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Un petit siège pour s'asseoir

HISTOIRE DE GUZ.MAN d'aLFARAGIIE 253

pour faire une découverte dans Fart de gueuser, il faut qu'il la communique à la compagnie, afin qu'elle puisse s'en servir; les biens de l'esprit devant être communs entre tous les frères gueusants. Cependant, pour récompenser l'inventeur et mieux exciter son génie à découvrir de nouvelles ruses, nous lui accordons un privilège exclusif pour jouir trois mois de son travail, et pendant ce temps-là nous défendons à tous ses autres confrères de le contrefaire, à peine de confiscation, à son profit, de tout ce qu'ils pourraient avoir gagné par ce moyen.

ir Nous exhortons les frères à s'indiquer franchement et de bonne foi, les uns aux autres, les maisons où ils auront appris que l'on doit faire la charité publiquement ou en particulier.

12" Oue nos gueux soient avertis de ne pas mener avec eux des chiens de chasse, comme chiens courants et lévriers, ni même des roquets; les aveugles seuls ayant le droit de se faire accompagner dans la ville par un petit chien attaché à une ficelle. Cette défense pourtant ne regarde pas ceux de nos frères qui ont des chiens à talents. Nous permettons à ces derniers de continuer à leur faire faire leurs exercices ordinaires: qu'ils les fassent danser ou sauter dans les cerceaux ; mais qu'ils ne s'avisent pas de s'arrêter devant la porte d'une église, où il y aura d'autres gueux de la société, attendu que cela porterait à ceux-ci un notable préjudice.

13" Qu'un mendiant se garde bien d'aller acheter au marché de la viande ou du poisson pour son compte, à moins que la nécessité ne l'y oblige : car cette action est de très dangereuse conséquence.

14-0 Nous permettons aux gueux qui n'ont point d'enfants d'en louer jusciu'à quatre pour les mener avec eux dans les églises les jours de fête, mais qu'ils n'en prennent pas au-dessus de cinq ans, et, s'il se peut, que ces enfants paraissent jumeaux. Si c'est une femme qui les mène, qu'elle ne manque pas d'en avoir

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un pendu à la mamelle, et, si c'est un homme, qu'il ait soin d'en porter toujours un entre ses bras; il tiendra les autres par la main.

15° Que ceux qui auront des enfants les dressent, jusqu'à l'âge de six ans, à bien quêter dans les églises ; qu'ils les laissent aller seuls, sans pourtant les perdre de vue, après leur avoir appris à demander l'aumône pour leurs pères et mères qui sont dans leur lit malades à l'extrémité. Mais sitôt que ces mêmes enfants auront attrapé leur septième année, nous ordonnons qu'on les abandonne à leur propre conduite, comme déjà majeurs, et qu'on se contente de les assujétir à se rendre au logis aux heures réglées.

16° Les gueux de la vieille roche, ceux qui se font un point d'honneur de marcher sur les pas de leurs ancêtres qui les ont élevés dans la gueuserie, ne consentiront jamais que leurs enfants embrassent une autre profession que la leur, ni qu'ils s'abaissent à servir quelqu'un : et, si ces enfants veulent se montrer dignes de leurs pères, ils auront en horreur toute autre condition.

170 Quoique la sainte paresse soit la première divinité dont nous encensions les autels, nous jugeons à propos de prescrire à nos mendiants les heures auxquelles ils doivent se lever. Qu'ils soient habillés et même sortis de chez eux à sept heures en hiver, et à cinq en été ; qu'ils se mettent encore plus tôt en campagne, s'ils se sentent le cœur au métier; et qu'ils se retirent dans leurs gîtes une demi-heure avant la nuit, si ce n'est dans les cas extraordinaires et qui leur seront annoncés par les anciens de la société.

180 Seront déclarés infâmes et bannis de la compagnie tous ceux qui seront assez hardis pour escamoter, receler, dépouiller les petits enfants, ou faire d'autres friponneries.

19° Voulant traiter favorablement les jeunes gens qui s'engagent avec ferveur dans notre état, nous statuons et ordonnons qu'à l'avenir un frère qui aura

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douze ans accomplis ne sera plus obligé de faire que trois années de noviciat au lieu de cinq; et nous prétendons qu'après ledit temps de trois années il soit tenu pour profès, et reconnu pour un sujet qui a dûment satisfait à l'institution.

20° Nous exigeons en même temps dudit frère qu'il fasse le serment d'être fidèle à la société, de ne la point quitter, et de ne songer jamais à se soustraire à notre obéissance sans notre congé spécial; promettant encore de garder religieusement nos statuts, sous les peines portées par eux.

Outre ces lois, le docteur qui venait de me les communiquer, m'en apprit encore d'autres qu'il me dit avoir été établies par les plus fameux mendiants d'Italie et particulièrement par le célèbre Albert, surnommé par excellence Messer Morcon, c'est-à-dire Grand-Boyau, que l'on regardait à Rome comme le généralissime des gueux. Il méritait véritablement ce titre et même celui de prince de la gueuserie, ou si vous voulez, d'archigueux de la chrétienté.

Il était digne de gouverner l'empire des fainéants, tant à cause de sa bonne mine que de ses mœurs et de son esprit. Il mangeait dans un seul repas deux fressures entières de mouton, avec les pieds, une tétine de vache, et dix livres de pain, sans compter des graillons dont il était rarement dépourvu : ajoutez à cela qu'il buvait à proportion. Il est vrai qu'il recevait en récompense plus d'aumônes lui seul que dix pauvres des plus estropiés : aussi avait-il besoin d'une plus grande assistance que les autres. Quoiqu'il mangeât toutes les provisions qu'on lui donnait et qu'il employât tout son argent à boire, il se trouvait souvent obligé d'avoir recours à la cuisine des autres gueux, qui, comme ses vassaux, se faisaient un plaisir de contribuer à sa subsistance. Il ne parut jamais saoul ni de vin ni de viande. Il allait ordinairement, en hiver comme en été. l'estomac et le ventre nus. Point

de chemise, point de bas. Il avait la tète découverte en tout temps, le menton bien rasé et la peau si luisante, qu'elle semblait avoir été frottée de lard.

Entre autres règlements que fît ce Messer Morcon pendant son règne, il y en a un qui mérite bien d'être rapporté. Il ordonna aux mendiants de sa société de coucher sur la terre sans matelas ni oreillers, et de cesser de gueuser dans la journée dès qu'ils auraient gagné de quoi vivre tout le jour, disant qu'un véritable gueux devait être entièrement abandonné à la Providence et ne songer jamais au lendemain.

