‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 35 sur 45 · Saint Etienne · texte numérisé non relu

Saint Etienne

m'en donner je les essayais sur les premiers animaux que je rencontrais. Je n'avais pas sept ans qu'il ne restait ni chat, ni chien, ni porc dans le voisinage. C'est ainsi que j'exerçais ma valeur en attendant que je fusse assez fort pour en faire un plus noble usage et combattre avec mes trois frères contre les Iroquois.

Ces sauvages, gagnés par les présents des Anglais, faisaient quelquefois des courses jusqu'aux portes de Montréal. Ils entraient dans le pays par pelotons, se tenaient cachés dans les bois pendant le jour, se rassemblaient la nuit et venaient fondre sur quelque village. Ils le pillaient, puis se retiraient promptement avec leur butin après avoir mis le feu aux choses qu'ils ne pouvaient emporter. Mais ils avaient grand soin surtout de ne pas oublier les chevelures de ceux qu'ils avaient tués. Je les ai souvent vus couper de ces chevelures et sans contredit ils s'y prennent plus adroitement que les barbiers d'Europe pour ne point perdre de cheveux, puisqu'ils arrachent en même temps la peau de dessus le crâne. Ils étendent ces peaux sur de petits cercles d'acier, et les conservent précieusement. Voilà les drapeaux qu'ils aiment à prendre sur leurs ennemis. Il faut voir de quel œil on regarde ces trophées chez les Iroquois. On juge de leur courage par la quantité de chevelures qu'ils possèdent. Ils sont honorés et respectés à proportion, sans toutefois que la gloire d'un père qui se sera distingué des autres par son courage influe le moins du monde, comme en Europe, sur un fds qui paraîtra indigne de lui.

La troupe d'Iroquois qui se faisait le plus redouter vers Chambly ^ et Montréal avait pour chef un sauvage des plus célèbres. Il aurait pu lui seul fournir de cheveux le perruquier de Paris le plus achalandé. C'était la terreur du Canada. Ce terrible mortel s'ap-

1. Chambly était un fort, voisin de Montréal, sur l'autre rive du Saint-Laurent

28 i PAGES CHOISIES DE LESAGE

pelait la Chaudière Noire. Il n'y a personne en ce pays-là qui puisse se vanter de n'avoir pas frémi à ce nom formidable. Croira-t-on bien que Ton demandait dans les prières publiques d'être délivré de sa rage, de même qu'autrefois, dans certaines provinces de France, les peuples priaient Dieu de les délivrer de la fureur des Normands?

Tout ce que j'entendais dire de ce fameux sauvage, m'inspirait moins de crainte que d'envie de le voir. Je savais que les Iroquois, au lieu de tuer les enfants, avaient coutume de les emporter pour les élever au milieu d'eux. Cela me fît souhaiter qu'ils m'enlevassent. « Je suis curieux, disais-je, de connaître ces gens-là par moi-même et d'éprouver si j'aurai aussi peu d'agrément dans leur habitation que j'en ai dans ma famille où l'on me gronde et me contredit à tout moment. Les sauvages sans doute me laisseront manier des armes à discrétion; loin de combattre, comme mes parents, le plaisir que je prends à m'en servir, ils verront avec joie mon humeur belliqueuse et me donneront des occasions de l'exercer. » Je formai donc le dessein de les aller joindre dès la première course qu'ils feraient vers Montréal. Ce qui ne manqua pas d'arriver peu de temps après, ainsi que je vais le raconter. M. de Frontenac s'embarqua pour passer en France. A peine fut-il parti que les Iroquois voulurent profiter de son absence pour se venger des ravages qui avaient été faits l'année précédente dans un de leurs cantons par MM . les marquis de Denouville , de Caillères et de Vaudreuil. Ainsi de toutes parts on n'entendit plus parler que de villages surpris, pillés et brûlés. Pour moi j'attendais impatiemment que la troupe de la Chaudière Noire s'approchât de nous lorsqu'un soir l'alarme se répandit dans nos quartiers. Les hommes courent aux armes^ et se préparent à défendre la patrie. Quel sujet de ravissement pour mes yeux de voir tout le monde s'apprêter au combat ! Au lieu de me cacher avec les,

LES AVENTURES DE liEAUClIÈNE 285

femmes, je me disposai à suivre mes frères qui étaient en Age de se servir de leurs épées pour la défense de nos dieux pénates et je m'écriai dans l'excès de la joie qui me transportait que j'étais bien aise de voir ce sauvage dont le nom retentissait de tous côtés. Ce qui m'attira de la part de ma mère une réprimande précédée d'un soufflet cju'à la vérité je n'osai rendre, mais que je me promis bien de ne pas laisser impuni K Je m'échappai de ses mains, quelques efforts qu'elle fit pour me retenir, et, courant vers le lieu où j'entendais tirer, j'arrivai sur le champ de bataille, résolu de m'enfuir avec les Iroquois ou, s'ils dédaignaient de me prendre, d'être du moins spectateur du combat, tant pour me venger de ma mère que pour jouir d'un spectacle qui m'était agréable.

