‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 28 sur 45 · C'est la définition du style même de Lesage · texte numérisé non relu

C'est la définition du style même de Lesage

jugeai par ses corrections qu'il aimait les expressions recherchées et l'obscurité. Néanmoins, quoiqu'il voulût (le la noblesse, ou. pour mieux dire, du précieux dans la diction, il ne laissa pas de conserver les deux tiers de mon mémoire; et, pour me témoigner jusqu'à quel point il en était satisfait, il m'envoya par donRaimond trois cents pistoles à l'issue de mon dîner.

Quelques jours après. Monseigneur fit imprimer notre mémoire, qui ne fut pas plus tôt rendu public, qu'il devint le sujet de toutes les conversations de Madrid. Le peuple, ami de la nouveauté, fut charmé de cet écrit; l'épuisement des finances, qui était peint avec de vives couleurs, le révolta contre le duc de Lerme; et si les coups de griffe qu'y recevait ce ministre ne furent pas applaudis de tout le monde, du moins ils trouvèrent des approbateurs. Quant aux magnifiques promesses que le comte d'Olivarès y faisait, et entre autres celle de fournir par une sage économie aux dépenses de l'État sans incommoder les sujets, elles éblouirent les citoyens en général, et les confirmèrent dans la grande opinion qu'ils avaient déjà de ses lumières : si bien que toute la ville retentit de ses louanges.

Ce ministre, ravi de se voir parvenu à son but, qui n'avait été, dans cet ouvrage, que de s'attirer l'affection publique, voulut la mériter véritablement par une action louable et qui fût utile au roi. Pour cette effet, il eut recours à l'invention de l'empereur Galba, c'est-à-dire qu'il fit rendre gorge aux particuliers qui s'étaient enrichis. Dieu sait comment, dans les régies royales. Quand il eut tiré de ces sangsues le sang qu'elles avaient sucé, et qu'il en eut rempli les coffres du roi, il entreprit de l'y conserver, en faisant supprimer toutes les pensions, sans en excepter la sienne, aussi bien que les gratifications qui se faisaient des deniers du prince. Pour réussir dans ce dessein, qu'il ne pouvait exécuter sans changer la face du gouvernement, il me chargea de composer un

nouveau mémoire dont il me dit la substance et la l'orme. Ensuite il me recommanda de m'élever autant qu'il me serait possible au-dessus de la simplicité ordinaire de mon style, pour donner plus de noblesse à mes phrases.

« Cela suflit, monseigneur, lui dis je; Votre Excellence veut du sublime et du lumineux, elle en aura. »

Je m'enfermai dans le même cabinet où j'avais déjà travaillé; et là, je me mis à l'ouvrage, après avoir invoqué le génie éloquent de l'archevêque de Grenade.

Je débutai par représenter qu'il fallait garder avec soin tout l'argent qui était dans le Trésor royal, et qu'il pe devait être employé qu'aux seuls besoins de la monarchie, comme étant un fonds sacré qu'il était à propos de réserver pour tenir en respect les ennemis de l'Espagne. Ensuite je faisais voir au monarque, car c'était à lui que s'adressait le mémoire, qu'en ôtant toutes les pensions et gratifications qui se prenaient sur ses revenus ordinaires, il ne se priverait point pour cela du plaisir de récompenser ceux de ses sujets qui se rendraient dignes de ses grâces, puisque, sans toucher à son trésor, il était en état de leur donner de grandes récompenses : qu'il avait pour les uns des viceroyautés, des gouvernements, des ordres de chevalerie, des emplois militaires; pour les autres, des commanderies ou des pensions dessus, des titres avec des magistratures; et enfin toutes sortes de bénéfices pour les personnes consacrées au culte des autels. . Ce mémoire, qui était beaucoup plus long que le premier, m'occupa près de trois jours ; mais heureusement, je le fis à la fantaisie de mon maître, qui, le trouvant écrit avec emphase et farci de métaphores, m'accabla de louanges.