J'appris par cœur toutes les lois de gueuserie que mon docteur m'avait enseignées; mais je me contentais d'observer les plus essentielles. Néanmoins, comme j'avais l'ambition de vouloir me distinguer dans toutes les professions que j'embrassais, il m'arrivait souvent de hasarder des démarches qui ne tournaient ni à mon honneur ni à mon profit. Telle fut, entre autres, celle que je fis un jour du mois de septembre. Il faisait une chaleur excessive ; je m'avisai, l'après-dînée, entre une heure et deux, d'aller dans les rues de Rome demander l'aumône de porte en porte. Je m'étais mis dans la tête qu'on ne manquerait pas de croire qu'il fallait que je fusse bien pressé par la faim pour gueuser à pareille heure par un temps aussi chaud. Je comptais que ce serait à qui m'apporterait des vivres ou de l'argent. Néanmoins je parcourus tout un quartier sans recueillir d'autres fruits des lamentations dont je faisais retentir l'air, que des rebuffades et des injures.

Je gagnai un autre quartier dans l'espérance d'y trouver des cœurs plus sensibles à mes cris. Je frappai à une porte avec mon bâton; personne ne me répondit. Je recommençai jusqu'à trois ou quatre fois très rudement : mais dans le temps que je m'obstinais à vouloir que quelqu'un de la maison me fît connaître qu'on m'y entendait, il parut à la fenêtre un garçon de cuisine qui lavait apparemment la vaisselle, et qui,

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pour prix de mon opiniâtreté, me versa sur la tète une chaudronnée d'eau bouillante; après quoi il se mit à crier : « Gare l'eau, là-bas! »

Sitôt que je me sentis baptiser si chaudement, je poussai un cri effroyable et fis mille grimaces, comme si j'eusse souffert de cuisantes douleurs. Dans un moment je me vis entouré d'une grande quantité de monde. Les uns blâmèrent le garçon de cuisine, mais tous les autres me dirent que j'avais tort d'aller ainsi réveiller les honnêtes gens qui dormaient, et que, • si je n'avais pas envie de prendre du repos, je ne devais pas du moins troubler celui des autres. Il y en eut pourtant quelques-uns qui furent touchés de compassion, et qui pour me consoler de ce triste accident me mirent dans la main quelque monnaie, avec quoi je me retirai pour m'aller essuyer au logis. « C'est fort bien fait, me disais-je en chemin. Ne te contenteras-tu jamais du nécessaire? Quel démon t'a trompé en te poussant à faire ce que les autres ne font point? »

J'étais déjà fort près de chez moi, lorsqu'un des plus anciens de notre société, et mon voisin, m'appela; j'entrai dans une cave oîi il faisait sa résidence. Il me présenta un vieux tabouret boiteux et quand je fus assis, il me demanda d'où je venais, de quel bain je sortais, et qui m'avait si bien ajusté. Je lui contai mon aventure ; il en rit de tout son cœur. C'était un vieillard originaire de Cordoue, né, élevé, et destiné à mourir dans la gueuserie.

« Mon pauvre Guzman, me dit-il, je crains fort que tu ne sois jamais qu'un benêt. Il coule dans tes veines un sang trop chaud. Tu veux être maître avant que d'avoir été disciple. Ne vois-tu pas bien que tu as mal fait de t'écarter de nos coutumes? Mais puisque nous sommes tous deux du même pays, et que ta jeunesse te rend excusable, je veux t'enseigner tous tes devoirs. Premièrement, mon ami, apprends qu'on ne donne point l'aumône à Rome l'après-midi. Les

bourgeois, aussi bien que les personnes de qualité, font en ce temps-là ce que nous appelons la sieste en Espagne ; et c'est leur faire de la peine que de les éveiller ou les empêcher de s'endormir. Quand un pauvre a demandé deux fois d'un ton élevé l'aumône à une porte, et qu'on ne lui répond rien, c'est une marque qu'il n'y a personne au logis, ou qu'on n'y veut pas être : et par conséquent il doit passer son chemin, sans s'arrêter à perdre son temps. Ne sois pas assez imprudent pour ouvrir une porte fermée, encore moins pour entrer dans la maison; demande de la rue, de peur des chiens du logis, qui savent bien nous distinguer des autres hommes, et qui, nous regardant comme leurs rivaux, nous haïssent naturellement.

« Un des meilleurs avis que je puisse te donner, poursuivit-il, c'est de t'avertir que tu es Espagnol : ce qui suppose en toi une disposition prochaine à brusquer ceux c|ui te refuseront la charité. Ainsi, quand tu t'adresseras à quelqu'un de ces mauvais riches, qui non seulement ne nous assistent jamais, mais qui nous reprochent même avec aigreur notre fainéantise, songe qu'il ne faut répondre à ces discours durs que par des paroles pleines de douceur et d'humilité. Autre conseil très important : si par hasard, ce qui m'est arrivé cent fois dans ma vie, tu t'approches d'un cavalier, qui dans le moment que tu lui demandes l'aumône, ôte son gant et met sa main dans sa poche, je ne te défends pas de sentir de la joie à cette action : mais si tu t'aperçois qu'il n'a fouillé dans sa poche que pour en tirer son mouchoir, n'en témoigne aucun chagrin, et ne gronde pas entre tes dents; car peutêtre a-t-il près de lui un autre cavalier c{ui peut te faire l'aumône et que tes murmures détourneraient de son dessein. »

Après que le vieux Cordouan m'eût donné ces préceptes politiques, il m'apprit de quelle manière on pouvait faire naître une fausse lèpre et des ulcères,

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comme on faisait enfler une jambe, par quelle adresse un bras paraissait tout disloqué, et avec quoi l'on rendait un visage plus pale que celui de la mort. Il possédait enfin mille secrets curieux qu'il eut la bonté de me communiquer, tant par amitié pour moi, que de crainte de s'en aller dans l'autre monde sans les avoir laissés à personne. En effet il cessa de vivre peu de jours après.

Malgré la disposition textuelle du dixième statut de la gueuserie, je ne jugeai point à propos de faire part à mes confrères des secrets du Cordouan, qui ne les avait révélés qu'à moi. Cependant nous vivions tous ensemble dans une union parfaite. Nous nous assemblions quelquefois le soir jusqu'à dix ou douze, et nous passions le temps à disputer sur les exclamations nouvelles que chacun de nous inventait. Il y avait même des gueux qui découvraient des manières de bénédictions dont ils faisaient le trafic et qu'ils vendaient aux autres, qui les achetaient à cause de la nouveauté.

