‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 27 sur 45 · Philippe 111 meurt en \Ù · texte numérisé non relu

Philippe 111 meurt en \Ù

2. Scipion élail le lils d'une ])oliéiiiienne, nommée la Coscolina.

de me voir mener une vie tranquille? Je croyais que mon repos t'était plus cher. »

Dans cet endroit de notre conversation, don César et son fils arrivèrent. Ils me confirmèrent la nouvelle de la mort du roi, ainsi que le malheur du duc de Lerme. Ils m'apprirent de plus que ce ministre, ayant l'ait demander la permission de se retirer à Rome, n'avait pu l'obtenir, et qu'il lui était ordonné de se rendre à son marquisat de Dénia. Ensuite, comme s'ils eussent agi de concert avec mon secrétaire, ils me conseillèrent d'aller à Madrid me présenter aux yeux du nouveau roi, puisque j'en étais connu, et que je lui avais même rendu des services que les grands récompensent assez volontiers.

« Pour moi, dit don Alphonse, je ne doute pas qu'il ne les reconnaisse. Philippe IV doit payer les dettes du prince d'Espagne.

— J'ai le même pressentiment, dit don César, et je regarde le voyage de Santillane à la cour comme une occasion pour lui de parvenir aux grands emplois.

— En vérité, messeigneurs, m'écriai-je, vous ne pensez pas bien ce que vous dites ! Il semble, à vous entendre l'un et l'autre, que je n'ai qu'à me rendre à Madrid pour avoir la clef d'or ou quelque gouvernement. Vous êtes dans l'erreur. Je suis au contraire bien persuadé que le roi ne ferait aucune attention à ma figure si je m'offrais à ses regards. J'en ferai, si vous le souhaitez, l'épreuve pour vous désabuser. »

Les seigneurs de Leyva me prirent au mot, et je ne pus me défendre de leur promettre que je partirais incessamment pour Madrid. Sitôt que mon secrétaire me vit déterminé à faire ce voyage, il en ressentit une joie immodérée; il s'imaginait que je ne paraîtrais pas plus tôt devant le nouveau monarque, que ce prince me démêlerait dans la foule et m'accablerait d'honneurs et de biens. Là-dessus, se berçant des plus brillantes chimères, il m'élevait aux premières charges de l'État, et se poussait à la faveur de mon élévation.

Je me disposai donc à retourner à la cour, non dans la vue d'y sacrifier encore à la fortune, mais pour contenter don César et son fils, qui avaient dans l'esprit que je posséderais bientôt les bonnes grâces du souverain. Il est vrai que je me sentais au fond de l'âme quelque envie d'éprouver si ce jeune prince me reconnaîtrait. Entraîné par ce mouvement curieux, sans espérance et sans dessein de tirer quelque avantage du nouveau règne, je pris le chemin de Madrid avec Scipion. (XI, 1.)

Le style d'un homme d'État.

Le nouveau roi fait bon accueil à Gil Blas, le duc d'Olivarès le prend en amitié et lui donne sa confiance. Voilà Gil Blas rengagé de plus belle à la cour. Il y restera dix-sept ans : mais, instruit et amélioré par l'expérience de la vie, il ne s'y gâtera pas : il évitera les dangers qui l'ont une fois perdu.

J'étais à peine habillé le lendemain matin, qu'on me vint chercher de la part de Monseigneur. Je fus bientôt auprès de Son Excellence, qui me dit :

« Oh çà! Santillane, voyons un peu ce que tu sais faire. Tu m'as dit que le duc de Lerme te donnait des mémoires à rédiger ; j'en ai un que je te destine pour ton coup d'essai. Je vais t'en dire la matière; écoutemoi attentivement : il est question de composer un ouvrage qui prévienne le public en faveur de mon ministère. J'ai déjà fait courir le bruit secrètement que j'ai trouvé les affaires fort dérangées : il s'agit présentement d'exposer aux yeux de la cour et de la ville le misérable état où la monarchie est réduite. Il faut faire là-dessus un tableau qui frappe le peuple et l'empêche de regretter mon prédécesseur. Après cela, tu vanteras les mesures que j'ai prises pour rendre le règne du roi glorieux, ses États florissants et ses sujets parfaitement heureux. »

Après que Monseigneur m'eût parlé de cette sorte, il me mit entre les mains un papier qui contenait les

justes sujets qu'on avait de se plaindre de l'administration précédente; et je me souviens qu'il y avait dix articles , dont le moins important était capable d'alarmer les bons Espagnols ; puis, m'ayant fait passer dans un petit cabinet voisin du sien, il m'y laissa travailler en liberté. Je commençai donc à composer mon mémoire le mieux qu'il me fut possible. J'exposai d'abord le mauvais état où se trouvait le royaume : les finances dissipées, les revenus royaux engagés à des partisans, et la marine ruinée. Je rapportai ensuite les fautes commises par ceux qui avaient gouverné l'État sous le dernier règne, et les suites fâcheuses qu'elles pouvaient avoir. Enfin, je peignis la monarchie en péril, et censurai si vivement le précédent ministère, que la perte du duc de Lerme était, suivant mon mémoire, un grand bonheur pour l'Espagne. Pour, dire la vérité, quoique je n'eusse aucun ressentiment contre ce seigneur, je ne fus pas fâché de lui rendre ce bon office. Voilà l'homme !

Enfin, après une peinture effrayante des maux qui menaçaient l'Espagne, je rassurais les esprits en faisant avec art concevoir aux peuples de belles espérances pour l'avenir. Pour cet effet, je faisais parler le comte d'Olivarès comme un restaurateur envoyé du ciel pour le salut de la nation; je promettais monts et merveilles. En un mot j'entrai si bien dans les vues du nouveau ministre, qu'il parut surpris de mon ouvrage lorsqu'il l'eut lu tout entier.

« Santillane, me dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de composer un pareil mémoire. Sais-tu bien que tu viens de faire un morceau digne d'un secrétaire d'État? Je ne m'étonne plus si le duc de Lerme exerçait ta plume. Ton style est concis et même élégant; mais je le trouve un peu trop naturel ^ »

En même temps, m'ayant fait remarquer les endroits qui n'étaient pas de son goût, il les changea; et je

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