« Je suis bien content de cela », me dit-il, en me montrant les endroits les plus enflés; « voilà des expressions marquées au bon coin. Courage, mon ami, je l)révois que tu me seras d'une grande utilité. »

Cependant, malgré les applaudissements qu'il me

prodigua, il ne laissa pas de retoucher le mémoire. Il y mit beaucoup du sien, et fit une pièce d'éloqueVice qui charma le roi et toute la cour. La ville y joignit son approbation, augura bien pour l'avenir, et se flatta que la monarchie reprendrait son ancien lustre sous le ministère d'un si grand personnage. Son Excellence, voyant que cet écrit lui faisait beaucoup d'honneur, voulut, pour la part que j'y avais, que j'en recueillisse quelque fruit; elle me fit donner une pension de cinq cents écus sur la commanderie de Castille : ce qui me parut une récompense honnête de mon travail, et me fut d'autant plus agréable que ce n'était pas un bien mal acquis, quoique je l'eusse gagné bien aisément. (XI, 5, 6.)

\ Un poète à l'hôpital.

Un jour, je passai devant la porte d'un hôpital, il me prit envie d'y entrer. Je parcourus deux ou trois salles remplies de malades alités, en promenant ma vue de toutes parts. Parmi ces malheureux, que je ne regardais pas sans compassion, j'en remarquai un qui me frappa; je crus reconnaître en lui Fabrice, mon ancien camarade et mon compatriote. Pour le voir de plus près, je m'approchai de son lit, et ne pouvant douter que ce ne fût le poète Nunez, je demeurai quelques moments à le considérer sans rien dire. De son côté, il me remit aussi et m'envisagea de la même façon. Enfin, rompant le silence :

« Mes yeux, lui dis-je, ne me trompent-ils point? Est-ce en effet Fabrice que je rencontre ici?

— C'est lui-même, répondit-il froidement, et tu ne dois pas t'en étonner. Depuis que je t'ai quitté, j'ai toujours fait le métier d'auteur, j'ai composé des romans, des comédies, toutes sortes d'ouvrages d'esprit. J'ai fait mon chemin : je suis à l'hôpital. »

Je ne pus m'empécher de rire de ces paroles, et

encore plus de Fair sérieux dont il les avait accompagnées.

« Eh quoi! m'écriai-je, ta muse t'a conduit dans ce lieu! elle t'a joué ce vilain tour-là !

— Tu le vois! répondit-il; cette maison sert souvent de retraite aux beaux esprits. Tu as bien fait, mon enfant, poursuivit-il, de prendre une autre route cjne moi. Mais tu n'es plus, ce me semble, à la cour, et tes affaires ont changé de face : je me souviens même d'avoir ouï dire que tu étais en prison par ordre du roi.

— On t'a dit la vérité, lui répliquai-je; la situation charmante où tu me laissas quand nous nous séparâmes fut peu de temps après suivie d'un revers de fortune qui m'enleva mes biens et ma liberté. Cependant, mon ami, post nuhila Phœhus: tu me revois dans un état plus brillant encore que celui oi^i tu m'as vu.

— Cela n'est pas possible, dit Nunez; ton maintien est sage et modeste; tu n'as pas l'air vain et insolent que donne ordinairement la prospérité.

— Les disgrâces, repris-je. ont purifié ma vertu; et j'ai appris à l'école de l'adversité à jouir des richesses sans m'en laisser posséder.

— Dis-moi donc, interrompit Fabrice en se mettant avec transport à son séant, quel peut être ton emploi? Que fais-tu présentement? Serais-tu intendant d'un grand seigneur ruiné, ou de quelque veuve opulente?