Les jours de fête nous étions de grand matin dans les églises où il y avait indulgence plénière. Nous nous empressions à occuper les meilleures places : c'était à qui serait auprès du bénitier, ou à l'entrée de y la chapelle de la station. Nous y demeurions toute la matinée, et le plus souvent nous sortions de la ville le , soir pour courir les villages des environs, aussi bien j que les fermes et les maisons de plaisance, d'où nous ne revenions guère sans être chargés de pièces de lard, de pain, d'œufs et de fromages, quelquefois même de vieilles hardes, tant nous savions exciter la pitié des bonnes gens de la campagne. Si quelque personne de considération venait à paraître sur notre chemin, du plus loin que nous l'apercevions, nous commencions à former un concert de voix plaintives, et à demander l'aumône, pour lui donner le temps de mettre la main à la poche; autrement elle aurait pu passer sans vouloir s'arrêter.

Lorsque nous rencontrions plusieurs bourgeois ensemble, et que nous avions le loisir de nous préparer à les aborder, chacun de nous jouait son rôle : l'un faisait le boiteux, l'autre l'aveugle; celui-ci le manchot, celui-là le muet; un autre se tordait la bouche, ou marchait les jambes renversées; un autre marchait avec des potences ; nous faisions, enfin, toutes sortes de figures, ayant soin que les plus habiles de notre bande fussent à la tète pour rendre la scène plus touchante.

Il fallait entendre les vœux que nous faisions pour tirer la moelle de leur bourse : nous souhaitions que Dieu leur voulût donner des enfants, bénir leur commerce et leur conserver la santé; par de semblables souhaits nous les engagions à remplir les nôtres. Il ne se faisait pas une partie de plaisir, pas un festin dont nous ne tirassions pied ou aile; nous étions pour cela des animaux de haut nez. Nous ne manquions de nous rendre en petit nombre à l'endroit où se donnait la fête et d'y trouver nos franches lippées. Hôtels d'évèques, de cardinaux, d'ambassadeurs, toutes les grandes maisons nous étaient ouvertes ; nous les occupions l'une après l'autre. Ainsi nous possédions tout, quoique nous n'eussions rien.

Les plaisirs de la vie, que l'on croit faits pour les grands du monde et pour les riches, sont plutôt le partage des gueux, qui en savourent la douceur avec plus de licence, plus de goût, et plus de tranquillité qu'eux. Quand les pauvres n'auraient pas d'autres avantages que celui de pouvoir demander et recevoir sans peine et sans honte, c'est un privilège que le reste des hommes n'a pas, si nous en exceptons les souverains, qui peuvent aussi sans rougir demander à leurs peuples; mais la différence qu'il y a entre les souverains et les gueux, c'est que les premiers demandent souvent de l'argent à des gens pauvres, et qu'au contraire les autres n'en demandent guère qu'à des personnes plus riches qu'eux. Il n'est donc point d'état

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plus heureux que celui des mendiants : mais tous ne connaissent pas leur bonheur. La plupart, uniquement occupés des délices de la vie animale, ne jouissent que d'une partie de leur félicité; ils ne sentent pas combien il est doux de vivre dans l'indépendance, sans procès, et sans crainte d'avoir mal placé son argent, d'être au-dessus des intrigues d'État, des affaires, du négoce, et de tous les embarras où les autres sont ployés jusqu'à leur mort. Certes, le premier qui embrassa ce genre de vie devait être un grand philosophe !

Je croirais volontiers les gueux affranchis du pouvoir de la fortune, si de temps en temps cette malicieuse déesse ne prenait plaisir à l'exercer sur eux, en leur faisant éprouver de petites disgrâces, comme celle qui m'arriva dans la ville de Gaëte oii je voulus aller par curiosité, m'imaginant qu'un homme qui pouvait déjà se donner pour habile dans le métier ne serait pas plus tôt dans ce pays-là, qu'il tomberait sur lui une grêle d'aumônes. Je n'y fus pas si tôt rendu, que me couvrant la tète d'une fausse teigne que je savais admirablement bien faire, je me plaçai à la porte d'une église. Le gouverneur de la ville passa près de moi par hasard, et, après m'avoir regardé avec quelque attention, me fit la charité. Un assez grand nombre d'habitants des deux sexes suivirent son exemple, et ce fut une bénédiction pendant cinq ou six jours; mais l'avidité, comme l'on dit, fait crever le sac. Un jour de fête, ma teigne me paraissant une invention usée, il me prit envie d'avoir un ulcère à la jambe, et je m'en fis bientôt venir un, en me servant du secret que le vieux Cordouan m'avait enseigné.

Ayant donc mis ma jambe dans un état à me rapporter, à ce qu'il me semblait, autant qu'une bonne vigne, j'allai me poster avantageusement à la porte d'une autre église. Là, commençant d'une voix dolente à vouloir exprimer les douleurs que me causait mon ulcère, je m'attirai les yeux des personnes qui passaient. Il me parut môme que j'excitais leur compas-

sion, quoique mon visage vermeil, car j'avais négligé de le rendre pâle, démentît mes plaintes et dût inspirer de la défiance; mais les bonnes gens n'y regardent pas de si près, et je recevais plus d'aumônes seul cjue tous les autres gueux qui étaient là et qui m'auraient voulu au diable avec mon ulcère.

Le gouverneur, pour mes péchés, s'avisa de venir entendre la messe dans cette église. Il jeta la vue sur moi et me reconnut à la voix. Il lui aurait été impossible de me démêler autrement, puisque j'avais alors la tète enveloppée d'une serviette qui me descendait jusque sur le nez. C'était un homme qui avait de resi)rit, et beaucoup d'expérience. Dès qu'il m'eut remis, je m'imagine qu'il dit en lui-même :

« Depuis quatre jours que j'ai vu ce drôle-là, se peut-il qu'il lui soit venu un ulcère à la jambe? Il y a quelque chose là-dessous; approfondissons un peu cela. Mon ami, me dit-il, en m'adressant la parole, vous êtes tout nu; votre misère me touche ; suivezmoi, je veux vous faire donner une chemise. »

J'eus l'imprudence de lui obéir, sans le soupçonner d'aucun mauvais dessein; car, pour peu que je me fusse douté de celui qu'il avait, je te réponds que, malgré les gens de sa suite, je me serais dérobé au châtiment qu'il me préparait.

