de voix et d'instruments qui ne fut pas mal exécuté, quoiqu'on n'eût pas choisi les meilleurs sujets de Madrid. Plusieurs airs gais, dont nos oreilles furent agréablement frappées, nous mirent de si belle humeur, que nous commençâmes à former des danses. Dieu sait de quelle façon nous nous en acquittâmes, puisqu'on me prit pour un élève de Terpsichore, moi, qui n'avais de principes de cet art que deux ou trois leçons que j'avais reçues chez la duchesse de Chaves, d'un petit maître à danser qui venait montrer aux pages! Après nous être bien divertis, il fallut songer à se retirer chez soi. Je prodiguai les révérences et les accolades.
« Adieu, mon gendre, me dit Salero en m'embrassant; j'irai chez vous demain matin porter la dot en belles espèces d'or.
— Vous y serez le l)ienvcnii, lui répondis-je, mon cher beau-père. »
Ensuite, donnant le bonsoir à la famille, je gagnai mon équipage qui m'attendait à la porte et je pris le chemin de mon hôtel.
J'étais à peine à deux cents pas de la maison du seigneur Gabriel, que quinze ou vingt hommes, les uns à pied, les autres à cheval, tous armés d'épées et de carabines, entourèrent mon carrosse et l'arrêtèrent en criant : De par le roi! Ils m'en firent descendre brusquement pour me jeter dans une chaise roulante, où le principal de ces cavaliers, étant monté avec moi, dit au cocher de toucher vers Ségovie. Je jugeai bien que c'était un honnête alguazil que j'avais à mon côté. Je voulus le questionner pour savoir le sujet de mon emprisonnement; mais il me répondit sur le ton de ces messieurs-là, je veux dire brutalement, qu'il n'avait point de compte à me rendre. Je lui dis que peut-être il se méprenait.
« Non, non, repartit-il^je suis sûr de mon fait. Vous êtes le seigneur de Santillane; c'est vous que j'ai ordre de conduire où je vous mène. »
N'ayant rien à répliquer à ces paroles, je pris le parti de me taire. Nous roulâmes le reste de la nuit le long du Mançanarez dans un profond silence. Nous changeâmes de chevaux à Colmenar, et nous arrivâmes sur le soir à Ségovie, où l'on m'enferma dans la tour. (IX, 1,3.)
Dans la tour de Ségovie.
On commença par me mettre dans un cachot, où on me laissa sur la paille, comme un criminel digne du dernier supplice. Je passai la nuit non pas à me désoler, car je ne sentais pas encore tout mon mal, mais à chercher dans mon esprit ce qui pouvait avoir causé mon malheur. Je ne doutais pas que ce ne fût l'ouvrage de Calderone. Cependant j'avais beau le soup-
HISTOIRE DE GIL lîLAS DE SANTILLANE 191
çoiiner d'avoir tout découvert, je ne concevais pa^ comment il avait pu porter le duc de Lernie à me traiter si cruellement. Tantôt je m'imaginais que c'était à l'insu de Son Excellence que j'avais été arrêté; et tantôt je pensais que c'était elle-même qui, pour quelque raison politique, m'avait fait emprisonner, ainsi que les ministres en usent quelquefois avec leurs favoris.
J'étais vivement agité de mes diverses conjectures, quand la clarté du jour, perçant au travers d'une petite fenêtre grillée, vint offrir à ma vue toute l'horreur du lieu où je me trouvais. Je m'afiligeai alors sans modération, et mes yeux devinrent deux sources de larmes que le souvenir de ma prospérité rendait intarissables. Pendant que je m'abandonnais à ma douleur, il vint dans mon cachot un guichetier qui m'apportait un pain et une cruche d'eau pour ma journée. Il me regarda, et remarquant que j'avais le visage baigné de pleurs, tout guichetier qu'il était, il sentit un mouvement de pitié :
« Seigneur prisonnier, me dit-il, ne vous désespérez point. Il ne faut pas être si sensible aux traverses de la vie. Vous êtes jeune; après ce temps-ci vous en verrez un autre. En attendant, mangez de bonne grâce le pain du roi. »
Mon consolateur sortit en achevant ces paroles, aaxcfuelles je ne répondis que par des plaintes et des gémissements; et j'employai tout le jour à maudire mon étoile, sans songer à faire honneur à mes provisions qui, dans l'état où j'étais, me semblaient moins un présent de la bonté du roi qu'un effet de sa colère, puisqu'elles servaient plutôt à prolonger qu'à soulager les peines des malheureux.
La nuit vint pendant ce temps-là, et bientôt un grand bruit de clefs attira mon attention. La porte tic mon cachot s'ouvrit, et un moment après il entra un homme qui portait une bougie. Il s'approcha de moi, et me dit :
« Seigneur Gil Blas, vous voyez un de vos anciens
amis. Je suis ce don André de Tordesillas qui demeurait avec vous à Grenade et qui était gentilhomme de l'archevêque dans le temps que vous possédiez les bonnes grâces de ce prélat. Vous le priâtes, s'il vous en souvient, d'employer son crédit pour moi, et il me fit nommer pour aller remplir un emploi au Mexique; mais, au lieu de m'embarquer pour les Indes, je m'arrêtai dans la ville d'Alicante. J'y épousai la fille du capitaine du château, et, par suite d'aventures dont je vous ferai tantôt le récit, je suis devenu le châtelain de la tour de Ségovie. C'est un bonheur pour vous, continua-t-il, de rencontrer dans un homme chargé de vous maltraiter un ami qui n'épargnera rien pour adoucir la rigueur de votre prison. Il m'est expressément ordonné de ne vous laisser parler à personne, de vous faire coucher sur la paille, et de ne vous donner pour toute nourriture que du pain et de l'eau. Mais, outre que j'ai trop d'humanité pour ne pas compatir à vos maux, vous m'avez rendu service, et ma reconnaissance l'emporte sur les ordres que j'ai reçus. Loin de servir d'instrument à la cruauté qu'on veut exercer sur vous, je prétends vous traiter le mieux qu'il me sera possible. Levez-vous et venez avec moi. »
Quoique le seigneur châtelain méritât bien quelques remerciements, mes esprits étaient si troublés que je ne pus lui répondre un seul mot. Je ne laissai pas de le suivre. Il me fit traverser une cour et monter, par un escalier fort étroit, à une petite chambre qui était tout au haut de la tour. Je ne fus pas peu surpris, en entrant dans cette chambre, de voir sur une table deux chandelles qui bridaient dans des flambeaux de cuivre, et deux couverts assez propres.
« Dans un moment, me dit Tordesillas, on va vous apportera manger. Nous allons souper ici tous deux. C'est ce réduit que je vous ai destiné pour logement; vous y serez mieux que dans votre cachot. Vous verrez de votre fenêtre les bords fleuris de l'Erèma
et la vallée délicieuse qui, du pied des montagnes qui séparent les deux Castilles, s'étend jusqu'à Coca. Je ne doute pas que d'abord vous soyez peu sensible à une si belle vue; mais, quand le temps aura fait succéder une douce mélancolie à la vivacité de votre douleur, vous prendrez plaisir à promener vos regards sur des objets si agréables. Outre cela, comptez que le linge et les autres choses qui sont nécessaires à un homme qui aime la propreté ne vous manqueront pas. De plus vous serez bien couché, bien nourri, et je vous fournirai des livres tant que vous en voudrez; en un mot, tous les agréments qu'un prisonnier peut avoir. »
Tordesillas lui apprend le motif de sa disgrâce. C'est à cause des services peu honorables qu'il a rendus au prince d'Espagne qu'il a été emprisonné, sur l'ordre du roi qui a tout appris.
Je passai deux heures pour le moins à réfléchir sur ce que Tordesillas m'avait raconté.
« Je suis donc ici, disais-je, pour avoir contribué aux plaisirs de l'héritier de la couronne! Mais qui peut avoir averti le roi, sans appréhender le ressentiment du prince et celui du duc de Lerme? Ce ministre voudra venger sans doute le comte de Lemos, son neveu *. Comment le roi a-t-il découvert cela? C'est ce que je ne comprends point. »
J'en revenais toujours là. L'idée pourtant la plus affligeante pour moi, celle qui me désespérait, et dont mon esprit ne pouvait se détacher, c'était le pillage auquel je m'imaginais bien que tous mes effets avaient été abandonnés.
« Mon coffre-fort, m'écriais-je, où ètes-vous? Mes chères richesses, qu'ètes-vous devenues? dans quelles mains ètes-vous tombées? Hélas! je vous ai perdues en moins de temps encore que je ne vous avais gagnées! »
l.Le comte de Lemos, complice de Gil Blas, venait d'être exilé.
Je me peignais le desordre qui devait régner dans ma maison, et je faisais sur cela des réflexions toutes plus tristes les unes que les autres. La confusion de tant de pensées différentes me jeta dans un accablement qui me devint favorable : le sommeil, qui m'avait fui la nuit précédente, vint répandre sur moi ses pavots. La bonté du lit, la fatigue que j'avais soufferte, ainsi que la fumée des viandes et du vin, y contribuèrent aussi. Je m'endormis profondément; et, selon toutes les apparences, le jour m'aurait surpris dans cet état, si je n'eusse été réveillé tout à coup par un bruit assez extraordinaire dans les prisons. J'entendis le son d'une guitare et la voix d'un homme en même temps. J'écoute avec attention, je n'entends plus rien ; je crois que c'est un songe. Mais un instant après mon oreille fut frappée du son du même instrument et de la même voix qui chantait les vers suivants :
Ay de mi! un anno felice Parece un soplo llgero; Perô sin dicka un instante Es un siglo de tormenio '.