— J'ai un meilleur poste, lui repartis-je; mais dispense-moi, je te prie, de t'en dire davantage à présent, je satisferai une autre fois ta curiosité. Je me contente en ce moment de t'apprendre que je suis en état de te faire plaisir, ou plutôt de te mettre à ton aise pour le reste de tes jours, pourvu que tu me promettes de ne plus composer d'ouvrages d'esprit, soit en vers, soit en prose. Te sens-tu capable de me faire un si grand sacrifice?

— Je l'ai déjà fait au ciel, me dit-il, dans une maladie mortelle dont tu me vois échappé. Un père de Saint-

Dominique m'a fait abjurer la poésie, comme un amu sèment qui, s'il n'est pas criminel, détourne du moins du but de la sagesse.

— Je t'en félicite, lui repartis-je, mon cher Nunez; tu as fort bien fait, mon ami; mais gare la rechute!

— Oh! me repartit-il d'un air résolu, c'est ce que je n'appréhende point du tout. J'ai pris une ferme résolution d'abandonner les muses : quand tu es entré dans cette salle, je composais des vers pour leur dire un éternel adieu.

— Monsieur Fabrice, lui dis-je alors en branlant la tête, je ne sais si nous devons, le père de Saint-Dominique et moi, nous lier à votre abjuration : vous me paraissez furieusement épris de ces doctes pucelles.

— Non, non, me répondit-il, j'ai rompu tous les nœuds qui m'attachaient à elles. J'ai plus fait, j'ai pris le public en aversion, et ma haine est juste. Il ne mérite pas qu'il y ait des auteurs cjui veuillent lui consacrer leurs travaux; je serais fâché de faire quelque production qui lui plût. Ne crois pas, continua-t-il, que le chagrin me dicte ce langage ; je te parle de sangfroid. Je méprise autant les applaudissements du public que ses sifflets. On ne sait qui gagne ou qui perd avec lui : c'est un capricieux qui pense aujourd'hui d'une façon, et qui demain pensera d'une autre. Que les poètes dramatiques sont fous de tirer vanité de leurs pièces quand elles réussissent! Quelque bruit qu'elles fassent dans leur nouveauté sur la scène, elles se soutiennent rarement après l'impression; et si on les remet au théâtre vingt ans après, elles sont pour la plupart assez mal reçues. La génération présente accuse de mauvais goût celle qui l'a précédée, et ses jugements sont contredits à leur tour par ceux de la génération suivante. C'est ce que j'ai toujours remarqué, et de là je conclus que les auteurs qui sont applaudis présentement doivent s'attendre à être siffles dans la suite. Il en est de même des romans et des autres livres amusants qu'on met au jour; quoi-

qu'ils aient d'abord une approbation générale, ils tombent insensiblement dans le mépris. L'honneur qui nous revient de Theureux succès d'un ouvrage n'est donc qu'une pure chimère, qu'une illusion de l'esprit, qu'un l'eu de paille dont la fumée se dissipe bientôt dans les airs. »

Quoique je jugeasse bien que le poète des Asturies ne parlait ainsi que par mauvaise humeur, je ne fis pas semblant de m'en apercevoir.

« Je suis ravi, lui dis-je, que tu sois dégoûté du bel esprit, et radicalement guéri de la rage 'd'écrire. Tu peux compter que je te ferai donner incessamment un emploi où tu pourras t'enrichir sans être obligé de faire une grande dépense de génie.

— Tant mieux, s'écria-t-il, l'esprit me pue*, et je le regarde à l'heure qu'il est comme le présent le plus funeste que le ciel puisse faire à l'homme.

— Je souhaite, repris-je, mon cher Fabrice, que tu conserves toujours les sentiments où tu es. Si tu persistes à vouloir quitter la poésie, je te le répète, je te ferai obtenir bientôt un poste honnête et lucratif. Mais, en attendant que je te rende ce service, ajoutai-je en lui présentant une bourse où il y avait une soixantaine de pistoles, je te prie de recevoir cette petite marque d'amitié.