Lorsque nous fûmes arrivés chez lui, il m'envisagea d'un air si froid et si sévère, que j'en conçus un malheureux présage ; puis il me demanda si ce n'était pas moi qu'il avait vu à la porte d'une église, la tète couverte de teigne. Je pâlis à cette question, et n'eus pas la hardiesse de répondre que non. Là-dessus il voulut voir ma tète, et, n'y remarquant pas la moindre apparence de teigne, il me dit :

« Apprends-moi par quel remède singulier tu t'es guéri si parfaitement du mal que tu avais il y a quatre jours : de plus, ajouta-t-il, je ne conçois pas comment avec le visage rubicond que je te vois, tu peux avoir un ulcère à la jambe.

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— Seigneur », lui répondis-jc tout déconcerté et ne sachant ce que je disais, « je l'ignore : mais c'est Dieu qui le veut ainsi. »

Je fus encore plus troublé, quand je l'entendis ordonner à un de ses laquais d'aller chercher un chirurgien. Je compris ce que cela signifiait, et j'aurais fait une tentative pour me sauver, si la porte n'eût pas été fermée, mais elle l'était, et il n'y avait pas moyen de m'échapper : enfin le chirurgien arriva. Il examina ma jambe, et, tout habile homme c{u'il était, il y aurait peut-être été trompé, si le gouverneur ne lui eût dit tout bas les raisons qu'il avait pour me croire un fourbe ; après cela le chirurgien eut peu de peine à découvrir la vérité. Il observa de nouveau l'ulcère et dit d'un air de capacité :

« Ce mendiant n'a pas plus de mal à la jambe que j'en ai à l'œil : qu'on m'apporte de l'eau chaude et je vous prouverai ce que j'avance. »

On fit aussitôt chauffer de l'eau, avec quoi le chirurgien me lava et frotta la jambe, qui devint en un instant si nette et si saine, que je n'eus pas le petit mot à dire pour m'excuser.

Alors le gouverneur, jugeant qu'il était de son devoir de récompenser mon adresse, me fit donner la chemise qu'il avait eu la bonté de me promettre; elle me fut appliquée sur la peau dans le moment par un vigoureux domestique, qui me compta trente bons coups de fouet pour les frais de mon voyage : après c{uoi l'on me pria de sortir de la ville sur-le-champ, en m'assurant que j'en recevrais bien davantage, si je m'avisais d'y revenir. Il y avait du superlui à me défendre de remettre le pied dans Gaëte : il me suffisait, pour m'en ôter l'envie, que j'y eusse été si bien traité. Je m'éloignai donc promptement de cette maudite ville, en serrant les épaules, et je regagnai le plus tôt qu'il me fut possible les terres du pape. Je donnai mille bénédictions à ma chère Rome , dès que je l'aperçus : je pleurai de joie en la revoyant, et souhai-

tai d'avoir les bras assez longs pour l'embrasser. J'allai rejoindre mes camarades à qui je me gardai bien de faire part de mon équipée. S'ils l'eussent sue, ils se seraient longtemps moqués de moi, d'avoir été de gaieté de cœur me faire fouetter à Gaëte. Je leur dis seulement que j'avais parcouru par curiosité quelques villages voisins ; mais qu'il me semblait que, hors de Rome, il n'y avait point de salut pour les gens de notre espèce. J'avais effectivement fait une grande folie de quitter cette ville de bénédiction où nous étions si bien nourris, et où nous recevions tous les jours quelques menues monnaies. Grain à grain la poule remplit son ventre. Nous amassions notre argent, et après l'avoir converti en or, nous le portions cousu à nos vêtements, sous des pièces qui cachaient quelquefois de quoi nous acheter un habit neuf. On pouvait dire que nous étions tout cousus d'or. Il y avait parmi nous de vieux coquins qui portaient sur eux des trésors. Les pauvres sont avares et cruels : ils possèdent ces deux vices au suprême degré.

Un jour, m'étant levé de grand matin, suivant ma coutume, j'allai m'asseoir à la porte d'un cardinal qui passait pour un des plus charitables de Rome. J'avais pris la peine de faire enfler une de mes jambes, sur laquelle on voyait un ulcère à braver l'examen des plus clairvoyants chirurgiens. Je n'avais pas oublié pour le coup de rendre mon visage pâle ; je n'aurais pas été excusable de faire deux fois la même faute. Je frappai bientôt l'air des plus tristes accents que ma voix pouvait former, et demandant douloureusement l'aumône, j'attendris plusieurs domestiques qui entrèrent et sortirent. Ils me donnèrent quelque chose. Mais je ne faisais que peloter en attendant partie. C'était au maître que j'en voulais. Il parut enfln. Sitôt que je l'aperçus, je redoublai mes cris, mes plaintes, mes démonstrations de douleur, et je l'apostrophai dans ces termes :

« 0 noble chrétien, ami de Jésus-Christ, ayez pitié

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de ce pauvre pécheur affligé, qui se trouve estropié à la Heur de son âge : que Votre Éminence, monseigneur, soit touchée de ma misère, et louée soit la passion de notre Rédempteur. »

Le cardinal , qui était un saint homme , s'arrêta devant moi pour m'entendre; et ne regardant que Jésus-Christ dans ma personne, il dit aux domestiques qui le suivaient :

« Prenez ce pauvre entre vos bras : emportez-le dans mon appartement; qu'on lui ôte les vieux haillons qui le couvrent; qu'on lui donne du linge blanc; qu'on le mette dans mon propre lit, et qu'on m'en dresse un autre dans la chambre prochaine. »

Ce qui fut exécuté sur-le-champ. 0 charité! qui doit faire honte à tant de prélats, qui croient que le ciel leur doit encore du reste quand ils font la moindre attention à la misère d'un pauvre. Mon cardinal ne se contenta point de cela; il fit venir les deux plus fameux cliirurgiens de Rome, leur recommanda d'examiner ma jambe, de faire tout leur possible pour me guérir; et, après leur avoir promis de les bien récompenser, il sortit pour aller où ses affaires l'appelaient.

