INTRODUCTION IX
permission, a le premier prétendu que Gil Blas était < entièrement pris » de ÏObregon du chanoine espagnol Vincente Espinel : or la vérité est que Lesage en a seulement imité quelques pages. Mais les Espagnols, ainsi mis en goût de revendication, se sont évertués à tirer à eux l'inibrtuné Gil Blas, et Tamour-proprc national aidant, à se figurer qu'on le leur avait dérobé. Cependant il ne suffit pas de crier au voleur, encore faut-il prouver que quelque chose ou quelqu'un a été volé. Or c'est ce que ni le belliqueux Père Isla, ni le trop ingénieux Llorente ne sont parvenus à établir : l'un et l'autre ils imaginent, en désespoir de cause, un auteur inconnu, ou un manuscrit disparu, ce qui est également invraisemblable : aucun tribunal sérieux ne pourrait condamner sur de pareilles preuves. Il est exact que Lesage, par nonchalance naturelle ou par désintéressement littéraire, ne s'est pas gêné pour glaner çà et là dans les romans picaresques de nombreux détails, des épisodes môme qu'il a transportés dans son livre; il a pris son bien où il l'a trouvé, chez Espinel, chez Rojas, chez Solorzanno, chez Mateo Aleman, chez Hurtado Mendoza, chez d'autres encore, non seulement Espagnols, mais Français, comme La Bruyère et Molière. La multiplicité même de ses emprunts prouve bien qu'il n'a dépouillé personne. 11 a butiné de divers côtés suivant les préceptes de l'art classique; l'Espagne lui a fourni beaucoup, et elle a le droit d'en être flère, mais cela n'empêche pas que Gil Blas soit bien à Lesage, comme le Cid à Corneille.
Bien qu'il y soit question d'alcades , de corregidors, d'olla podrida, d'Oviedo, de Valladolid, du prince des Asturies et du duc de Lerme, ce n'en est pas moins une œuvre bien française. On aurait beau fouiller dans tous les romans espagnols, on n'y trouverait pas de personnage semblable au seigneur Gil Blas de Santillane. L'admirable gentilhomme de la Manche le domine de toute la hauteur de sa poésie, et le bon Sancho l'écrase du poids de son robuste et gaillard bon sens. Gil Blas ressemblerait davantage, à première vue, à n'importe lequel de ces innombrables plcaros dont les triviales aventures encombrent la littérature espagnole au xvii'^ siècle : il a eu comme eux une odyssée tourmentée, il a passé par beaucoup d'endroits et beaucoup de métiers. Mais tandis qu'ils ne sont tous au fond que des vagabonds toujours les mêmes, effrontés,