— O généreux ami ! » s'écria le fils du barbier Nunez, transporté de joie et de reconnaissance; « quelles grâces n'ai-je pas à rendre au ciel de t'avoir fait entrer dans cet hôpital, d'où je vais dès ce jour sortir par ton assistance ! »

Avant que de nous séparer, je lui enseignai ma demeure, et l'invitai à venir me voir aussitôt que sa santé serait rétablie. Il fit paraître une extrême surprise lorsque je lui dis que j'étais logé chez le comte d'Olivarès.

« 0 trop heureux Gil Blas! me dit-il, dont le sort est

i. C'est-à-dire, je suis dégoûté de Vesprit.

de plaire aux ministres, je me réjouis de ton bonheur, puisque tu en lais un si bon usage. » (XI, 7.)

La fin de deux bandits.

A Tolède, Gil 131as assiste à un lugubre autodafé de l'Inquisition, où il retrouve deux de ses anciennes connaissances.

Avant le lever du soleil, j'entendis sonner toutes les cloches de la ville; et l'on faisait ce carillon pour avertir le peuple qu'on allait commencer Vautodafé. Curieux de voir cette effrayante fête, que je n'avais pas encore vue. je m'habillai à la hâte et me rendis à l'Inquisition. Il y avait tout auprès, et le long des rues par où la procession devait passer, des échafauds, sur l'un desquels je me plaçai pour mon argent. J'aperçus bientôt les dominicains, qui marchaient les premiers, précédés de la bannière de l'Inquisition. Ces bons pères étaient immédiatement suivis des tristes victimes que le Saint-Office voulait immoler ce jour-là. Ces malheureux allaient l'un après l'autre, la tête et les pieds nus, ayant chacun un cierge à la main, et son parrain^ à son côté. Les uns avaient un grand scapulaire de toile jaune, parsemé de croix de Saint-André peintes en rouge et appelé saii-bcnito ; les autres portaient des carochas, qui sont des bonnets de carton élevés en forme de pain de sucre et couverts de flammes et de figures diaboliques.

Comme je regardais de tous mes yeux ces infortunés avec une compassion que je me gardais bien de laisser paraître, de peur qu'on ne m'en fît un crime, je crus reconnaître parmi ceux qui avaient la tète ornée de carochas, le révérend père Hilaire et son compagnon le frère Ambroise. Ils passèrent si près de moi, que, ne pouvant m'y tromper : « Que vois-je? dis-je en moi-

1. Chaque prisonnier avait à ses côtés une personne qui en répondait.

même. Le ciel, las des désordres de la vie de ces deux scélérats, les a donc livrés à la justice de l'Inquisition! » En parlant de cette sorte, je me sentis saisir d'effroi; il me prit un tremblement universel, et mes esprits se troublèrent au • point que je pensai m'évanouir. La liaison que j'avais eue avec ces fripons, l'aventure de Xelva, enfin tout ce que nous avions fait ensemble, vint dans ce moment s'offrir à ma pensée, et je m'imaginai ne pouvoir assez remercier Dieu de m'avoir préservé du scapulaire et des carochas. (XII, 1.)

Un ministre dans sa retraite.

Gil Blas reste vingt-deux ans commis du comte-duc d'Olivarès. 11 accomplit encore quelques missions douteuses, mais il s'en tire aussi honorablement que jiossible. Du moins il n'est plus insolent, il n'est plus avide, il n'est plus vaniteux. 11 oblige ses amis : il obtient pour don Alphonse le titre de vice-roi d'Aragon, pour son ancien geôlier Tordesillas la charge de gouverneur de la prison royale de Yalladolid. Fait noble malgré lui, il met ses titres dans un tiroir. Sa carrière est encore une fois interrompue par la brusque disgrâce du duc d'Olivarès, survenue à l'occasion de la Révolution de Portugal. Le premier ministre se retira alors dans son château de Loeches.

