‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 31 sur 45 · LOIS DE LA OUEUSERIE · texte numérisé non relu

LOIS DE LA OUEUSERIE

Comme les gueux de chaque nation se font distinguer par la manière dont ils demandent l'aumône, que les Allemands mendient par troupes et en chantant, les Français en priant, les Flamands en faisant des révérences, les Bohémiens en disant la bonne aventure, les Portugais en pleurant, les Italiens en haranguant, les Anglais en injuriant, et les Espagnols en grondant d'un air orgueilleux; nous leur ordonnons à tous d'observer les statuts suivants, sous peine de désobéissance :

i" Nous défendons à tout mendiant blessé ou estropié, de quelque nation qu'il soit, de paraître dans les endroits où seront d'autres gueux pleins de vigueur et de santé, à cause de l'avantage qu'il aurait sur eux; comme aussi nous faisons défense à ceux qui n'ont aucune incommodité de faire aucune liaison , de quelque façon que ce puisse être, avec des aveugles, diseurs d'oraisons, saltimbanques, poètes, musiciens, captifs rachetés, ni même avec de vieux soldats échappés d'une déroute, non plus qu'avec des soldats sauvés d'un naufrage. Quoiqu'ils demeurent tous d'accord qu'il faut demander la charité pour subsister, leur manière de gueuser étant différente, il est nécessaire que chaque société s'en tienne à ses règlements.

2° Nous ordonnons que dans chaque pays les mendiants aient des tavernes fixes, où puissent présider trois ou quatre anciens avec leurs bâtons à la main pour marque de leur autorité : auxquels dits anciens nous donnons pouvoir de s'entretenir, dans lesdites tavernes, de toutes les affaires du monde, et de dire avec liberté ce qu'ils en pensent; permettons en même temps aux autres gueux de conter leurs faits héroïques, ainsi que les exploits de leurs prédécesseurs, et de parler de batailles où ils ne se seront point trouvés ^

i. Cela fait songer à cette Cour' des Miracles que V. Hugo a si puissamment évoquée dans son roman.

'i'^ Que tout pauvre mendiant soit tenu de porter à la main un bâton, ferré même s'il se peut, pour s'en servir dans l'occasion, à peine de s'en repentir.

4*5 Qu'il prenne garde surtout d'avoir sur lui quelque chose de neuf, que tous ses vêtements soient usés, déchirés ou rapiécetés, rien ne produisant un plus mauvais effet que de gueuser avec un habit neuf: bien entendu toutefois que, si en demandant l'aumône un mendiant reçoit quelque harde neuve, il pourra s'en parer le jour qu'il l'aura reçue, mais non pas plus longtemps : nous voulons qu'il s'en défasse dès le lendemain.

5° Pour prévenir toute dispute qui pourrait naître entre les confrères pour les postes, nous entendons que l'ancienneté de la possession prévale, et qu'on n'ait aucun égard pour les personnes.

6° Que deux mendiants infirmes ou estropiés gueusent ensemble, s'ils veulent, ou se traitent de frères; mais qu'ils affectent de demander l'aumône tour à tour d'un ton de voix différent, et de façon que l'un ne commence que quand l'autre aura fini. Qu'ils marchent sur la même ligne des deux côtés d'une rue en chantant chacun ses disgrâces et qu'ils partagent ensuite ce qu'ils auront gagné.

7" Qu'il soit permis à un gueux de porter pendant l'hiver un vieux torchon sur la tête en guise de bonnet, tant pour se garantir du froid que pour faire le malade. De plus, il pourra se servir de deux potences i et avoir un pied attaché au derrière^.

8° Tout mendiant peut avoir bourse et bourson : mais il ne doit recevoir l'aumône que dans son chapeau.

9° Qu'aucun de nos confrères n'ait l'indiscrétion de découvrir les mystères de notre société aux personnes qui n'y seront pas initiées.

10° Si quelqu'un de nos pauvres est assez heureux

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