Ce couplet, qui paraissait avoir été fait exprès pour moi, irrita mes ennuis.
« Je n'éprouve que trop, disais-je, la vérité de ces paroles. Il me semble que le temps de mon bonheur s'est écoulé bien vite, et qu'il y a déjà un siècle que je suis en prison. »
Je me replongeai dans une affreuse rêverie, et je recommençai à me désoler comme si j'y eusse pris plaisir. Mes lamentations finirent avec la nuit; et les premiers rayons du soleil, dont ma chambre fut éclairée, calmèrent un peu mes inquiétudes. Je me levai pour aller ouvrir ma fenêtre et donner de l'air à ma chambre. Je regardai dans la campagne, dont
1. Aie de mol! Une cuince heureuse paraît un souffl", léger; mais un instant sans bonheur est un siècle de tourment.
je me souvins que le seigneur châtelain m'avait fait une belle description. Je ne trouvai pas de quoi justifier ce qu'il m'en avait dit. L'Erèma, que je croyais du moins égal au Tage, ne me parut qu'un ruisseau. L'ortie seule et le chardon paraient ses bords fleuris; et la prétendue vallée délicieuse n'offrit à ma vue que des terres dont la plupart étaient incultes. Apparemment que je n'en étais pas encore à cette douce mélancolie qui devait me faire voir les choses autrement que je ne les voyais alors. (IX, 4,5.)
Gil Blas, malheureux, devient meilleur.
Le temps se passe, et Gil Blas ne recouvre toujours pas sa V liberté, malgré les démarches pressantes que fait en sa faveur son fidèle valet Scipion.
Mon courage s'abattit; et, quelque chose qu'on me pût dire pour le relever, je redevins la proie des plus vifs chagrins, qui me causèrent insensiblement une , maladie aiguë. \
Le seigneur châtelain, qui s'intéressait à ma conservation, s'imaginant ne pouvoir mieux faire que d'appeler des médecins à mon secours, m'en amena deux qui avaient tout l'air d'être de grands serviteurs de la déesse Libitine.
« Seigneur Gil Blas, dit-il en me les présentant, voici deux Hippocrates qui viennent vous voir, et qui vous remettront sur pied en peu de temps. »
J'étais si prévenu contre tous les docteurs en méde-
.cine, que j'aurais certainement fort mal reçu ceux-là
pour peu que j'eusse été attaché à la vie; mais
je me sentais alors si las de vivre, que je sus bon gré
à Tordesillas de me vouloir mettre entre leurs mains.
« Seigneur cavalier, me dit un de ces médecins, il faut Eivant toute chose que vous ayez de la confiance en nous.
— J'en ai une parfaite, lui répondis-je; avec votre
assistance, je suis sûr que je serai dans peu de jours guéri de tous les maux.
— Oui, Dieu aidant, reprit-il, vous le serez. Nous ferons du moins ce qu'il faut pour cela. »
Effectivement, ces messieurs s'y prirent à merveille, et me menèrent si bon train, que je m'en allais dans l'autre monde à vue d"œil. Déjà don André, désespérant de ma guérison, avait fait venir un religieux de Saint-François pour me disposer à bien mourir : déjà ce bon père, après s'être acquitté de cet emploi, s'était retiré; et moi-même, croyant que je touchais à ma dernière heure, je fis signe à Scipion de s'approcher de mon lit.
« Mon cher ami, lui dis-je d\inevoix presque éteinte, tant les médecines et les saignées m'avaient affaibli, je te laisse un des sacs qui sont chez Gabriel, je te conjure de porter l'autre dans les Asturies à mon père et à mère, qui doivent en avoir besoin s'ils sont encore vivants. Mais, hélas! je crains bien qu'ils n'aient pu tenir contre mon ingratitude. Le rapport que Muscada leur aura fait sans doute de ma dureté leur a peut-être causé la mort. Si le ciel les a conservés malgré l'indifférence dont j'ai payé leur tendresse, tu leur donneras le sac de doublons, en les priant de me pardonner si je n'en ai pas mieux usé avec eux; et, s'ils ne respirent plus, je te charge d'employer cet argent à faire prier le ciel pour le repos de leurs âmes et delà mienne! »
En disant cela, je lui tendis une main c|u'il mouilla de ses larmes, sans pouvoir me répondre un mot, tant le pauvre garçon était affligé de ma perte. Ce qui prouve que les pleurs d'un héritier ne sont pas toujours des ris cachés sous un masque.
Je m'attendais donc à passer le pas; néanmoins mon attente fut trompée. Mes docteurs m'ayant abandonné et laissé le champ libre à la nature, me sauvèrent par ce moyen. La fièvre, qui, selon leur pronostic, devait m'emporter, me quitta comme pour leur en donner
le démenti. Je me rétablis peu à peu, par le plus grand bonheur du monde : une parfaite tranquillité d'esprit devint le fruit de ma maladie. Je n'eus point alors besoin d'être consolé. Je gardai pour les richesses et pour les honneurs tout le mépris que l'opinion d'une mort prochaine m'en avait fait concevoir, et, rendu à moi-même, je bénis mon malheur. J'en remerciai le ciel comme d'une grâce particulière qu'il m'avait faite; et je pris une ferme résolution de ne plus retourner à la cour, quand le duc de Lerme voudrait m'y rappeler. Je me proposai plutôt, si jamais je sortais de prison, d'acheter une chaumière, et d'y aller vivre en philosophe.
Mon confident applaudit à mon dessein, et me dit que, pour en hâter l'exécution, il prétendait retourner à Madrid pour y solliciter mon élargissement.
« Il me vient une idée, ajouta-t-il. Je connais une personne qui pourra vous servir; c'est la suivante favorite de la nourrice du prince, une fille d'esprit. Je veux la faire agir auprès de sa maîtresse. Je vais tout tenter pour vous tirer de cette tour, qui n'est toujours qu'une prison, quelque bon traitement qu'on vous y fasse.
— Tu as raison, répondis-je. Va, mon ami, sans perdre de temps, commencer cette négociation. Plût au ciel que nous fussions déjà dans notre retraite! » (IX, 8.)
Belles résolutions.
Grâce aux actives démarches de Scipion, Gil Blas est rendu à la liberté, après quatre mois de détention : il forme alors le projet de se retirer à la campagne.
Le seigneur châtelain vint me dire en m'embrassant :
« Mon cher Gil Blas, grâces au ciel, vous êtes libre! Les portes de cette prison vous sont ouvertes; mais
c'est à deux conditions qui vous feront peut-être beaucoup de peine, et que je me vois à regret obligé de vous faire savoir. Sa Majesté vous défend de vous montrer à la cour et vous ordonne de sortir des deux Castilles dans un mois. Je suis très mortifié qu'on vous interdise la cour.
— Et moi j'en suis ravi, lui répondis-je. Dieu sait ce que j'en pense. Je n'attendais du roi qu'une grâce, il m'en fait deux. »
Étant donc assuré que je n'étais plus prisonnier, je fis louer deux mules, sur lesquelles nous montâmes le lendemain, mon confident et moi, après que j'eus remercié mille fois Tordesillas de tous les témoignages d'amitié que j'avais reçus de lui. Nous prîmes gaiement la route de Madrid, pour aller retirer des mains du seigneur Gabriel nos deux sacs, où il y avait dans chacun cinq cents doublons ^ Chemin faisant, mon associé me dit :
« Si nous ne sommes pas assez riches pour acheter une terre magnifique, nous pourrons en avoir du moins une raisonnable.
— Quand nous n'aurions qu'une cabane, lui répondis-je, j'y serais satisfait de mon sort. Quoique je sois à peine au milieu de ma carrière, je me sens revenu du monde, et je ne prétends plus vivre que pour moi. Outre cela, je te dirai que je me suis formé des agréments de la vie champêtre une idée qui m'enchante, et qui m'en fait jouir par avance. Il me semble déjà que je vois l'émail des prairies, que j'entends chanter les rossignols et murmurer les ruisseaux; tantôt je crois prendre le divertissement de la chasse, et tantôt celui de la pêche. Imagine-toi, mon ami, tous les différents plaisirs qui nous attendent dans notre solitude, et tu en seras charmé comme moi. A l'égard de notre nourriture, la
1. Scipion avait eu la ])résence d'esprit de mettre ces deux sacs en sûreté, au moment de la disgrâce de son maître.
HISTOIRE DE r.lL BLAS DE SANTILLANE 199
plus simple sera la meilleure. Un morceau de pain pourra nous contenter; quand nous serons pressés de la faim, nous le mangerons avec un appétit qui nous le fera trouver excellent. La volupté n'est point dans la bonté des aliments exquis, elle est toute en nous; et cela est si vrai, que mes repas les plus délicieux ne sont pas ceux où je vois régner la délicatesse et l'abondance. La frugalité est une source de délices merveilleuse pour la santé.
— Avec votre permission, seigneur Gil Blas, interrompit mon secrétaire, je ne suis pas tout à fait de votre sentiment sur la prétendue frugalité dont vous voulez me faire fête. Pourquoi nous nourrir comme des Diogènes? Quand nous ne ferions pas de si mauvaise chère, nous ne nous en porterions pas plus mal. Croyez-moi, puisque nous avons, Dieu merci, de quoi rendre notre retraite agréable, n'en faisons pas le séjour de la faim et de la pauvreté. Sitôt que nous aurons une terre, il faudra la munir de bons vins et de toutes les autres provisions convenables à des gens d'esprit, qui ne quittent pas le commerce des hommes pour renoncer aux commodités de la vie, mais plutôt pour en jouir avec plus de tranquillité. « Ce qu'on a « dans sa maison, dit Hésiode, ne nuit pas, au lieu que « ce qu'on n'y a point peut nuire. Il vaut mieux, ajoute- « t-il, possédei' chez soi les choses nécessaires, que de « souhaiter de les avoir. »
— Comment diable, monsieur Scipion, interrompis-je à mon tour, vous connaissez les poètes grecs! Eh! où avez-vous fait connaissance avec Hésiode?