On peut dire que, pendant trois mois, Monseigneur ne sentit dans la solitude que trouble et que cliagrin; mais son confesseur, qui était un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, et qui joignait à une solide piété une mâle éloquence, eut le pouvoir de le consoler. A force de lui représenter avec énergie qu'il ne devait plus penser qu'à son salut, il eut, avec le secours de la grâce, le bonheur de détacher son esprit de la cour. Son Excellence ne voulut plus savoir de nouvelles de Madrid, et n'eut plus d'autre soin que de se disposer à bien mourir. Madame d'Olivarès, de son côté, faisant un assez bon usage de sa retraite, trouva dans le couvent dont elle était fondatrice une consolation préparée par la Providence; il y eut, parmi les religieuses, de saintes filles dont les discours pleins

d'onction tournèrent insensiblement en douceur l'amertume de sa vie. A mesure que mon maître détournait sa pensée des affaires du monde, il devenait plus tranquille. Voici de quelle manière il réglait sa journée : il passait presque toute la matinée à entendre des messes dans l'église des religieuses, ensuite il revenait dîner; après quoi il s'amusait pendant deux heures à jouer à toutes sortes de jeux avec moi et quelques-uns de ses plus affectionnés domestiques; puis il se retirait ordinairement tout seul dans son cabinet, où il demeurait jusqu'au coucher du soleil; alors il faisait le tour de son jardin, ou bien il allait en carrosse se promener aux environs de son château, accompagné tantôt de son confesseur, et tantôt de moi.

Un jour que j'étais seul avec lui, et que j'admirais la sérénité qui brillait sur son visage, je pris la liberté de lui dire :

« Monseigneur, permettez-moi de laisser éclater ma joie; à l'air de satisfaction que je vous vois, je juge que Votre Excellence commence à s'accoutumer à la retraite.

— J'y suis déjà tout accoutumé, me répondit-il; et, quoique je sois depuis longtemps dans l'habitude de m'occuper d'affaires, je te proteste, mon enfant, que je prends de jour en jour plus de goût à la vie douce et paisible que je mène ici. »

Monseigneur, pour varier ses occupations, s'amusait aussi quelquefois à cultiver son jardin. Un jour, que je le regardais travailler, il me dit en plaisantant :

« Tu vois, Santillane, un ministre banni de la cour devenu jardinier à Loeches.

— Monseigneur, lui répondis-je sur le môme ton, je m'imagine voir Denys de Syracuse maître d'école à Corinthe. »

Mon maître sourit de ma réponse, et ne me sut pas mauvais gré de la comparaison.

Nous étions tous ravis au château de voir le patron,

supérieur à sa disgrâce, trouver des charmes dans une vie si différente de celle qu'il avait toujours menée, lorsque nous nous aperçûmes avec douleur qu'il changeait à vue d'œil. 11 devint sombre, rêveur, et tomba dans une mélancolie profonde. Il cessa de jouer avec nous, et ne parut plus sensible à tout ce que nous pouvions inventer pour le divertir. Il s'enfermait, après son dîner, dans son cabinet, où il demeurait tout seul jusqu'au soir. Nous nous imaginions que sa tristesse était causée par des retours de sa grandeur passée, et, dans cette opinion, nous lâchions après lui le père dominicain, dont pourtant l'éloquence ne pouvait triompher de la mélancolie de Monseigneur, laquelle, au lieu de diminuer, semblait aller en augmentant.

Il me vint dans l'esprit que la tristesse de ce ministre pouvait avoir une cause particulière qu'il ne voulait pas dire; ce qui me fît former le dessein de lui arracher son secret. Pour y parvenir, j'épiai le moment de lui parler sans témoin; et, l'ayant trouvé :

« Monseigneur, lui dis-je d'un air mêlé de respect et d'affection, est-il permis à Gil Blas d'oser faire une question à son maître?

— Tu peux parler, me répondit-il, je te le permets.