Sur la foi de cette promesse, les chirurgiens commencèrent à considérer mon ulcère, qui leur parut d'abord un mal incurable. Il semblait effectivement que la gangrène y fût déjà. Néanmoins, cela n'était que l'effet de quelques herbes, et ne durait qu'un certain espace de temps : après quoi, si l'on n'avait soin de renouveler le secret, la jambe redevenait dans son état naturel. Mes examinateurs quittèrent leurs manteaux, tirèrent leurs étuis, demandèrent du feu dans un réchaud, du linge blanc et fin, du lait et des œufs. Pendant qu'on se disposait dans la maison à leur donner ce qu'ils souhaitaient, ils se mirent à me questionner sur mon mal, à s'informer depuis quand je l'avais, et si je ne savais point quelle en pouvait être la cause; si je buvais du vin, et quelle était ma nourriture ordinaire; en un mot, ils me firent toutes

les questions que ces gens-là ont coutume de faire en pareille occasion, et auxquelles je ne répondis rien, tant j'avais Tesprit troublé et elîrayé du terrible appareil qui se présentait à ma vue. J'étais dans une grande perplexité, ne sachant à quel saint me vouer : car je ne croyais pas qu'il y en eût au ciel qui voulussent intercéder pour un fripon. Je me souvins alors de ce qui m'était arrivé à Gaëte, et je craignis môme de n'en être pas quitte à si bon marché.

Les chirurgiens, après avoir tourné et retourné vingt fois ma jambe, se retirèrent dans une autre chambre pour s'entretenir plus en particulier, et se communiquer leurs observations. J'eus un affreux pressentiment de cet entretien; j'appréhendai qu'il ne leur prît fantaisie de me couper la jambe. Je sautai du lit en bas pour les suivre et les écouter, bien résolu de confesser la vérité, si je les voyais déterminés à l'amputation. Je me tins donc à la porte ; et, prêtant une oreille très attentive à leurs discours, j'entendis un de ces messieurs qui disait à l'autre :

« Confrère, voilà de quoi nous occuper longtemps pour peu que nous voulions nous entendre; le feu est à cette jambe et nous pourrons mener cela bien loin.

— Vous moquez-vous? répondit l'autre. Il n'y a non plus de feu que j'en ai sur la main : c'est un mal que nous emporterions en moins de deux jours.

— Vous n'y pensez pas, reprit celui qui avait parlé le premier; par saint Côme, je me connais en ulcère, et je soutiens qu'en voici un gangrené.

— Non, non, mon ami, repartit l'autre; croyez-moi, notre patient est un fourbe; il n'a point de mal véritable. Je sais bien de quelle façon il s'est fait venir ce faux ulcère. J'en ai déjà vu de semblables, et je connais les herbes dont cet imposteur s'est servi pour se mettre dans l'état où il est. »

A ces mots, le chirurgien qui avait été ma dupe en fut tout honteux; mais, s'imaginant qu'il y allait de son honneur de persister dans son sentiment, il ne se

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rendit point à celui de son camarade : ce qui fit naître entre eux une dis})ule qui serait devenue très vive, si le plus habile des deux n'eût eu l'adresse de la terminer en priant son confrère de vouloir examiner de nouveau ma jambe.

« Faites-y, lui dit-il, plus d'attention ; vous ne douterez plus de la friponnerie.

— Très volontiers, répondit l'autre chirurgien, je vais y regarder de plus près ; et si je trouve en effet l'ulcère tel que vous le dites, j'en demeurerai d'accord de bonne foi.

— Ce n'est pas assez, répliqua le premier; en reconnaissant votre erreur, il faut encore que vous conveniez que je mérite d'avoir un tiers plus que vous.

— Cela n'est pas juste, s'écria son compagnon; ne vous applaudissez pas tant d'une pareille découverte; je la pouvais faire aussi bien que vous : et je prétends que nous partagions également l'honoraire que Son Éminence nous donnera. »

Ils s'échauffèrent là-dessus; et, plutôt que de céder l'un à l'autre, ils résolurent de déclarer tout au cardinal.

Quand je vis qu'ils s'arrêtaient à cette résolution, je ne balançai point à prendre la mienne. J'entrai brusquement dans la chambre où ils étaient; je me jetai à leurs pieds, et pleurant à chaudes larmes, car j'avais un talent tout particulier pour cela, je leur adressai la parole :

« Mes chers seigneurs, ayez pitié de votre semblable : je suis un homme, comme Vos Seigneuries. Vous savez qu'aujourd'hui les riches sont si durs, que les pauvres, pour les attendrir, sont obligés de se couvrir le corps de plaies et de se martyriser : encore nous arrive-t-il souvent de nous mettre sans fruit dans un état de souffrances, ou du moins pour une misérable aumône qui nous en revient. Au reste que gagnerez-vous à découvrir ma tromperie? Vous perdrez la récompense qui vous a été promise, et qui

ne peut vous échapper si vous voulez que nous agissions tous trois de concert. Vous pouvez hardiment vous fier h moi : la crainte du châtiment vous répond de ma discrétion. »

Mes chirurgiens, après avoir fait leurs réflexions, se déterminèrent à profiter de l'occasion qui se présentait d'attraper l'argent du cardinal. Dès que nos llûtes furent d'accord, nous repassâmes dans la chambre de Son Éminence, où ces deux messieurs, m'ayant fait asseoir sur le lit, recommencèrent à considérer ma jambe. Ils y mirent des emplâtres avec les drogues qu'ils jugèrent les plus propres à l'entretenir dans l'état où elle était. Ils la bandèrent ensuite, l'enveloppèrent d'une serviette; puis, voyant revenir le cardinal dans ce moment-là, ils me prirent entre leurs bras, comme si j'eusse été véritablement incommodé, et me recouchèrent. Son Éminence, inquiète et très impatiente d'apprendre des nouvelles de mon ulcère, qui lui avait paru fort dangereux, en demanda d'un air empressé.

« Monseigneur, lui dit gravement un des chirurgiens, ce pauvre garçon est dans une situation déplorable; il a déjà la gangrène à la jambe; nous espérons pourtant le tirer d'affaire, s'il plaît à Dieu; mais il nous faudra du temps pour en venir à bout.