— Chez un savant, me répondit-il. J'ai servi quelque temps à Salamanque un pédant qui était un grand commentateur. Il vous faisait en moins de rien un gros volume. Il le composait de passages hébreux, grecs et latins, qu'il tirait des livres de sa bibliothèque et tra duisait en castillan. Comme j'étais son copiste, j'ai retenu je ne sais combien de sentences aussi remarquables que celles que je viens de vous citer.
— Cela étant, lui répliquai-je, vous avez la mémoire bien ornée. Mais pour revenir à notre projet, dans quel royaume d'Espagne jugez-vous à propos que nous allions établir notre résidence philosophique?
— J'opine pour l'Aragon, repartit mon confident. Nous y trouverons des endroits charmants où nous pourrons mener une vie délicieuse.
— Eh bien, lui dis-je, soit; arrêtons-nous à l'Aragon : j'y consens. Puissions-nous y déterrer un séjour qui me fournisse tous les plaisirs dont se repaît mon imagination! »
Lorsque nous fûmes arrivés à Madrid, nous allâmes descendre à un petit hôtel garni où Scipion avait logé dans ses voyages; et la première chose que nous fîmes fut de nous rendre chez Salero, pour retirer de ses mains nos doublons. Il nous reçut parfaitement bien, et me témoigna beaucoup de joie de me voir en liberté.
« Je vous proteste, ajouta-t-il, que j'ai été sensible à votre disgrâce, qu'elle m'a dégoûté de l'alliance des gens de cour. Leurs fortunes sont trop en l'air. J'ai marié ma fille Gabriela à un riche négociant.
— Vous avez fort bien fait, lui répondis-je; outre que cela est plus solide, c'est qu'un bourgeois qui devient beau-père d'un homme de qualité n'est pas toujours content de monsieur son gendre. »
Puis changeant de discours, et venant au fait :
« Seigneur Gabriel, poursuivis-je, ayez, s'il vous
plaît, la bonté de nous remettre les deux mille pistoles
que...
— Votre argent est tout prêt », interrompit l'orfèvre, qui, nous ayant fait passer dans son cabinet, nous montra deux sacs où ces mots étaient inscrits sur des étiquettes : Ces sacs de doublons appartiennent au seigneur Gil Blas de SantiUane. « Voilà, me dit-il, le dépôt tel qu'il m'a été confié. »
Je rendis grâces à Salero du plaisir qu'il m'avait fait et, fort consolé d'avoir perdu sa fille, nous emportâmes les sacs à notre hôtel, où nous nous mîmes à visiter
nos doubles pistoles. Le compte s'y trouva, à cinquante près, qui avaient été employées aux frais de mon élargissement. Nous ne songeâmes plus qu'à nous mettre en état de partir pour l'Aragon. (IX, 9, 10.)
Gil Blas reçoit la terre de Lirias.
A Madrid, Gil Blas rencontre don Alphonse, à qui il fait le récit de son élévation et de sa chute.
Je lui racontai toute cette histoire, et je finis mon récit par la résolution que j'avais prise d'acheter, du peu de bien qui me restait de ma prospérité passée, une chaumière pour y aller mener une vie retirée.
Le fils de don César, après m'a voir écouté avec beaucoup d'attention, me répliqua :
« Mon cher Gil Blas, vous savez que je vous ai toujours aimé. Vous m'êtes encore plus cher que jamais, et il faut que je vous en donne des marques, puisque le ciel m'a mis en état d'augmenter vos biens. Vous ne serez plus le jouet de la fortune. Je veux vous affranchir de son pouvoir, en vous rendant maître d'un bien qu'elle ne pourra vous ôter. Puisque vous êtes dans le dessein de vivre à la campagne, je vous donne une petite terre que nous avons près de Lirias, à quatre lieues de Valence. Vous la connaissez. C'est un présent que nous pouvons vous faire sans nous incommoder. J'ose vous répondre que mon père ne me désavouera point, et que cela fera un vrai plaisir à Séraphine. »
Je me jetai aux genoux de don Alphonse, qui me releva dans le moment. Je lui baisai la main et, plus charmé de son bon cœur que de son bienfait :
« Seigneur, lui dis-je, vos manières m'enchantent. Le don que vous me faites m'est d'autant plus agréable qu'il précède la connaissance d'un service rendu ^ ; et
1. Gil Blas, lorsqu'il était le favori du duc de Lerme, avait fait donner à don Aljjhonse le gouvernement de Valence, sans que celui-ci l'eût sollicité.
j'aime mieux le devoir à votre générosité qu'à votre reconnaissance. »
Mon gouverneur fut un peu surpris de ce discours, et ne manqua pas de me demander ce que c'était que ce prétendu service. Je le lui appris, et lui fis un détail qui redoubla son étonnement. Il était bien éloigné de penser que le gouvernement de la ville de Valence lui eût été donné par mon crédit. Néanmoins, n'en pouvant plus douter :
« Gil Blas, me dit-il, puisque c'est à vous que je dois mon poste, je ne prétends pas m'en tenir à la petite terre de Lirias. Je vous offre avec cela deux mille ducats de pension.
— Halte-là! seigneur don Alphonse, interrompis-je en cet endroit. Ne réveillez pas mon avarice. Les biens ne sont propres qu'à corrompre mes moeurs; je ne l'ai que trop éprouvé. J'accepte volontiers votre terre de Lirias; j'y vivrai commodément avec le bien que j'ai d'ailleurs. Mais cela me suffit, et loin d'en désirer davantage, je consentirais plutôt de perdre tout ce qu'il y a de superflu dans ce que je possède. Les richesses sont un fardeau dans une retraite où l'on ne cherche que la tranquillité. »
Pendant que nous nous entretenions de cette sorte, don César arriva. Il ne fit guère moins paraître de joie que son fils en me voyant; et, lorsqu'il fut informé de l'obligation que sa famille m'avait, il me pressa d'accepter la pension, que je refusai de nouveau. Enfin le père et le fils me menèrent sur-le-champ chez un notaire, où ils firent dresser la donation, qu'ils signèrent tous deux avec plus de plaisir qu'ils n'auraient signé un acte à leur profit. Quand le contrat fut expédié, ils me le remirent entre les mains, en me disant que la terre de Lirias n'était plus à eux, et que j'en pourrais aller prendre possession quand il me plairait. Ils s'en retournèrent ensuite chez le baron de Steinbach, où ils logeaient; et moi je volai vers notre hôtel, où je ravis d'admiration mon secrétaire, lorsque je lui
annonçai que nous avions une terre dans le royaume de Valence, et que je lui contai de quelle manière je venais de faire cette acquisition.
« Combien })eut valoir ce petit domaine? me dit-il.
— Cinq cents ducats de rente, lui répondis-je, et je puis t'assurer que c'est une aimable solitude. Je la connais pour y avoir été plusieurs fois en qualité d'intendant des seigneurs de Leyva. C'est une petite maison sur les bords du Guadalaviar, dans un hameau de cinq ou six feux, et dans un pays charmant.
— Ce qui me plaît davantage, s'écria Scipion, c'est que nous aurons là de bon gibier, avec du vin de Benicarlo et d'excellent muscat. Allons, mon patron, hâtons-nous de quitter le monde et de gagner notre ermitage.
— Je n'ai pas moins d'envie d'y être que toi, lui repartis-je, mais il faut auparavant que je fasse un tour aux x\sturies. Mon père et ma mère n'y sont pas dans une heureuse situation. Je prétends les aller chercher pour les conduire à Lirias, où ils passeront en repos leurs derniers jours. Le ciel ne m'a peut-être fait trouver cet asile que pour les y recevoir, et il me punirait si j'y manquais. »
Scipion loua fort mon dessein; il m'excita même à l'exécuter.
« Ne perdons pas de temps, me dit-il : je me suis assuré déjà d'une chaise roulante; achetons vite des mules et prenons le chemin d'Oviédo.
. — Oui, mon ami, lui répondis-je, partons le plus tôt qu'il nous sera possible. Je me fais un devoir indispensable de partager les douceurs de ma retraite avec les auteurs de ma naissance. Nous nous verrons bientôt dans notre hameau; et je veux, en y arrivant, écrire sur la porte de ma maison ces deux vers latins en lettres d'or :
Jnvenl portiim. S2)es etFortitna, valefe.
Sat me lusUtis; ladite muic aiios! » (IX, 10.)
Gil Blas à Oviédo.
Il était nuit quand nous arrivâmes dans la ville. Nous allâmes loger dans une hôtellerie tout auprès de chez mon oncle le chanoine Gil Ferez. J'étais bien aise de m'informer dans quel état se trouvaient mes parents, avant que de me présenter devant eux, et pour le savoir je ne pouvais mieux m'adresser qu'à l'hôte ou qu'à l'hôtesse de ce cabaret, que je connaissais pour des gens qui ne pouvaient ignorer les affaires de leurs voisins. En effet l'hôte, m'ayant reconnu après m'avoir envisagé avec attention, s'écria :
« Par saint Antoine de Pade! voici le fils du bon écuyer Blas de Santillane.