Les sauvages firent leur coup en moins d'un quart d'heure. Ils tuèrent une trentaine de personnes, avant qu'on fût en état de les repousser, mirent le feu à plusieurs maisons et se retirèrent avec un butin plus gros que riche et quelques prisonniers parmi lesquels mon frère aîné eut le malheur de se trouver. Comme je cherchais des yeux les Iroquois, j'en aperçus douze ou quinze c{ui démeublaient une maison avant cjue de la brûler et qui en enlevaient deux petits enfants. Je criai aussitôt à pleine tête : •

« Quartier, Messieurs, quartier! Je me rends; emmenez-moi avec vous. »

Je ne sais s'ils m'entendirent, mais je me présentai à eux de si bonne grâce, qu'ils ne purent me refuser la satisfaction d'être leur prisonnier. L'un d'entre eux me prit sur ses épaules et nous rejoignîmes promptcment le gros de la troupe. Ce cpi'il y a de plus singulier, c'est qu'au lieu de pleurer comme les autres petits garçons, je tenais dans mes mains un chaudron et un vase d'étain, que le sauvage qui me portait avait quittés pour me mettre sur ses épaules.

1. Beauchêne ignore absolument l'amour filial : c'est un des traits les plus déplaisants de son caractère.

'Àiîij PAGES CHOISIES DE LESAGE

Après une marche de huit à dix lieues, les Iroquois, remarquant l'approche du jour, s'arrêtèrent dans le bois pour s'y reposer jusqu'au soir. Comme ils allaient se remettre en chemin, ils furent tout à coup attaqués par deux cents tant Canadiens qu'Algonquins, qui malheureusement, ne s'étant pas aperçus assez tôt du lieu où les prisonniers étaient attachés, ne purent les délivrer. Les Iroquois qui les gardaient, ayant ouï le cri de guerre ^ se hâtèrent de les assommer. On a bon marché des Iroquois lorsqu'on les surprend : ils aiment mieux attaquer que se défendre. Aussi prirentils bientôt la fuite, nous emportant sur leurs épaules, et laissant neuf des leurs au pouvoir de leurs ennemis.

Les Canadiens qui venaient de faire une si brusque expédition, étaient commandés par MM. de Maricourt, de Sainte-Hélène et de Longueuil, frères de M. d'Herville, chef d'escadre, tous trois pleins de valeur et des premiers de Montréal. Ces braves of^ciers, poussés par les sollicitations de mes deux autres frères, firent cette tentative pour arracher des mains des sauvages mon aîné et moi.

Dans le canton d'Iroquois où je fus mené, on avait coutume de brûler les prisonniers qu'on faisait. On les liait à un poteau autour duquel on allumait quatre feux à une distance assez grande pour que ces misérables fussent des deux et quelquefois des trois jours entiers à rôtir avant que d'expirer. Les Canadiens avaient souvent menacé ces sauvages de les traiter de la môme façon s'ils n'abolissaient cette barbare coutume et ne faisaient meilleure guerre. Les Iroquois avaient toujours méprisé leurs menaces, de sorte que M. de Maricourt et ses frères, quelque horreur qu'ils eussent pour une pareille inhumanité, crurent qu'ils

1. Ce cri, que les Canadiens ont imité des sauvages, est un hurlement qui se fait en se frappant pkisieurs fois de la main sur la bouche. Il sert à deux fins : à effrayer l'ennemi qu'on surprend, et de signal en même temps. (Note de l'auteur.)

devaient à leur tour l'exercer sur les neuf prisonniers qu'ils venaient de faire.

Tout le monde sait que chez les sauvages un homme qu'ils ont pris, à quelque genre de mort qu'ils le réservent, peut être dérobé au supplice par un des assistants qui l'adopte en lui jetant un collier au cou et une couverture sur le corps, sans autre cérémonie.

Or il faut observer que ce M. de Maricourt dont je viens de parler avait autrefois été enlevé par les Iroquoiset adopté de cette sorte et qu'ayant trouvé moyen de s'échapper de leurs mains, il était revenu à Montréal.

Il voulait donc par représailles, comme chef de l'expédition, que les neuf sauvages qu'il avait pris fussent brûlés. Il y était encore poussé par mes parents qui demandaient leur trépas avec de fortes instances et tous les Canadiens y consentaient ; mais M. de Saint-Vallier, évèque de Québec, se trouvant alors à Montréal où il était venu donner la confirmation, s'y opposa de tout son pouvoir. Il tint au peuple un discours très pathétique et employa jusqu'aux larmes pour exciter sa compassion. Cependant la politique rendit inutile l'éloquence du prélat, M. de Maricourt fut inexorable et tous les spectateurs jugèrent aussi qu'on devait dans cette occasion préférer la cruauté à la douceur.

On attacha les prisonniers à un poteau et l'air aussitôt retentit de leurs voix; ils commencèrent à chanter ce qu'ils appellent leur chanson de mort ^ Cette chanson contient ordinairement l'énumération des personnes qu'ils ont tuées dans leurs courses et le nombre des chevelures qui parent leurs cabanes. Malgré l'appareil effrayant de la mort qui les environne, ils paraissent tranquilles, on ne voit sur leur visage aucune impression de crainte ni de douleur. Ils regardent comme une lâcheté d'avoir peur de mourii? et même de ne pas chanter quand on va perdre la vie.

Page 1