‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 29 sur 45 · DE GUZMAN D'ALFARACHE · texte numérisé non relu

DE GUZMAN D'ALFARACHE

Les gueux.

Guzman d'AIfarache est un jeune avenlurier, gourmand, paresseux, menteur, fripon, efîronté, spirituel d'ailleurs, le type du parfait picaro. Les hasards de sa vie nomade l'amènent à Rome, où il va, pendant quelques mois, faire métier de mendiant, 11 décrit joliment ce monde des gueux : la peinture qu'il en fait annonce certaines des pages les plus colorées de Notre-Dame de Paris, de V. Hugo.

J'arrivai à un bourg à dix milles de Gênes, et je m'y arrêtai pour m'y délasser pendant quelques heures. J'achevai là de dépenser ma pistole : ensuite, m'abandonnant à la Providence, je poursuivis mon chemin.

Je me trouvai bien heureux d'être accoutumé à la mauvaise fortune, et d'avoir déjà quelques principes de l'art de gueuser; sans cela, que serais-je devenu? J'aurais été fort à plaindre, au lieu qu'avec le talent d'exercer la charité du prochain, on peut sans argent voyager en Italie. Il faut rendre cette justice aux Italiens qu'il n'y a point dans le monde de nation plus charitable que la leur. Pour preuve de cela, c'est que je poussai jusqu'à Rome sans dépenser même un sou de tout l'argent que je reçus en chemin et que je gardai. On me donnait dans les villages plus de viande et de pain que je n'en pouvais manger. La gueuserie

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dans ces pays-là est donc d'nne grande ressource pour les gens d'esprit malaisés qui veulent sacrifler à la paresse : aussi je m'acoquinai si fort à ce métier que je n'en cherchai plus d'autre.

Je commençai donc à promener mes haillons dans les rues de Rome et à demander l'aumône en gueux qui déjà se croyait un maître, et qui pourtant n'était encore qu'un apprenti, en comparaison des mendiants de ce pays-là. Il y en eut entre autres un jeune qui, remarquant de quelle façon je m'y prenais, jugea que j'avais besoin de leçons et voulut bien m'en donner. Nous nous associâmes tous deux, et, pour me rendre plus utile à la société, il m'apprit les différentes manières et les tons divers dont il fallait demander aux uns et aux autres, sans parler de la variété des discours qu'on leur devait tenir. « Les hommes, me dit-il, ne sont point touchés de ces voix plaintives et lamentables dont les gueux font retentir les airs : ils mettent plus volontiers la main à la poche quand on leur demande très simplement pour l'amour de Dieu. Quant aux femmes, continua-t-il, comme les unes sont dévotes à la Sainte Vierge, les autres à Notre-Dame du Rosaire, c'est par là que nous les empaumons. Il est bon aussi de leur souhaiter qu'elles soient préservées de tout péché mortel, de faux témoignage, du, pouvoir des traîtres et des méchantes langues. Ces sortes de vœux, faits en termes énergiques et d'une voix forte, leur arrachent l'argent du fond de l'âme. »

Il m'enseigna de plus de quelle manière on pouvait inspirer de la compassion aux riches et, ce qui est encore plus difficile, aux dévots de profession. En un mot, je reçus de lui de si bonnes instructions que je m'en trouvai fort bien. Je connaissais déjà Rome, depuis le pape jusqu'au dernier de ses marmitons. De peur de fatiguer mes pratiques à force de leur demander, j'avais divisé la ville en sept quartiers, dont j'en visitais régulièrement un chaque jour. Je n'étais pas moins exact à j)arcourir les églises, quand

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