— Oui vraiment, dit l'hôtesse, c'est lui-même ; je le reconnais bien; il n'a presque point changé; c'est ce petit éveillé de Gil Blas qui avait plus d'esprit qu'il n'était gros. Il me semble que je le vois encore qui vient, avec sa bouteille, chercher ici du vin pour le souper de son oncle.
— Madame, lui dis-je, vous avez une heureuse mémoire, mais, de grâce, apprenez-moi des nouvelles de ma famille. Mon père et ma mère ne sont pas sans doute dans une agréable situation.
— Cela n'est que trop véritable, répondit l'hôte : dans quelque état fâcheux que vous puissiez vous les représenter, vous ne sauriez vous imaginer des personnes qui soient plus à plaindre. Le bonhomme Gil Perez est devenu paralytique de la moitié du corps, et n'ira pas loin, selon toutes les apparences; votre père, qui demeure depuis peu chez ce chanoine, a une fluxion de poitrine, ou, pour mieux dire, il est dans ce moment entre la vie et la mort ; et votre mère, qui ne se porte pas trop bien, est obligée de servir de garde à l'un et à l'autre : telle est leur situation. »
Sur ce rapport, qui me fit sentir que j'étais fds, je laissai Bertrand avec mon équipage à l'hôtellerie : et,
suivi de mon secrétaire, qui ne voulut point m'abandonner, je me rendis chez mon oncle. D'abord que je parus devant ma mère, une émotion que je lui causai lui annonça ma présence avant que ses yeux eussent démêlé mes traits.
« Mon fds, me dit-elle tristement après m'avoir embrassé, venez voir mourir votre père; vous venez assez à temps pour être frappé de ce cruel spectacle. »
En achevant ces paroles, elle me mena dans une chambre où le malheureux Blas de Santillane, couché dans un lit qui marquait bien la pauvreté d'un écuyer, touchait à son dernier moment. Quoique environné des ombres de la mort, il avait encore quelque connaissance.
« Mon cher ami, lui dit ma mère, voici Gil Blas, votre fds, qui vous prie de lui pardonner les chagrins qu'il vous a causés, et qui vous demande votre bénédiction. »
x\ ce discours, mon père ouvrit des yeux qui commençaient à se fermer pour jamais, il les attacha sur moi; et remarquant, malgré l'accablement où il se trouvait, que j'étais touché de sa perte, il fut attendri de ma douleur. Il voulut parler, mais il n'en eut pas la force. Je pris une de ses mains; et, tandis que je la baignais de larmes, sans pouvoir prononcer un mot, il expira, comme s'il n'eût attendu que mon arrivée pour rendre le dernier soupir.
Ma mère était trop préparée à cette mort pour s'en affliger sans modération ; j'en fus peut-être plus pénétré qu'elle, quoique mon père ne m'eût donné de sa vie la moindre marque d'amitié. Outre qu'il suffisait pour le pleurer que je fusse son fds, je me reprochais de ne l'avoir point secouru; et, quand je pensais que j'avais eu cette dureté, je me regardais comme un monstre d'ingratitude, ou plutôt comme un parricide. Mon oncle, que je vis ensuite étendu sur un autre grabat et dans un .état pitoyable, me fit éprouver de nouveaux , remords. Toutes les obligations que je lui avais vinrent s'offrir à mon esprit.
« Fils dénaturé, me dis-je à moi-même, considère pour ton supplice la misère où sont tes parents. Si tu leur avais fait quelque part du superflu des biens que tu possédais avant ta prison, tu leur aurais procuré des commodités que le revenu de la prébende ne peut leur fournir, et tu aurais peut-être prolongé la vie de ton père. »
L'infortuné Gil Ferez était retombé en enfance. Il n'avait plus de mémoire, plus de jugement. 11 ne me servit de rien de le presser entre mes bras et de lui donner des témoignages de ma tendresse ; il n'y parut pas sensible. Ma mère avait beau lui dire que j'étais son neveu Gil Blas, il m'envisageait d'un air imbécile sans répondre rien. Quand le sang et la reconnaissance ne m'auraient pas obligé à plaindre un oncle à qui je devais tant, je n'aurais pu m'en défendre en le voyant dans une situation si digne de pitié.
Pendant ce temps-là, Scipion gardait un morne silence, partageait mes peines et confondait par amitié ses soupirs avec les miens. Comme je jugeai que ma mère, après une si longue absence, voudrait m'entretenir, et que la présence d'un homme qu'elle ne connaissait pas pourrait la gêner, je le tirai à part, et lui dis : « Va, mon enfant, va te reposer à l'hôtellerie, et me laisse ici avec ma mère; nous allons avoir ensemble un entretien qui durera longtemps; la bonne dame, si tu restais avec nous, te croirait peut-être de trop dans une conversation qui ne roulera que sur des affaires de famille. »
Scipion se retira de peur de nous contraindre; et j'eus effectivement avec ma mère un entretien qui dura toute la nuit. Nous nous rendîmes mutuellement un compte fidèle de ce qui nous était arrivé à l'un et à l'autre depuis ma sortie d'Oviédo. Elle me fit un ample détail des chagrins qu'elle avait essuyés dans des maisons où elle avait été duègne et me dit là-dessus une infinité de choses que je n'aurais pas été bien aise que mon secrétaire eût entendues, quoique je n'eusse rien
do caché pour lui. Avec tout le respect que je dois à la mémoire de ma mère, la dame était uu peu prolixe dans ses récits; elle m'aurait fait grâce des trois quarts de son histoire, si elle en eût supprimé les circonstances inutiles.
Elle finit enfin sa narration, et je commençai la mienne. Je passai légèrement sur toutes mes aventures ; mais lorsque je parlai de la visite que le fils de Bertrand Muscada, épicier d'Oviédo, m'était venu faire à Madrid, je m'étendis fort sur cet article.
« Je vous l'avouerai, dis-je à ma mère, je reçus très mal ce garçon, qui, pour s'en venger, vous aura fait sans doute un affreux portrait de moi.
— Il n'y a pas manqué, répondit-elle. Il vous trouva, nous dit-il, si fier de la faveur du premier ministre de la monarchie, qu'à peine daignâtes-vous le reconnaître et, quand il vous détailla nos misères, vous l'écoutâtes d'un air glacé. Comme les pères et les mères, ajoutât-elle, cherchent toujours à excuser leurs enfants, nous ne pûmes croire que vous eussiez un si mauvais cœur. Votre arrivée à Oviédo justifie la bonne opinion que nous avions de vous, et la douleur dont je vous vois saisi achève de faire votre apologie.
— Vous jugez de moi trop favorablement, lui répliquai-je ; il y a du vrai dans le rapport du jeune Muscada. Lorsqu'il vint me voir, je n'étais occupé que de ma fortune; et l'ambition qui me dominait ne me permettait guère de penser à mes parents. Il ne faut donc pas s'étonner si dans cette disposition je fis un accueil peu gracieux à un homme qui, m'abordant d'un air grossier, me dit brutalement qu'ayant appris que j'étais plus riche qu'un juif, il venait me conseiller de vous envoyer de l'argent, attendu que vous en aviez grand besoin; il me reprocha même dans des termes peu mesurés mon indifférence pour ma famille. Je fus choqué de sa franchise, et, perdant patience, je le poussai par les épaules hors de mon cabinet. Je conviens que j'eus tort dans cette rencontre; j'aurais dû
faire réflexion que ce n'était pas votre faute si l'épicier manquait de politesse, et que son conseil ne laissait pas d'èlrc bon à suivre, quoiqu'il eût été donné malhonnêtement.
. « C'est ce c{ue je me représentai un moment après que j'eus chassé Muscada. Malgré la colère qui me dominait, la voix du sang se fit entendre; je me rappelai tous mes devoirs envers mes parents; et, rougissant de honte de les remplir si mal, je sentis des remords dont je ne puis néanmoins me faire honneur auprès de vous, puisqu'ils furent bientôt étouffés par l'avarice et par l'ambition. Mais dans la suite, ayant été enfermé par ordre du roi dans la tour de Ségovie, j'y tombai dangereusement malade; et c'est cette heureuse maladie c{ui vous a rendu votre fils. Oui, c'est ma maladie et ma prison cjui ont fait reprendre à la nature tous ses droits, et qui m'ont entièrement détaché de la cour. Je suis revenu de cette vie tumultueuse, je ne respire plus C(ue la solitude, et je ne suis venu aux Asturies que pour vous prier de vouloir bien partager avec moi les douceurs d'une vie retirée. Si vous ne rejetez pas ma prière, je vous conduirai à une terre que j'ai dans le royaume de Valence, et nous vivrons là très commodément. Vous jugez bien que je me proposais d'y mener aussi mon père; mais, puisque le ciel en a ordonné autrement, que j'aie du moins la satisfaction de posséder chez moi ma mère, et de pouvoir réparer par toutes les attentions imaginables le temps que j'ai passé sans lui être utile.
— Je vous sais très bon gré de vos louables intentions, me dit alors ma mère, et je m'en irais avec vous sans balancer, si je n'y trouvais des difficultés. Je n'abandonnerai pas votre oncle mon frère dans l'état où il est, et je suis trop accoutumée à ce pays-ci pour m'en éloigner: cependant, comme la chose mérite d'être mûrement examinée, je veux y rêver à loisir. Ne nous occupons présentement c|ue du soin des funérailles de votre père.