— Il est bien heureux, dit alors l'autre chirurgien, d'être tombé aujourd'hui entre nos mains : un jour plus tard il était mort; et c'est sans doute pour lui sauver la vie que le ciel l'a envoyé à la porte de Votre Éminence. »

Ce rapport fit plaisir à Monseigneur, qui leur dit qu'ils pouvaient employer tout le temps qu'ils voudraient, pourvu qu'ils me guérissent. Il les pria de nouveau de ne rien négliger pour y réussir, pendant que de son côté il aurait soin que je fusse bien traité dans sa maison. Ils lui promirent de répondre à la confiance qu'il avait en eux, et l'assurèrent qu'ils ne manqueraient pas de me venir voir l'un et l'autre

HISTOIRE DE GUZMAN d'aLFARACIIE 269

deux fois le jour, attendu qu'il leur faudrait, disaientils, raisonner ensemble sur chaque observation qu'ils pourraient faire sur mon mal. Ils se retirèrent après avoir parlé de cette sorte, ce qui me rendit l'esprit plus tranquille; car. jusqu'à ce moment, je m'étais toujours défié de ces deux bourreaux; j'avais craint qu'ils ne découvrissent ma fourberie quoiqu'ils parussent en vouloir être les complices. Les fripons me firent garder la chambre pendant trois mois que je trouvai plus longs que trois siècles, tant il est difficile de perdre l'habitude de jouer et de gueuser. J'avais beau être couché et être nourri comme Monseigneur même, tout cela ne m'empêchait point de m'ennuyer d'être renfermé. Enfin je pressai, je tourmentai si fort mes chirurgiens pour les obliger à finir cette comédie, qu'ils cédèrent à mes importunités. Ils cessèrent d'entretenir l'ulcère; et quand ils virent ma jambe dans son état naturel, ils en avertirent le bon cardinal, qui admira une si belle cure, et renvoya ces charlatans après les avoir aussi bien payés que s'ils l'eussent mérité. Son Éminence, pendant le cours de ma fausse maladie, m'était venue visiter fort souvent. J'avais eu plusieurs entretiens avec ce saint prélat, qui, m'ayant trouvé une sorte d'esprit qui le réjouissait, m'avait pris en amitié. Pour m'en donner une marque éclatante, il voulut m'attacher à son service, et me mettre au nombre de ses pages : honneur dont je fus trop ébloui pour le refuser. (III, 2-6.)

LE

Le curé de Petapa.

Don Chérubin de la Ronda, le Bachelier de Salamanque, avait fait la connaissance à Tolède d'un petit licencié biscayen, précepteur de profession comme lui, et comme lui souvent aussi sur le pavé. « 11 se nommait Carambola. Il n'avait pas la figure désagréable; mais il était si petit, qu'on l'aurait pu prendre pour un nain. 11 avait en récompense beaucoup d'esprit, et l'humeur fort enjouée. Il pensait plaisamment, s'exprimait de même, et ses expressions étaient encore relevées par l'accent de son pays. » Chérubin est fort étonné, à quelques années de là, de retrouver ce petit homme, facétieux et gourmand, à Mexico, transformé en R. P. Cyrille, de l'ordre des Dominicains de la Merci, prédicateur à la mode, coqueluche des dames et des religieuses de l'endroit. Carambola lui fait le joyeux récit de ses extraordinaires aventures et lui raconte, entre autres choses, comment il a été pendant quelques mois curé de Petapa, grosse bourgade du Guatemala.

Le père prieur, jugeant comme moi qu'après ce qui s'était passé j'avais effectivement raison d'avoir envie de m'éloigner de Guatimala, me dit :

« Père Cyrille, je suis de votre sentiment. Vous ferez bien de disparaître pour quelque temps. Le père Boniface, après ^-ous le meilleur prédicateur de notre ordre, prêchera ici pendant votre absence. J'ai, poursuivit-il, un établissement solide à vous proposer. Vous savez

que nous sommes collaborateurs de presque toutes les cures des environs de Guatimala : je vous offre la plus considérable, qui est celle de Petapa, grosse bourgade à six lieues d'ici. Le père Etienne, un de nos religieux qui la possède depuis plus de trente années, a besoin de repos et demande un successeur. Allez le trouver et servez-lui de coadjuteur jusqu'à ce qu'il vous abandonne sa place, ce qu'il ne manquera pas de faire aussitôt qu'il vous aura enseigne la langue des Indiens. Je vous promets que vous ferez fort bien vos affaires dans ce pays-là, qui d'ailleurs est un des plus délicieux de l'Amérique. »

Je partis donc de Guatimala, chargé d'une lettre du père Valentin pour le vieux curé de Petapa. J'étais monté sur un mulet des écuries de notre couvent, et un Indien à pied m'accompagnait. Pour suivre exactement les instructions que le prieur m'avait données, je m'arrêtai à Mixco, village voisin de Petapa, et j'y demeurai jusqu'au lendemain, pour laisser le temps aux alcades et aux régidors, que je fis prévenir de mon arrivée, de se préparera me recevoir comme ils reçoivent ordinairement les prêtres et les religieux qui viennent pour être leurs pasteurs, je veux dire avec une pompe qui marque bien le respect et la considération qu'ils ont pour eux. Ils vinrent donc, le jour suivant, une lieue au-devant de moi, avec des chanteurs, des trompettes et des joueurs de hautbois. Outre cela, je trouvai en entrant dans la bourgade des arcs de triomphe dressés avec des branches d'arbres, et les rues par où je devais passer étaient jonchées de ileurs.

Je fus ainsi conduit en cérémonie jusqu'au presbytère, où le père Etienne, après avoir lu ma lettre de créance, me fit une réception telle que l'aurait pu souhaiter un pasteur plus vain que moi. Ce bon jacobin, quoique dans un âge avancé, paraissait encore robuste et jouissait d'une vieillesse exempte d'infirmités. Avec tout le bon sens qu'il avait eu dans

SCS beaux jours, il couservait une humeur gaie qui le rendait agréable clans la société.

« Je vois bien par cette lettre, me dit-il, que le père Valentin me donne un successeur qui fera bientôt oublier ma perte aux habitants de Petapa. J'en ai bien de la joie, continua-t-il, et je partirais d'ici dès demain pour aller achever ma carrière dans la sainte oisiveté de quelqu'un de nos cloîtres, si vous n'aviez pas besoin de moi, mais je vous suis nécessaire pour vous enseigner le proconchi ^ qui est le langage des Indiens, et qu'il faut absolument qu'un curé sache dans cette bourgade, où l'on ne parle guère espagnol, les officiers et la noblesse étant presque tous de race indienne. Le talent que vous avez pour prêcher vous sera inutile ici, à moins que vous n'appreniez le proconchi. Est-ce que le père Valentin ne vous l'a pas dit?

— Pardonnez-moi, vraiment, lui rcpondis-je, il m'en a représenté la nécessité : mais il m'a dit en même temps que vous me l'enseigneriez en moins de trois mois.

— Il vous a dit vrai, reprit le père Etienne. Je possède cet idiome à fond. J'ai même composé une grammaire et un dictionnaire en langue indienne, et ces deux ouvrages ont l'honneur d'avoir l'approbation de l'Académie de Petapa. »

A ce mot d'Académie, je fis un éclat de rire : « Comment donc, m'écriai-je, il y a dans cette bourgade une Académie? Il n'est donc pas à présent de . petite ville qui n'en ait?