— Qu'est devenu, repris-je, cet air content qui paraissait sur le visage de Votre Excellence? N'auriezvous plus l'ascendant que vous aviez pris sur la fortune? Votre faveur perdue exciterait-elle en vous de nouveaux regrets? Seriez-vous replojigé dans cet abîme d'ennui d'où votre vertu vous avait tiré?

— Non, grâce au ciel, repartit le ministre, ma mémoire n'est plus occupée du personnage que j'ai fait à la cour, et j'ai pour jamais oublié les honneurs qu'on m'y a rendus.

— Eh! pourquoi donc, lui répliquai-je, si vous avez la force de n'en plus rappeler le souvenir, avez-vous la faiblesse de vous abandonner à une mélancolie qui nous alarme tous? Qu'avez-vous, mon cher maître? poursuivis-je en me jetant à ses genoux; vous avez

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sans doute un secret chagrin qui vous dévore : pouvez-vous en faire un mystère à Santillane, dont vous connaissez la discrétion, le zèle et la fidélité? Par quel malheur ai-je perdu votre confiance?

— Tu la possèdes toujours, me dit Monseigneur; mais je t'avouerai que j'ai de la répugnance à te révéler ce qui fait le sujet de la tristesse où tu me vois enseveli; cependant je ne puis tenir contre les instances d'un serviteur et d'un ami tel que toi. Apprends donc ce qui fait ma peine; ce n'est qu'au seul Santillane que je puis me résoudre à faire une pareille confidence. Oui, continua-t-il, je suis la proie d'une noire mélancolie qui consume peu à peu mes jours; je vois presque à tout moment un spectre qui se présente devant moi sous une forme effroyable. J'ai beau me dire à moimême que ce n'est qu'une illusion, qu'un fantôme qui n'a rien de réel : ses apparitions continuelles me blessent la vue et m'inquiètent. Si j'ai la tête assez forte pour être persuadé qu'en voyant ce spectre je ne vois rien, je suis assez faible pour m'affliger de cette vision. Voilà ce que tu m'as forcé de te dire, ajouta-t-il; juge à présent si j'ai tort de vouloir cacher à tout le monde la cause de ma mélancolie. »

J'appris avec autant de douleur que d'étonnement une chose si extraordinaire, et qui supposait un dérangement dans la machine.

« Monseigneur, dis-je au ministre, cela ne viendrait-il point du peu de nourriture que vous prenez? car votre sobriété est excessive.

— C'est ce que j'ai pensé tout d'abord, répondit il ; et pour éprouver si c'était à la diète que je m'en devais prendre, je mange depuis quelques jours plus qu'à l'ordinaire; et tout cela est inutile, le fantôme ne disparaît point.

— Il disparaîtra, repris-je pour le consoler; et si Votre Excellence voulait un peu se dissiper en jouant encore avec ses fidèles serviteurs, je crois qu'elle ne tarderait guère à se voir délivrée de ses noires vapeurs. »

HISTOIRE DE GIL HLAS DE SANTILLANE 2t3

Peu de temps après cet entretien, Monseigneur tomba malade; et, sentant que raffaire deviendrait sérieuse, il envoya chercher deux notaires à Madrid, pour leur faire faire son testament. Il fit venir aussi trois fameux médecins qui avaient la réputation de guérir quelquefois leurs malades. Aussitôt que le bruit de l'arrivée de ces derniers se répandit dans le château, on n'y entendit que des plaintes et des gémissements; on y regarda la mort du maître comme prochaine, tant on y était prévenu contre ces messieurs! Ils avaient amené avec eux un apothicaire et un chirurgien, ordinaires exécuteurs de leurs ordonnances. Ils laissèrent d'abord les notaires faire leur métier, après quoi ils se disposèrent à faire le leur. Comme ils étaient dans les principes du docteur Sangrado, dès la première consultation ils ordonnèrent saignées sur saignées, en sorte que, au bout de six jours, ils réduisirent le comte-duc à l'extrémité, et le septième ils le délivrèrent de sa vision.