HISTOIRE DE CIL lîLAS DE SANTILLANE 209
— Chargeons-en, lui dis-je, ce jeune homme que vous avez vu avec moi; c'est mon secrétaire, il a de l'esprit et du zèle, nous pouvons nous en reposer sur lui. »
A peine eus-je prononcé ces paroles que Scipion revint; il était déjà jour. 11 nous demanda si nous n'avions pas besoin de son ministère dans l'embarras où nous étions. Je répondis qu'il arrivait fort à propos pour recevoir un ordre important que j'avais à lui donner. Dès qu'il sut de quoi il s'agissait :
« Cela suffit, me dit-il, j'ai déjà toute cette cérémonie arrangée dans ma tète; vous pouvez vous en fier à moi.
— Prenez garde, lui dit ma mère, de faire un enterrement qui ait un air pompeux; il ne saurait être trop modeste pour mon époux, que toute la ville a connu pour un écuyer des plus malaisés.
— Madame, repartit Scipion, quand il aurait été encore plus pauvre, je n'en rabattrais pas deux maravédis. Je ne regarde là dedans que mon maître; il a été favori du duc de Lerme, son père doit être enterré noblement. »
J'approuvai le dessein de mon secrétaire; je lui recommandai même de ne point épargner l'argent. Un reste de vanité que je conservais encore se réveilla dans cette occasion. Je me flattai qu'en faisant de la dépense pour un père qui ne me laissait aucun héritage, je ferais admirer mes manières généreuses. De son côté, ma mère, quelque contenance de modestie qu'elle affectât, n'était point fâchée que son mari fût inhumé avec éclat. Nous donnâmes donc carte blanche à Scipion, qui, sans perdre de temps, alla prendre toutes les mesures nécessaires pour rendre les funérailles superbes.
Il n'y réussit que trop bien. Il fit des obsèques si magnifiques, qu'il révolta contre moi la ville et les faubourgs; tous les habitants d'Oviédo, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, furent choqués de mon
ostentation, et firent là-dessus des gloses peu honorables pour moi. « Ce ministre fait à la hâte, disait Tun, a de l'argent pour enterrer son père, mais il n'en avait point pour le nourrir. — Il aurait mieux valu, disait l'autre, qu'il eût fait plaisir à son père vivant, que de lui faire tant d'honneurs après sa mort. » Enfin les coups de langue ne nie furent point épargnés; chacun lança son trait. Ils n'en demeurèrent pas là : ils nous insultèrent, Scipion, Bertrand et moi, quand nous sortîmes de l'église; ils nous chargèrent d'injures, nous accal)lèrent de huées, et conduisirent Bertrand à l'hôtellerie à coups de pierres. Pour dissiper la canaille qui s'était attroupée devant la maison de mon oncle, il fallut que ma mère se montrât et protestât publiquement qu'elle était fort contente de moi. Il y en eut d'autres qui coururent au cabaret où était ma chaise, dans le dessein de la briser; ce qu'ils auraient fait indubitablement, si l'hôte et l'hôtesse n'eussent trouvé moyen d'apaiser ces esprits furieux, et de les détourner de leur résolution.
Tous ces affronts qu'on me faisait, et qui étaient autant d'effets des discours que le jeune épicier avait tenus de moi dans la ville, m'inspirèrent tant d'aversion pour mes compatriotes, que je me déterminai à quitter bientôt Oviédo, où sans cela j'aurais fait peutêtre un assez long séjour. Je le déclarai tout net à ma mère, qui, se sentant elle-même très mortifiée de l'accueil dont le peuple m'avait régalé, ne s'opposa point à un si prompt départ. Il ne fut plus question que de savoir de quelle sorte j'en userais avec elle.
« Ma mère, lui dis-je, puisque mon oncle a besoin de votre assistance, je ne vous presserai plus de m'accompagner; mais comme il ne paraît pas éloigné de sa fin, promettez-moi de venir me rejoindre à ma terre aussitôt qu'il ne sera plus. J'attends de vous cette marque d'affection.
— Je ne vous ferai point cette promesse, répondit ma mère, car je ne la tiendrais pas; je veux passer le
reste de mes jours dans les Asturies et dans une parfaite indépendance.
— Ne serez-vous pas toujours, lui répliquai-je, maîtresse absolue dans mon château?
— Je n'en sais rien, repartit-elle; vous n'avez qu'à devenir amoureux de quelque petite fdle, vous l'épouserez, elle sera ma bru, je serai sa belle-mère; nous ne pourrons vivre ensemble,
— Vous prévoyez, lui dis-je, les malheurs de trop loin. Je n'ai aucune envie de me marier; mais quand la fantaisie m'en prendrait, je vous réponds que j'obligerais bien ma femme à se soumettre aveuglément à vos volontés.
— C'est me répondre témérairement, reprit ma mère; et je demanderais caution de la caution. Je craindrais que votre complaisance pour votre épouse ne l'emportât sur la force du sang, et je ne voudrais pas jurer que dans nos brouilleries vous ne prissiez plutôt le parti de votre femme que le mien, quelque tort qu'elle pût avoir.
— Vous parlez à merveille, madame, s'écria mon secrétaire en se mêlant à la conversation ; je crois, comme vous, que les brus dociles sont bien rares. Cependant, pour vous accorder vous et mon maître, puisque vous voulez absolument demeurer, vous dans les Asturies, et lui dans le royaume de Valence, il faut qu'il vous fasse une pension de cent pistoles que je vous apporterai ici tous les ans. Par ce moyen, la mère et le fils vivront fort satisfaits à deux cents lieues l'un de l'autre. »
Les deux parties intéressées approuvèrent la convention proposée; après quoi je payai la première année d'avance; et je sortis d'Oviédo le lendemain avant le jour, de peur d'être traité par la populace comme un saint Etienne. Telle fut la réception que l'on me fit dans ma patrie. Belle leçon pour les hommes du commun, lesquels, après s'être enrichis hors de leur pays, y veulent retourner pour y faire
les gens d'importance! Plus ils y feront briller de richesses, plus ils seront haïs de leurs compatriotes. (X, 2.)
Gil Blas arrive dans son château.
Nous prîmes le chemin de Léon, ensuite celui de Palencia; et continuant notre voyage à petites journées, nous arrivâmes au bout de la dixième à la ville de Ségorbe, d'où le lendemain dans la matinée nous nous rendîmes à ma terre, qui n'en est éloignée que de trois lieues. A mesure que nous nous en approchions, je prenais plaisir à voir mon secrétaire observer avec beaucoup d'attention tous les châteaux qui s'offraient à sa vue, à droite et à gauche dans la campagne. Lorsqu'il en apercevait un de grande apparence, il ne manquait pas de me dire, en me le montrant du doigt :
« Je voudrais bien que ce fût là notre retraite.
— Je ne sais, lui dis-je, mon ami, quelle idée tu as de notre habitation; mais si tu t'imagines que c'est une maison magnifique, une terre de grand seigneur, je t'avertis que tu te trompes furieusement. Si tu veux n'être pas la dupe de ton imagination, représente-toi la petite maison qu'Horace avait dans le pays des Sabins, près de Tibur, et qui lui fut donnée par Mécénas; don Alphonse m'a fait à peu près le même présent.
— Tant pis, s'écria Scipion; je ne dois donc m'attendre qu'à voir une chaumière.
— Ce n'en est pas tout à fait une, lui répondis-je, mais souviens-toi que je t'en ai toujours fait une description très modeste; et, dès ce moment, tu peux juger par toi-même si j'en ai fait une fidèle peinture. Jette les yeux du côté du Guadalaviar, et regarde sur ses bords, auprès de ce hameau de neuf à dix feux, cette maison qui a quatre petits pavillons : c'est mon château.
— Comment, diable! dit alors mon secrétaire d'un
ton de voix admiratif, c'est un bijou que cette maison. Outre l'air de noblesse que lui donnent ses pavillons, on peut dire qu'elle est bien située, bien bâtie, et entourée de pays plus charmants que les environs mêmes de Séville, appelés par excellence le paradis terrestre. Quand nous aurions choisi ce séjour, il ne serait pas plus de mon goût ; en vérité je le trouve charmant; une rivière l'arrose de ses eaux : un bois épais prête son ombrage quand on veut se promener au milieu du jour. L'aimable solitude! Ali! mon cher maître, nous avons bien la mine de demeurer ici longtemps!
— Je suis ravi, lui dis-je, que tu sois content de notre asile, dont tu ne connais pas encore tous les agréments. »
En nous entretenant de cette sorte, nous nous avançâmes vers la maison, dont la porte nous fut ouverte, aussitôt que Scipion eût dit que c'était le seigneur Gil Blas de Santilane qui venait prendre possession de son château. A ce nom, si respecté des personnes qui l'entendirent prononcer, on laissa entrer ma chaise dans une grande cour où je mis pied à terre; puis, m'appuyant pesamment sur Scipion, et faisant le gros dos, je gagnai une salle où je fus à peine arrivé, que sept ou huit domestiques parurent. Ils me dirent qu'ils venaient me présenter leurs hommages comme à leur nouveau patron : que don César et don Alphonse de Leyva les avaient choisis pour me servir, l'un en qualité de cuisinier, l'autre d'aide de cuisine, un autre de marmiton, celui-ci de portier, et ceux-là de laquais, avec défense de recevoir de moi aucun argent, ces deux seigneurs prétendant faire tous les frais de mon ménage. Le cuisinier, nommé maître Joachim, était le principal de ces domestiques et portait la parole; il faisait l'agréable; il me dit qu'il avait fait une ample provision de toutes sortes d'excellents vins; et que, pour la bonne chère, il espérait qu'un garçon comme lui, qui avait été six ans cuisinier de Mgr Far-
chevêqiie de Valence, saurait composer des ragoûts qui piqueraient ma sensualité.