— Celle-ci est très célèbre, me repartit le père Etienne d'un air très sérieux, à telles enseignas que je suis un vieux membre de ce respectable corps, dans lequel vous entrerez aussi bientôt, car je prétends vous

1. On estime à cinq cents au moins le nombre des idiomes américains : le proconchi existe-t-il vraiment, ou bien n'est-ce qu'un nom inventé par Lesage? En tout cas il est facile de reconnaître les allusions dont fourmille ce malicieux récit (allusions aux salons parisiens, à l'Académie française, etc.).

mettre incessamment eu état de prêcher aux Indiens en })roconchi, et quand vous saurez bien cette langue, les académiciens de Petapa vous enverront deux députés de leur compagnie pour vous offrir une place parmi eux, c'est de quoi je puis vous assurer. »

Sur une si flatteuse assurance, je témoignai au père Etienne tant d'impatience d'apprendre le proconchi que, sans perdre de temps, il m'enseigna les premiers principes. Je profitai si bien de ses leçons et m'attachai de manière à l'étude que, en trois mois, je devins capable de composer en cette langue une exhortation que j'appris par cœur et que j'osai débiter en public, ce que je fis avec tant de succès, que les Indiens connaisseurs me regardèrent dès ce moment comme un homme qui frappait à la porte de l'Académie.

Si vous demandez ce que c'est que l'idiome proconchi, je vous répondrai que c'est une langue qui a ses déclinaisons et ses conjugaisons, et qu'on peut apprendre aussi, facilement que la grecque et la latine, plus facilement môme, puisque c'est une langue vivante qu'on peut posséder en peu de temps en conversant avec les Indiens puristes. Au reste, elle est harmonieuse et plus chargée de métaphores et de figures outrées que la nôtre même. Qu'un Indien qui se pique de bien parler le proconchi vous fasse un compliment, il n'y emploiera que des pensées bizarres, singulières et des expressions recherchées. C'est un style obscur, enflé, un verbiage brillant, un pompeux galimatias, mais c'est ce qui en fait rexcellence. C'est le ton de l'Académie de Petapa.

J'eus peu de peine à m'y conformer, le génie biscayen étant ami de l'obscurité. Je fis des progrès si rapides dans la langue des Indiens, que le vieux curé, me voyant en état de le remplacer dignement, me mit en possession de sa cure et partit pour Guatimala, pour y aller passer le restant de ses jours. Après son départ, je demeurai maître du presbytère, où je commençai à vivre en gros bénéficier qui jouis-

sait des fruits de son bénéfice, car jusqu'alors, soit dit sans offenser personne, le père Etienne, de peur sans doute de me détourner de Fétude du proconchi, avait pris la peine de toucher lui seul les revenus de la cure, qui ne laissait pas de rapporter par an deux mille bons écus, monnaie d'Espagne. Ce moine, avec de bonnes qualités, en avait une fort mauvaise : il était avare. 11 me l'avait bien fait connaître par la frugalité que j'avais vue régner dans nos repas, composés presque tous de beurre de cacao et de détestables boissons. Aussi, le premier soin dont je crus devoir m'embarrasser fut d'avoir une meilleure table et de grossir mon domestique. Je pris à mon service un nègre, qu'un de nos alcades me donna pour un habile cuisinier et dont je fus en effet très content.

Ce nègre, nommé Zamor, avait été marmiton chez le premier président de l'audience de Guatimala et y avait appris la cuisine. 11 me servait tous les jours quelque nouveau plat qui rendait bon témoignage de son savoir-faire et piquait ma sensualité. Tantôt il me faisait manger des boudins faits avec du maïs et de la chair ou de volaille ou de pourceau frais, assaisonnés de chilé ou de poivre long, et tantôt il me régalait d'un hérisson à l'étuvée ou bien d'un ragoût d'une sorte de lézard qu'on appelle iguana, qui a sur le dos des écailles vertes et noires et qui ressemble à un scorpion.

Le père Carambola, dans cet endroit, remarquant que je faisais la grimace, ne put s'empêcher de rire.

« Monsieur le bachelier, me dit-il ensuite, il me semble que les mets dont je vous parle ne vous font jjas venir l'eau à la bouche ?

— Non, je vous jure, lui répondis-je, ils sont plus propres à faire crever un honnête homme qu'à flatter son goût; jamais Zamor ne sera mon cuisinier.

— Cependant, répliqua Cyrille, je vous assure que ces ragoûts ne sont pas si mauvais que vous vous l'imaginez, et je suis persuadé que, si vous en aviez une fois tâté, vous leur rendriez plus de justice. Un

hérisson et un iguana bien cuits et bien épicés sont d'un goût exquis : on croit manger du lapin. Les Espagnols, de môme que les Indiens, s'en accommodent fort dans le pays de Guatimala. Les premiers officiers de la chancellerie les préfèrent aux cailles, aux perdrix et aux faisans.

— A la bonne heure, lui repartis-je, on a bien raison de dire qu'il ne faut pas disputer des goûts.

— Vive Dieu ! s'écria le moine comme s'il n'eût pas assez vanté ses hérissons et ses lézards, je vous avoue que je trouvais ces viandes délicieuses. Je mangeais aussi avec plaisir des tortues, tant d'eau que de terre, et c'était un festin des dieux pour moi lorsqu'avec cette ambroisie je buvais du nectar, c'est-à-dire d'une boisson appelée par les Indiens le chicha, liqueur composée d'eau et de jus de cannes à sucre avec un peu de miel. Néanmoins, quelque excellent que soit ce breuvage, je m'en dégoûtai quand j'appris que, pour lui donner de la force, on jetait dans le vaisseau où il se faisait des feuilles de tabac, quelquefois même un crapaud tout en vie, et que souvent il causait la mort aux personnes qui en avaient un peu trop bu. Je renonçai donc au chicha sitôt que je sus de quelle manière il se faisait, et je m'en tins à d'autres boissons, qui véritablement ne valaient pas les vins qu'on boit en Espagne, mais, grâce au ciel, on s'accoutume à tout.