Après la mort de ce ministre, il régna dans le château de Loeches une vive et sincère douleur. Tous ses domestiques le pleurèrent amèrement. Bien loin de se consoler de sa perte par la certitude d'être compris dans son testament, il n'y en avait pas un qui n'eût volontiers renoncé à son legs pour le rappeler à la vie. Pour moi, qu'il avait le plus chéri, et qui m'étais attaché à lui par pure inclination pour sa personne, j'en fus encore plus touché que les autres. Je doute qu'Antonia m'ait coûté plus de larmes que le comteduc. (XII, 10, 11.)

Retraite définitive. — Second, mariage de Gil Blas.

Nous partîmes enfin de Madrid un beau jour au lever de l'aurore, et nous prîmes la route de Cuença. Voici dans quel ordre et dans quel équipage : nous

étions, mon confident et moi, dans une chaise tirée par deux mules conduites par un postillon; trois mulets chargés de nos hardes et de notre argent, et menés par deux palefreniers, nous suivaient immédiatement; et deux grands laquais, choisis par Scipion, venaient ensuite, montés sur deux mules et armés jusqu'aux dents : les palefreniers, de leur côté, portaient des sabres, et le postillon avait deux bons pistolets à l'arçon de sa selle. Comme nous étions sept hommes, dont il y en avait six fort résolus, je me mis gaiement en chemin, sans appréhender pour mon legs. Dans les villages par où nous passions, nos mulets faisaient orgueilleusement entendre leurs sonnettes; les paysans accouraient à leurs portes pour voir défiler notre équipage, qui leur paraissait tout au moins celui d'un grand qui allait prendre possession d'une vice-royauté.

J'employai quinze jours à me rendre à Lirias, rien ne m'obligeant d'y aller à grandes journées; tout ce que je souhaitais, c'était d'y arriver heureusement; et mon souhait fut exaucé. La vue de mon château m'inspira d'abord quelciues pensées tristes, en me rappelant le souvenir d'Antonia; mais je sus bientôt m'en distraire, ne voulant m'occuper que de ce qui pouvait me faire plaisir, outre que vingt-deux ans, qui s'étaient écoulés depuis sa mort, en avaient fort affaibli le sentiment.

Gil Blas fait la connaissance d'un gentilhomme du voisinage, Don Juan de Jutella : il s'éprend de sa sœur Dorothée et, quoique Gil Blas soit beaucoup plus âgé qu'elle, Dorothée veut bien avouer « qu'elle n'a point de répugnance à lier son sort au sien ».

Je fis donc allumer pour la seconde fois le flambeau de l'hyménée, et je n'eus pas sujet de m'en repentir. Dorothée, en femme vertueuse, se fît un plaisir de son devoir; et sensible au soin que je prenais d'aller au-devant de ses désirs, elle s'attacha bientôt à moi comme si j'eusse été jeune. D'une autre part, don Juan

et ma filleule ^ s'enflammèrent crune ardeur mutuelle, et, ce qu'il y a de singulier, les deux belles-sœurs conçurent l'une pour l'autre la plus vive et la plus sincère amitié. De mon côté, je trouvai dans mon beau-frère tant de bonnes qualités, que je me sentis naître pour lui une véritable affection, qu'il ne paya point d'ingratitude. Enfin, l'union qui régnait entre nous était telle, que le soir, lorsqu'il fallait nous quitter pour nous rassembler le lendemain, cette séparation ne se faisait pas sans peine; ce qui fut cause que des deux familles nous résolûmes de n'en faire qu'une, qui demeurait tantôt au château de Lirias, et tantôt à celui de Jutella, auquel, pour cet effet, on fit de grandes réparations des pistoles de Son Excellence. Il y a déjà trois ans, ami lecteur, que je mène une vie délicieuse avec des personnes si chères. Pour comble de satisfaction, le ciel a daigné m'accorder deux enfants, dont l'éducation va devenir l'amusement de mes vieux jours. (XII, 13, 44.)

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