« Je vais, ajouta-t-il, me préparer à vous donner un échantillon de mon savoir-faire. Promenez-vous, seigneur, en attendant le dîner; visitez votre château; voyez si vous le trouvez en état d'être habité par Votre Seigneurie. »
Je laisse à penser si je négligeai cette visite; et Scipion, encore plus curieux que moi de la faire, m'entraîna de chambre en chambre. Nous parcourûmes toute la maison, depuis le haut jusqu'en bas; il n'échappa pas, du moins à ce que nous crûmes, le moindre endroit à notre curiosité intéressée; et j'eus partout occasion d'admirer la bonté que don César et son fils avaient pour moi.
Après avoir tout examiné nous revînmes, mon secrétaire et moi, dans la salle où était dressée une table sur laquelle étaient deux couverts ; nous nous y assîmes, et dans le moment on nous servit une olla podrida * si délicieuse, que nous plaignîmes l'archevêque de Valence de n'avoir plus le cuisinier qui l'avait faite. Nous avions à la vérité beaucoup d'appétit, ce qui ne nous la faisait pas trouver plus mauvaise. A chaque morceau que nous mangions, mes laquais de nouvelle date nous présentaient de grands verres qu'ils remplissaient jusqu'aux bords d'un vin de la Manche exquis. Scipion en était charmé ; mais n'osant devant eux faire éclater la satisfaction intérieure qu'il ressentait, il me le témoignait par des regards parlants, et je lui faisais connaître par les miens que j'étais aussi content que lui. Un plat de rôti, composé de deux cailles grasses qui flanquaient un petit levraut d'un fumet admirable, nous fit cpiitter le pot-pourri et acheva de nous rassasier. Lorsque nous eûmes mangé comme deux affamés, et bu à proportion, nous nous
1. C'est-à-dire pol-pourri, mélange de plusieurs sortes de viandes assaisonnées.
levâmes de table pour aller au jardin l'aire voluptueusement la sieste dans quelcpie endroit frais et agréable.
Si mon secrétaire avait paru jusque-là fort satisfait de ce qu'il avait vu, il le fut encore davantage quand il vit le jardin. Il le trouva comparable à celui de l'Escurial. 11 ne pouvait se lasser de le parcourir des yeux. Il est vrai que don César, qui venait de temps en temps à Lirias, prenait plaisir à le faire cultiver et embellir. Toutes les allées bien sablées et bordées d'orangers, un grand bassin de marln'e blanc, au milieu duquel un lion de bronze vomissait de l'eau à gros bouillons, la beauté des fleurs, la diversité des fruits, tous ces objets ravirent Scipion, mais il fut particulièrement enchanté d'une longue allée qui conduisait, en descendant toujours, au logement du fermier, et que des arbres touffus couvraient de leur épais feuillage. En faisant l'éloge d'un lieu si propre à servir d'asile contre la chaleur, nous nous y arrêtâmes et nous nous assîmes au pied d'un ormeau où le sommeil eut peu de peine à surprendre deux gaillards qui venaient de bien dîner.
Nous nous réveillâmes en sursaut deux heures après, au bruit de plusieurs coups d'escopette, lesquels se firent entendre si près de nous, que nous en fûmes effrayés. Nous nous levâmes brusquement; et, pour nous informer de la cause de ce bruit, nous nous rendîmes à la maison du fermier. Nous y trouvâmes huit ou dix villageois, tous habitants du hameau, qui, s'étant assemblés là, tiraient et dérouillaient leurs armes à feu pour célébrer mon arrivée, dont ils venaient d'être avertis. Ils me connaissaient la plupart pour m'avoir vu plus d'une fois dans le château exercer l'emploi d'intendant. Ils ne m'aperçurent pas plus tôt, qu'ds crièrent tous ensemble :
« Vive notre nouveau seigneur! qu'il soit le bienvenu à Lirias! »
Ensuite ils rechargèrent leurs escopettes, et me régalèrent d'une décharge générale. Je leur fis l'accueil
le plus gracieux qu'il me fut possible, avec gravité pourtant, ne jugeant pas devoir trop me familiariser avec eux. Je les assurai de ma protection; je leur lâchai même une vingtaine de pistoles; et ce ne fut pas, je crois, celle de mes manières qui leur plut le moins. Après cela je leur laissai la liberté de jeter encore de la poudre au vent, et je me retirai avec mon secrétaire dans le bois, où nous nous promenâmes jusqu'à la nuit, sans nous lasser de voir des arbres : tant la possession d'un bien nouvellement acquis a d'abord de charmes pour nous!
Le cuisinier, l'aide de cuisine et le marmiton n'étaient pas oisifs pendant ce temps-là; ils travaillaient à nous préparer un repas supérieur à celui que nous avions fait; et nous fûmes dans le dernier étonnement lorsque, étant entrés dans la même salle où nous avions dîné, nous vîmes mettre sur la table un plat de quatre perdreaux rôtis, avec un civet de lapin d'un côté, et un chapon en ragoût de l'autre. Ils nous servirent ensuite pour entremets des oreilles de cochon, des poulets marines et du chocolat à la crème. Nous bûmes copieusement du vin de Lucène et de plusieurs autres sortes de vins délicieux; et quand nous sentîmes que nous ne pouvions boire davantage sans exposer notre santé, nous songeâmes à nous aller coucher. Alors mes laquais, prenant des flambeaux, me conduisirent au plus bel appartement, où ils s'empressèrent de me déshabiller; mais quand ils m'eurent donné ma robe de chambre et mon bonnet de nuit, je les renvoyai en leur disant d'un air de maître :
« Retirez-vous, messieurs, je n'ai pas besoin de vous pour le reste. » (X, 3.)
Gabriel Triaquero*.
Gil Blas va voir à Valence son protecteur don Alphonse, gouverneur de la province, et sa femme Séraphine. Là ils se rendent ensemble au Ihéâtre pour entendre une tragédie nou- \elle de don (Jabriel ïriaquero, le j)oète à la mode.
Je trouvai la salle remplie de monde depuis le haut jusqu'en bas, un parterre très serré, et un théâtre chargé de chevaliers des trois ordres militaires.
« Voilà, dis-je à don Alphonse, une nombreuse assemblée.
— Il ne faut pas vous étonner, me répondit-il; la tragédie qu'on va représenter est de la composition de don Triaquero, surnommé le poète à la mode. Dès que l'affiche des comédiens annonce une nouveauté de cet auteur, toute la ville de Valence est en l'air. Les liommes ainsi que les femmes ne s'entretiennent que de cette pièce; toutes les loges sont retenues; et le jour de la première représentation on se tue à la porte pour entrer , quoique toutes les places soient au double, à la réserve du parterre, qu'on respecte trop pour oser le mettre de mauvaise humeur.
— Quelle rage! dis-je au gouverneur. Cette vive curiosité du public, cette furieuse impatience qu'il a d'entendre tout ce que don Gabriel produit de nouveau, me donne une haute idée du génie de ce poète.
— N'allez pas si vite, répondit don Alphonse; il faut être en garde contre la prévention; le public s'aveugle quelquefois sur des pièces où il y a de faux brillants; et il n'en connaît le prix qu'après l'impression. »
Dans cet endroit de notre conversation, les acteurs parurent. Nous cessâmes aussitôt de parler pour les
1. Sous le nom de Triaquero (sorte de charlatan), Lesage désigne évidemment Voltaire, qu'il n'aimait pas : Lope de Véga et Caideron représenteront de même Corneille et liacine. Tout ce chapitre est rempli d'allusions malignes aux prétentions dramatiques de Voltaire.
PAGES CHOISIES DE LESAGE. jQ
écouter avec attention. Les applaudissements commencèrent dès la protase; à chaque vers c'était un brouhaha., et à la fin de chaque acte un battement de mains à faire croire que la salle s'abîmait. Après la pièce, on me montra l'auteur qui allait de loge en loge présenter modestement sa tète aux lauriers dont les seigneurs et les dames se préparaient à la couronner.
Nous retournâmes au palais di^i gouverneur , où bientôt arrivèrent trois ou quatre chevaliers. Il y vint aussi deux vieux auteurs estimés dans leur genre, avec un gentilhomme de Madrid qui avait de l'esprit et du goût. Ils avaient tous été à la comédie. Il ne fut question, pendant le souper, que de la pièce nouvelle.
« Messieurs, dit un chevalier de Saint-Jacques, que pensez-vous de cette tragédie? N'en êtes- vous pas afiectés comme moi? N'est-ce pas là ce qui s'appelle un ouvrage achevé? Pensées sublimes, tendres sentiments, versification virile, rien n'y manque. En un mot, c'est un poème sur le ton de la bonne compagnie.
— Je ne crois pas que personne en puisse penser autrement, dit un chevalier d'Alcantara. Cette pièce est pleine de tirades qu'Apollon semble avoir dictées, et de situations filées avec un art infini. Je m'en rapporte à monsieur », ajouta-t-il en adressant la parole au gentilhomme castillan : « il me paraît connaisseur; je parie qu'il est de mon sentiment.
— Ne pariez point, monsieur le chevalier, lui répondit le gentilhomme avec un souris malin. Je ne suis pas de ce pays-ci : nous ne décidons point à Madrid si promptement. Bien loin de juger d'une pièce que nous entendons pour la première fois, nous nous défions de ses beautés tant qu'elle n'est que dans la bouche des acteurs; quelque bien affectés que nous en soyons, nous suspendons notre jugement jusqu'à ce que nous l'ayons lue; et véritablement elle ne nous fait pas toujours, sur le papier, le même plaisir qu'elle nous a fait sur la scène.