Avec mon cuisinier Zamor, j'avais encore quatre autres domestiques : un qui me servait à table et faisait mes commissions dans la bourgade; un autre dont l'occupation était d'aller recueillir mes dîmes, qui consistaient en œufs, en volailles, et dans une certaine somme d'argent qui m'était exactement payée tous les mois par les régidors; un jardinier et un valet d'écurie, car j'avais une mule pour aller prêcher dans un petit village qui était de ma paroisse et à trois lieues de Petapa. Ce petit village, appelé Mixco, m'était d'un grand revenu. J'y allais souvent, et je n'y allais jamais que je n'en rapportasse six pièces de volaille pour le

moins, avec du cacao pour me faire du chocolat, sans compter l'argent qu'on me donnait pour ma messe et pour mon sermon ; car, bien que j'eusse affaire à des auditeurs peu capables de tirer quelque fruit de mes exhortations, je ne laissais pas de monter toujours en chaire et de prêcher à bon compte, de sorte que mon presbytère était bien muni de provisions.

Comme chaque village est dédié à quelque saint, dont les habitants célèbrent la fête pendant huit jours, le patron de Mixco est fort honoré durant son octave et le curé a tout lieu d'être content des offrandes qu'il reçoit. La confrérie de Saint-Hyacinthe fait dans ce temps-là des réjouissances qui me paraissent mériter que je vous en fasse succinctement le détail. Le premier jour, les confrères, avec les plus jolies filles du village, s'habillent d'étoffes de soie ou de laine fine, se parent de plumes et de rubans, et forment ensemble des danses bien concertées qu'ils exécutent à ravir. Mais ce que je n'approuve nullement, et ce qu'on ne peut pardonner qu'à des Indiens qui sont encore dans l'idolâtrie, c'est qu'ils commencent la danse dans l'église et vont la continuer dans le cimetière. Après quoi, le reste de l'octave, ce sont des banquets dans lesquels on pratique le chicha et d'autres excellents breuvages dont tous les assistants boivent jusqu'à crever.

Je faisais donc bien mes orges, tant à Mixco qu'à Petapa. Quoique je fusse obligé de rendre trois cents écus par an à notre maison de Guatimala, il me restait encore assez d'argent pour n'avoir pas sujet d'envier le bonheur des religieux du Pérou qui possèdent des bénéfices dans les villages des Indiens et gardent pour eux tout ce qu'ils peuvent amasser. Je n'étais ni moins riche ni moins heureux. Outre que j'aurais pu donner à mon couvent cinq cents écus au lieu de trois cents, je commençai à me mêler sous main de trafiquer avec des marchands, ce qui, j'en conviens, était un peu contre 4e vœu de pauvreté; mais, que voulez-vous? j'imitais les autres religieux, qui avaient comme moi

de bonnes cnres. Voilà ce que fait le mauvais exemple.

Les Indiens des environs de Guatimala sont des gens doux et débonnaires. Ils ne demandent qu'à vivre en paix. Ils aimeraient jusqu'aux Espagnols mêmes si ceux-ci les traitaient avec un peu plus d'humanité. Il faut pourtant en excepter une espèce de nègres esclaves qui demeurent dans les fermes d'Indigo. Ces derniers sont des hommes farouches et redoutables. Quoiqu'ils n'aient point d'autres armes qu'une petite lance, ils ont la hardiesse d'affronter un taureau sauvage en furie ou de joindre dans les rivières des crocrodiles qu'ils ne quittent point qu'ils ne les aient tués. De pareils esclaves font quelquefois trembler leurs maîtres. Pour les Indiens de Petapa, je vous les donne pour les meilleurs de l'Amérique. Aussi polis que les autres sont grossiers, ils forment entre eux une douce société où régnent un esprit de concorde et une amitié fraternelle; mais, ce qu'il y a de plus admirable, c'est leur bonne foi et leur intégrité. Je vais vous en rapporter un trait.

Un noble et riche Indien de Petapa mourut et laissa une assez grosse succession à deux fds et à une fdle qu'il avait. L'aîné des deux frères se chargea du soin de faire trois lots égaux. Lorsqu'il les eut faits, il dit à son cadet et à sa sœur :

« Choisissez.

— Vous êtes notre aîné, lui répondirent-ils, c'est à vous de choisir.

— Non, répliqua-t-il, puisque j'ai fait les lots, il est juste que vous preniez ceux qu'il vous plaira. »

Le cadet et la sœur choisirent donc chacun son lot, et le troisième fut le partage de l'aîné. Il y avait dans le lot de celui-ci un coffre épais, au fond duquel on avait pratiqué une cache et où il se trouva par hasard mille pièces d'or. Le frère aîné, en ayant fait la découverte, invita son frère et sa sœur dans un repas, sur la fin duquel il leur fit servir dans un plat toutes les pièces en leur disant : « Voilà ce qui était caché sans

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que je le susse dans un coffre de mon lot, il faut que nous le partagions, la justice le veut. »

Je vivais dans une union parfaite avec ces Indiens qui m'aimaient, tout Espagnol que j'étais. Je me divertissais avec eux tous les jours. Je m'entretenais librement et jouais aux cartes avec leurs femmes, dont ils ne sont point jaloux, et qui, pour la plupart, sont si spirituelles, que c'est un plaisir de les entendre parler proconchi. Aussi les académiciens de Petapa les consultent-ils assez souvent, et quand, dans les conférences de ces messieurs, leurs opinions se trouvent partagées sur un mot, ils disent : « Il faut consulter là-dessus les femmes. » Ce qui prouve que l'Académie est fort galante.

Les dames indiennes décident donc, et leurs décisions sont respectées même quelquefois au mépris de la grammaire du père Etienne. J'ai connu, entre autres, une dame ^ chez qui les beaux esprits de la bourgade s'assemblaient et qu'on écoutait comme un oracle. Elle s'exprimait avec une élégance admirable et jugeait si sainement des ouvrages d'esprit que les jugements qu'elle en portait ne trouvaient point de contradicteurs. Cette dame était veuve d'un noble Indien qui lui avait laissé assez de richesses pour vivre d'une manière convenable à sa qualité. J'allais souvent chez elle, et j'y rencontrais presque toujours des académiciens dont je mettais à profit la conversation. Je retenais ce que je leur entendais dire de singulier. Je prenais garde à leurs tours, à leurs expressions, et je remarquais que ces hommes-là avaient une façon de penser supérieure à celles des personnes ordinaires. Enfin, j'achevai d'apprendre, en les écoutant, toutes les délicatesses du langage proconchi.

Lorsque je crus en posséder l'esprit et les raffinements, je fus assez téméraire pour vouloir prêcher devant l'Académie en corps; mais, pour être plus sûr

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