HISTOIRE DE GUZMAN D'ALFARACIIE
on y célébrait des l'êtes, et je faisais alors dans ces endroits-là de copieuses recettes de menue monnaie. A l'égard des morceaux de pain qui m'étaient ordinairement donnés aux portes des maisons, j'en vendais le superflu aux pauvres honteux qui, par la secrète assistance des fidèles, étaient en état de les payer comptant. Des villageois et d'autres gens qui engraissaient de la volaille et des cochons en achetaient aussi ; mais les faiseurs de pain d'épices étaient ceux de mes chalands avec qui je trouvais le mieux mon compte. Je faisais encore de l'argent de toutes les vieilles liardes que m'apportaient pour me couvrir la peau les personnes charitables, qui ne pouvaient sans pitié voir un garçon de mon âge presque nu, surtout pendant l'hiver.
Depuis ce temps-là, ayant fait connaissance avec les premières doctrines de notre faculté de gueuserie, j'achevai de me perfectionner par leurs conseils et par leur exemple. J'allai avec eux dans les grandes maisons quand on y faisait des aumônes publiques. Un jour que nous étions une trentaine pour le moins à la porte d'un ambassadeur de France, j'entendis un de mes confrères qui disait devant moi :
« Regardez ce vilain gourmand d'Espagnol, il gâte le métier. S'il arrive le ventre plein dans un endroit où quelqu'un lui présente de la soupe ou de la viande, il n'en veut point. Cela nous perd : on juge par là que les pauvres, pour la plupart, en ont plus qu'il ne leur en faut. »
. Un de mes anciens qui me connaissait, ayant ouï ces paroles, dit au gueux qui venait de les prononcer :
« Paix, camarade. Ne voyez-vous pas bien que c'est un étranger qui n'est pas encore instruit de nos règles? Laissez-moi faire : je veux l'endoctriner; il n'a pas la tète dure, et je puis vous assurer que dans peu il en vaudra bien un autre. »
Après avoir ainsi pris mon parti, il m'appela tout bas, et, me tirant à l'écart, il me fit plusieurs questions. Il me demanda de quel endroit d'Espagne
j'étais, comment je me nommais, depuis quel temps je demeurais à Rome; et quand j'eus répondu à tout cela très laconiquement, il me représenta, mais avec beaucoup de douceur, les considérations mutuelles que les pauvres se devaient les uns aux autres , pour le (Iccorum de la gueuserie; qu'ils étaient obligés d'être unis et de s'entendre comme des frères en foire. De là, s'engageant dans un grand détail, il me révéla des secrets qui me firent bien connaître que j'étais encore fort au-dessous de ces grands hommes. Il m'apprit, entre autres choses dont je n'avais de ma vie entendu parler, de quelle façon je pouvais élargir mon estomac et manger cjuatre fois plus qu'à l'ordinaire sans en être incommodé. Il n'oublia pas de me remontrer que je devrais, lorsque je mangerais devant le monde, faire paraître une excessive avidité : ce qui était essentiel , disait-il , pour persuader que les pauvres mouraient de faim. Après cela, il finit en me disant à quelles heures il fallait que j'eusse fini de me rendre à tels ou tels endroits, dans quelles maisons il m'était permis d'entrer dans la cuisine, et même jusque dans la chambre, et il me marqua celles dont il m'était défendu de passer la porte.
Je m'imaginais qu'il avait épuisé la matière et cependant toutes ces choses n'étaient encore rien auprès des lois de la gueuserie. Il me les fit lire chez lui, où il me mena dès que l'aumône de l'ambassadeur de France eut été distribuée. Il ne se contenta pas de me donner lecture de ces lois admirables : il m'en laissa prendre une copie, afin, me dit-il, que cessant d'y contrevenir par ignorance, je ne commisse plus d'actions scandaleuses. Je n'ai pas cru, lecteur, devoir supprimer ces statuts. Je vais te les rapporter tels qu'ils me furent communiqués. S'il y a des personnes qui n'aiment point les peintures dans les mœurs basses, est-il juste que pour m'accommoder à l'excès de leur délicatesse je ne te montre pas un tableau qui peut te faire plaisir?