« Nous examinons donc scrupuleusement, poursui-
vit-il, un poème avant que de l'estimer; la réputation de son auteur, quelque grande qu'elle puisse être, ne peut nous éblouir. Quand Lope de Vega même et Calderon donnaient des nouveautés, ils trouvaient des juges sévères dans leurs admirateurs, qui ne les ont élevés au comble de la gloire qu'après avoir jugé qu'ils en étaient dignes.
— Oh! parbleu! interrompit le chevalier de Saint- Jacques, nous ne sommes pas si timides que messieurs les Castillans. Nous n'attendons point, pour décider, qu'une pièce soit imprimée. Dès la première représentation nous en connaissons tout le prix. Il n'est pas même besoin que nous l'écoutions fort attentivement. Il suffît que nous sachions que c'est une production de don Gabriel, pour être persuadés qu'elle est sans défaut. Les ouvrages de ce poète doivent servir d'époque à la naissance du bon goût. Les Lope et les Calderon n'étaient que des apprentis en compa" raison de ce grand maître du théâtre. »
Le gentilhomme, qui regardait Lope et Calderon comme les Sophocles et les Euripides des Espagnols, fut choqué de ce discours téméraire. Il s'échauffa.
ft Quel sacrilège dramatique ! s'écria-t-il d'un ton animé. Puisque vous m'obligez, messieurs, à juger sur une première représentation, je vous dirai que je ne suis pas content de la tragédie nouvelle de votre don Gabriel. Loin de la regarder comme un chef-d'œuvre, je la trouve fort défectueuse. C'est un poème farci de traits plus brillants que solides. Les trois quarts des vers sont mauvais et mal rimes, les caractères mal formés ou mal soutenus, et les pensées souvent très obscures. »
Les deux auteurs qui étaient à table, et qui, par une retenue aussi louable que rare, n'avaient rien dit de peur d'être soupçonnés de jalousie, ne purent s'empêcher d'applaudir des yeux au sentiment du gentilhomme; ce qui me fit juger que leur silence était moins un effet de la perfection de l'ouvrage que de
leur politique. Pour les chevaliers, ils recommencèrent à louer don Gabriel; ils le placèrent même parmi les dieux. Cette apothéose extravagante et cette aveugle idolâtrie firent perdre patience au Castillan, qui, levant les mains au ciel, s'écria tout à coup comme par enthousiasme :
« 0 divin Lope de Vega, rare et sublime génie, qui avez laissé un espace immense entre vous et tous les Gabriels qui voudront vous atteindre! et vous, moelleux Calderon, dont la douceur élégante et purgée d'épique est inimitable, ne craignez point tous deux que vos autels soient abattus par ce nouveau nourrisson des muses! Il sera bien heureux si la postérité, dont vous ferez les délices comme vous faites les nôtres, entend parler de lui. »
Cette plaisante apostrophe, à laquelle personne ne s'était attendu, fît rire toute la compagnie, qui se leva de table en belle humeur et s'en alla. On me conduisit, par ordre de don Alphonse, à l'appartement qui m'avait été préparé. J'y trouvai un bon lit, où ma seigneurie s'étant couchée s'endormit en déplorant, aussi bien que le gentilhomme castillan, l'injustice que les ignorants faisaient à Lope et à Calderon. (X, 3.)
Deux hypocrites.
Comme je n'avais pu voir toute la ville le jour précédent, je me levai et je sortis le lendemain dans l'intention de m'y promener encore. J'aperçus dans la rue un chartreux qui sans doute allait vaquer aux affaires de sa communauté. Il marchait les yeux baissés et il avait l'air si dévot qu'il attirait les regards de tout le monde. Il passa fort près de moi, et je crus voir en lui don Raphaël, cet aventurier qui tient une place si honorable dans les premiers volumes de mon histoire.
Je fut si étonné de cette rencontre, qu'au lieu d'aborder le moine je demeurai immobile pendant
HISTOIRE DE GIL lîLAS DE SANTILLANE 221
quelques moments; ce qui lui donna le temps de s'éloigner de moi. « Juste ciel, dis-je en moi-même, viton jamais deux visages plus ressemblants? Que faut-il que je pense? dois-je croire que c'est don Raphaël? puis-je m'imaginer que ce n'est pas lui? » Je me sentis trop curieux de savoir la vérité pour en demeurer là. Je me fis enseigner le chemin du couvent des chartreux, où je me rendis sur-le-champ, dans l'espérance d'y revoir mon homme quand il y reviendrait, et bien résolu de l'arrêter pour lui parler. Je n'eus pas besoin de l'attendre pour être au fait : en arrivant à la porte du couvent, un autre visage de ma connaissance tourna mon doute en certitude; je reconnus dans le frère portier Ambroise de Lamela, mon ancien valet. Vous vous imaginez bien que ce ne fut pas sans un extrême étonnement.
Notre surprise fut égale de part et d'autre de nous retrouver dans cet endroit.
« N'est-ce pas une illusion? lui dis-je en le saluant. Est-ce en effet un de mes amis qui s'offre à ma vue! »
11 ne me reconnut pas d'abord, ou bien il feignit de ne pas me remettre; ce qui est plus vraisemblable : mais, considérant que la feinte était inutile, il prit l'air d'un homme qui tout à coup se ressouvient d'une chose oubliée.
« Ah! seigneur Gil Blas, s'écria-t-il, pardon si j'ai pu vous méconnaître. Depuis que je vis dans ce lieu saint, et que je m'attache à remplir les devoirs prescrits par nos règles, je perds insensiblement la mémoire de ce que j'ai vu dans le monde; les images du siècle s'effacent de mon souvenir.
— J'ai, lui dis-je, une véritable joie de vous revoir, après dix ans. sous un habit si respectable.
— Et moi, répondit-il, j'ai honte d'en paraître revêtu devant un homme qui a été témoin de la vie coupable que j'ai menée. Cet habit me la reproche sans cesse. Hélas! ajouta-t-il en poussant un soupir, pour être
digne de le porter il faudrait que j'eusse toujours vécu dans l'innocence.
— A ce discours qui me charme, lui répliquai-je, mon cher frère, on voit clairement que le doigt du Seigneur vous a touché. Je vous le répète, j'en suis ravi, et je meurs d'envie d'apprendre de quelle manière miraculeuse vous êtes entrés dans la bonne voie, vous et don Raphaël; car je suis persuadé que c'est lui que je viens de rencontrer dans la ville, habillé en chartreux. Je me suis repenti de ne l'avoir pas arrêté dans la rue pour lui parler, et je suis venu ici l'attendre pour réparer ma faute.
— Vous ne vous êtes point trompé, me dit Lamela, c'est don Raphaël lui-même que vous avez vu ; et quant au détail que vous demandez, le voici : Après nous être séparés de vous auprès de Ségorbe, nous prîmes, le fils de Lucinde et moi, la route de Valence, dans le dessein d'y faire quelque nouveau tour de notre métier. Le hasard voulut un jour que nous entrassions dans l'église des Chartreux dans le temps que les religieux psalmodiaient dans le chœur. Nous nous attachâmes à les considérer, et nous éprouvâmes que les méchants ne peuvent se défendre d'honorer la vertu. Nous admirâmes la ferveur avec laquelle ils priaient Dieu, leur air mortifié et détaché des plaisirs du siècle, de même que la sérénité qui régnait sur leurs visages, et qui marquait si bien le repos de leurs consciences.
« En faisant ces observations, nous tombâmes l'un et l'autre dans une rêverie qui nous devint salutaire : nous comparâmes en nous-mêmes nos mœurs avec celles de ces bons religieux, et la différence que nous y trouvâmes nous remplit de trouble et d'inquiétude.
« Lamela », me dit don Raphaël lorsque nous fûmes hors de l'église, « comment te sens-tu affecté de ce « que nous venons de voir? Pour moi, je ne puis te le « celer, je n'ai pas l'esprit tranquille. Des mouvements c qui me sont inconnus m'agitent, et, pour la première
« fois de ma vie, je me reproche mes iniquités. — Je a suis dans la même disposition, lui répondis-je : les « mauvaises actions que j'ai faites se soulèvent dans « cet instant contre moi; et mon cœur, qui n'avait « jamais senti de remords, en est présentement dé- « chiré. — Ah! cher Ambroise, reprit mon camarade, « nous sommes deux brebis égarées que le père céleste, « par pitié, veut ramener au bercail! C'est lui, mon « enfant, c'est lui qui nous appelle. Ne soyons point « sourds à sa voix; renonçons aux fourberies, quittons « le libertinage où nous vivons, et commençons dès « aujourd'hui à travailler sérieusement au grand ou- « vrage de notre salut; il faut passer le reste de nos « jours dans ce couvent et les consacrer à la péni- « tence. »
« J'applaudis au sentiment de Raphaël, continua le frère Ambroise, et nous formâmes la généreuse résolution de nous faire chartreux. Pour l'exécuter, nous nous adressâmes au père prieur, qui ne sut pas si tôt notre dessein, que, pour éprouver notre vocation, il nous fit donner des cellules et traiter comme des religieux pendant une année entière. Nous suivîmes les règles avec tant d'exactitude et de constance, qu'on nous reçut parmi les novices. Nous étions si contents de notre état et si pleins d'ardeur, que nous soutînmes courageusement les travaux du noviciat. Nous limes ensuite profession; après quoi don Raphaël, ayant paru doué d'un génie propre aux affaires, fut choisi pour soulager un vieux père qui était alors procureur. Le fils de Lucinde, qui ne respirait que le recueillement intérieur, aurait mieux aimé employer tout son temps à la prière; mais il fut obligé de sacrifier son goût pour l'oraison au besoin qu'on avait de lui. Il acquit une si parfaite connaissance des intérêts de la maison, qu'on le jugea capable de remplacer le vieux procureur, qui mourut trois ans après. Don Raphaël exerce actuellement cet emploi; et l'on peut dire qu'il s'en acquitte au grand contentement de tous nos
pères, qui louent fort sa conduite dans l'administration de notre temporel. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que, malgré le soin dont il est chargé de recueillir nos revenus, il ne paraît occupé que de l'éternité. Les affaires lui laissent-elles un moment de repos, il se plonge dans de profondes méditations. En un mot, c'est un des meilleurs sujets de ce monastère. »
J'interrompis dans cet endroit Lamela par un transport de joie que je fis éclater à la vue de Raphaël qui arriva.
