CAPITAINE DE FLIBUSTIERS DANS LA NOUVELLE-FRANCE
Chez les Iroquois.
Mon père et ma mère, Français d'origine, allèrent s'établir en Canada, aux environs de Montréal, sur le fleuve Saint-Laurent. Ils vivaient là dans cette heureuse tranquillité que procure aux Canadiens la soumission que le gouvernement exige d'eux. J'aurais été bien élevé, si j'eusse été disciplinable, mais je ne l'étais point. Dès mes premières années je me montrai si rebelle et si mutin qu'il y avait sujet de douter que je fisse jamais le moindre honneur à ma famille. J'étais emporté, violent, toujours prêt à frapper et à payer avec usure les coups que je recevais.
Je me souviens que ma mère voulut un jour m'attacher à un poteau pour me châtier plus à son aise et que, n'en pouvant toute seule venir à bout, tout petit que j'étais, elle pria un jeune prêtre, qui venait au logis m'apprendre à lire, de lui prêter la main. Il lui rendit ce service fort charitablement dans la pensée que cette correction pourrait m'ètre utile, en quoi
certes il se trompa. Bien loin de considérer son action comme un trait de charité dont je lui étais redevable, elle passa dans ma petite tète pour une injure qui me déshonorait, et que je devais laver dans son sang.
Je tournai donc toute ma fureur contre ce pauvre diable de maître, et je résolus de le tuer ^. Me sentant trop faible pour exécuter un si grand projet, je le communiquai à plusieurs enfants, aussi méchants que moi, qui ne manquèrent pas de l'approuver, et de m'offrir leurs bras pour une mort aussi juste. Les conjurés se munirent de pierres, et assaillirent tous ensemble le misérable auquel ils en voulaient; de façon qu'il aurait éprouvé le sort du premier martyr chrétien ^ si quelques personnes qui passèrent par hasard dans ce temps-là ne l'eussent dérobé à nos coups. Ce bon ecclésiastique nommé Périac est revenu en France dans la suite. Il demeure actuellement à Nantes dans un séminaire dont il est supérieur. Il n'y a pas trois mois que je l'ai vu et c'est lui qui m'a fait souvenir de ce bel exploit, en me disant qu'il était ravi d'avoir fait une fausse prédiction, ayant prédit dans mon enfance que je me ferais tuer avant que j'eusse de la barbe.
Mes parents, qui me voyaient faire tous les jours quelque espièglerie comme celle dont je viens de parler, ne jugeaient pas de moi plus favorablement, et je m'étonne aujourd'hui que je sois encore au monde, après m'ètre tant de fois exposé à périr. Jamais enfant n'a fait paraître tant de dispositions à devenir un querelleur furieux, un nouvel Ismaël, fils d'Agar. Je n'étais pas content que je n'eusse entre les mains couteaux, flèches, épées, pistolets : c'étaient là mes poupées. On faisait de moi tout ce qu'on voulait quand on me promettait de ces armes, et si l'on avait l'imprudence de
1. Ces instincts violents et brutaux du jeune Beauchêne l'accompagneront jus(}u'à la fin. Lesage nous dit, dans la préface, qu'il mourut à Tours, à la suite d'une quefclle avec les Anglais, le H décembre 1731.