« Le voici, m'écriai-je, le voici, ce saint procureur que j'attendais avec impatience! »
En même temps je courus au-devant de lui, et je le tins pendant quelques moments embrassé. Il se prêta de bonne grâce à l'accolade, et, sans témoigner le moindre étonnement de me rencontrer, il me dit d'un ton de voix plein de douceur :
« Dieu soit loué, seigneur de Santillane, Dieu soit loué du plaisir que j'ai de vous revoir!
— En vérité, repris-je, mon cher Raphaël, je prends toute la part possible à votre bonheur : le frère Ambroise m'a raconté l'histoire de votre conversion, et ce récit m'a charmé. Quel avantage pour vous deux, mes amis, de pouvoir vous flatter d'être de ce petit nombre d'élus qui doivent jouir d'une éternelle félicité!
— Deux misérables tels que nous, repartit le fds de Lucinde d'un air qui marquait beaucoup d'humilité, ne devraient pas concevoir une pareille espérance; mais le repentir des pécheurs leur fait trouver grâce auprès du Père des miséricordes. »
Notre conversation dura quelque temps encore ; ensuite nous nous séparâmes, eux en m'exhortant à avoir toujours devant les yeux la crainte du Seigneur, et moi en me recommandant à leurs bonnes prières. J'allai sur-le-champ trouver don Alphonse.
« Vous ne devineriez jamais, lui dis-je, avec qui je
viens d'avoir un long entretien. Je quitte deux vénérables chartreux de votre connaissance ; Fun se nomme le père Hilaire, et l'autre le frère Ambroise.
— Vous vous trompez, me répondit don Alphonse ; je ne connais aucun chartreux.
— Pardonnez-moi, lui répliquai-je, vous avez vu à Xelva le frère Ambroise commissaire de l'Inquisition, et le i)ère Hilaire greffier.
— Oh ciel ! s'écria le gouverneur avec surprise, serait-il possible que Raphaël et Lamela fussent devenus chartreux?
— Oui vraiment, lui répondis-je : il y a déjà quelques années qu'ils ont fait profession. Le premier est procureur de la maison, et le second est portier. L'un est maître de la caisse, et l'autre de la porte. »
Le fils de don César rêva quelques moments, puis branlant la tête :
« M. le commissaire de l'Inquisition et son greffier, dit-il, m'ont bien la mine de jouer ici une nouvelle comédie.
— Gela peut être, lui répondis-je; pour moi, qui les ai entretenus, je vous avouerai que je juge d'eux plus favorablement. II est vrai qu'on ne voit point le fond des cœurs; mais, selon toutes les apparences, ce sont deux fripons convertis.
— Cela se peut, reprit don Alphonse. II y a bien des libertins qui, après avoir scandalisé le monde par leurs dérèglements, s'enferment dans les cloîtres pour en faire une rigoureuse pénitence : je souhaite que nos deux moines soient de ces libertins-là.
— Eh! pourquoi, lui dis-je, n'en seraient-ils pas? Ils ont volontairement embrassé l'état monastique, et il y a déjà longtemps qu'ils vivent en bons religieux.
— Vous me direz tout ce qu'il vous plaira, me repartit le gouverneur, je n'aime pas que la caisse du couvent soit entre les mains de ce père Hilaire dont je ne puis m'empècher de me défier. Quand je me souviens de ce beau récit qu'il nous fit de ses aven-
tures, je tremble pour les chartreux. Je veux croire avec vous qu'il a pris le froc de très bonne foi; mais la vue de l'or peut réveiller sa cupidité. Il ne faut pas mettre dans une cave un ivrogne qui a renoncé au \in. »
La défiance de don Alphonse fut pleinement justifiée peu de jours après : le père procureur et le frère portier disparurent avec la caisse. Cette nouvelle, qui se répandit aussitôt dans la ville, ne manqua pas d'égayer les railleurs, qui se réjouissent toujours du mal qui arrive aux moines rentes. Pour le gouverneur et moi, nous plaignîmes les chartreux, sans nous vanter de connaître les deux apostats. (X, 6.)
Gil Blas épouse la belle Antonia.
Deux jours après mon retour de Valence à Lirias, Basile le laboureur, mon fermier, vint à mon lever me demander la permission de me présenter Antonia, sa fille, qui souhaitait, disait-il, avoir l'honneur de saluer son nouveau maître. Je lui répondis que cela me ferait plaisir. Il sortit, et revint bientôt avec sa belle Antonia. Je crois pouvoir donner cette épithète à une fille de seize à dix-huit ans, qui joignait à des traits réguliers le plus beau teint et les plus beaux yeux du monde. Elle n'était vêtue que de serge; mais une riche taille, un port majestueux et des grâces qui n'accompagnent pas toujours la jeunesse relevaient la simplicité de son habillement. Elle n'avait point de coiffure, ses cheveux étaient seulement noués par derrière avec un bouquet de fleurs, à la façon des Lacédémoniennes.
Lorsque je la vis entrer dans ma chambre, je fus aussi frappé de sa beauté que les paladins de la cour de Charlemagne le furent des appas d'Angélique lorsque cette princesse parut devant eux. Au lieu de recevoir Antonia d'un air aisé et de lui dire des choses flatteuses, au lieu de féliciter son père sur le bonheur
d'avoir une si charmante fille, je demeurai étonné, troublé, interdit; je ne pus prononcer un seul mot. Scipion, qui s'aperçut de mon désordre, prit pour moi la parole, et fît les frais des louanges que je devais à cette aimable personne. Pour elle, qui ne fut point éblouie de ma figure en robe de chambre et en bonnet de nuit, elle salua sans être embarrassée de sa contenance, et me fit un compliment qui acheva de m'enchanter, quoiqu'il fût des plus communs.
Gil Blas tombe amoureux de la belle Antonia et demande sa main au père. La noce est célébrée au château de Lirias devant don Alphonse et Sérai)hine.
Chacun donna des louanges à ma future; et, si on la loua fort sous son habit de serge, on en fut encore plus charmé lorsqu'elle parut sous un plus riche habillement. Il semblait qu'elle n'en eût jamais porté d'autres, tant son air était noble et son action aisée.
Le moment où je devais par un doux hymen voir attacher mon sort au sien étant arrivé, don Alphonse me prit par la main pour me conduire à l'autel, et Séraphine fit le même honneur à la mariée. Nous nous rendîmes tous deux dans cet ordre à la chapelle du hameau, où le grand vicaire nous attendait pour nous marier; et cette cérémonie se fit aux acclamations des habitants de Lirias et de tous les riches laboureurs que Basile avait invités aux noces d'Antonia. (X, 8, 9.)
Gil Blas retourne à la cour.
Quatorze mois après cet heureux jour, Gil Blas éprouve deux grands chagrins : il perd le fils qui lui était né, et il perd Antonia elle-même, emportée par une fièvre violente. Une nouvelle imprévue vient le tirer de la noire mélancolie où il était plongé.
Scipion entra un matin dans ma chambre :
« Monsieur, me dit-il d'un air fort agité, il se répand
dans la ville un bruit qui intéresse toute la monarchie : on dit que Philippe III ne vit plus* et que le prince son fds est sur le trône. On ajoute à cela, poursuivit-il, que le cardinal duc de Lerme a perdu son poste, qu'il lui est même défendu de paraître à la cour, et que don Gaspard de Guzman, comte d'Olivarès, est présentement premier ministre. »
Je me sentis un peu ému de cette nouvelle sans savoir pourquoi. Scipion s'en aperçut et me demanda si je ne prenais aucune part à ce grand changement.
« Eh! quelle part veux-tu que j'y prenne, lui répondis-je, mon enfant? J'ai quitté la cour; tous les changements qui peuvent y arriver me doivent être indifférents.
— Pour un homme de votre âge, reprit le fils de la Coscolina ^, vous êtes bien détaché du monde. A votre place j'aurais un désir curieux.
— Quel désir? interrompis-je.
— Ma foi, reprit-il, j'irais à Madrid montrer mon visage au jeune monarque, pour voir s'il me remettrait; c'est un plaisir que je me donnerais.
— Je t'entends, lui dis-je; tu voudrais que je retournasse à la cour i)our y tenter de nouveau la fortune, ou plutôt pour y redevenir un avare et un ambitieux.
— Pourquoi vos mœurs s'y corrompraient-elles encore? me repartit Scipion. Ayez plus de confiance que vous n'en avez en votre vertu. Je vous réponds de vous-même. Les saines réflexions que votre disgrâce vous a fait faire sur la cour ne vous permettent point d'en redouter les dangers. Rembarquez-vous hardiment sur une mer dont vous connaissez tous les écueils.
— Tais-toi, llatteur, m'écriai-je en souriant; es-tu las