‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 36 sur 45 · Dans Alala, Cliaclas entonne aussi son chant de mort · texte numérisé non relu

Dans Alala, Cliaclas entonne aussi son chant de mort

Il y a peu d'Européens capables d'un si grand sangfroid.

Tandis que M. de Maricourt donnait ses ordres pour le supplice des neuf Iroquois, il s'aperçut que le plus apparent d'entre eux ne chantait pas et qu'au lieu de témoigner autant de gaîté que ses compagnons, il était enseveli dans une profonde affliction. Il lui en fit des reproches en langue iroquoise qu'il savait bien.

« Comment donc, ami, lui dit-il? tu manques de fermeté; il semble que tu finisses tes jours à regret.

— Tu te trompes, lui répondit le sauvage, ce n'est point la mort qui m'afflige et m'empêche de chanter. Je suis plus brave que toi. Regarde mon casse-tête i; tu y verras les marques de cinquante-cinq ennemis que j'ai tués. Ce qui m'attriste en ce moment, ajoutat-il, c'est de t'avoir arraché toi-même, il y a dix ans, au sort que tu me fais éprouver aujourd'hui. »

A ces mots, M. de Maricourt envisagea l'Iroquois avec plus d'attention qu'auparavant et le reconnut pour le sauvage qui l'avait adopté. Il court à lui d'abord en l'appelant son père; il l'embrasse aA^ec transport à plusieurs reprises. Ensuite, se tournant vers le peuple, il lui demande la grâce de ce sauvage. Le peuple, déjà tout attendri de cette reconnaissance, commençait à crier qu'on le déliât, quand un nommé Cardinal, jeune bourgeois de Montréal, dont le frère avait été tué dans la dernière expédition, s'étant brusquement approché de l'Iroquois qu'on voulait sauver, lui plongea dans l'estomac le couteau que l'on porte attaché à la jarretière dans ce pays-là : ce qui fit beaucoup de peine à M. de iMaricourt.

Après qu'on eut fait brûler sept des huit prisonniers qui restaient on laissa le huitième exposé deux ou trois heures aux feux qui étaient allumés autour de lui, afin qu'il pût parler plus pertinemment des dou-

1. Espèce (le massue recourbée par le bout et un peu coupante dans sa convexité. (Note de l'auteur.)

leurs cuisantes que ses camarades avaient souffertes, lorsqu'il serait de retour dans son canton, où il fut envoyé pour dire aux siens que s'ils ne cessaient de brûler leurs prisonniers, ils devaient s'attendre aux mêmes traitements. Cet exemple de sévérité eut plus de force sur les Iroquois que la douceur avec laquelle on en avait toujours usé avec ceux d'entre eux qui avaient été pris. Effectivement on les renvoyait libres et quelquefois même chargés de présents. Ils ne brûlèrent plus de Canadiens depuis ce temps-là. Mais quelques Hurons et grand nombre d'Algonquins me donnèrent cet amusement pendant les six années que je demeurai chez les Iroquois.

En arrivant dans le village je retrouvai une mère. Une femme qui venait de perdre dans le combat un de ses enfants avec son mari m'adopta et, faisant choix d'un autre époux, elle fut bientôt consolée. Mais je parle en Européen, elle n'avait pas besoin de consolation : bien loin de s'affliger de la perte qu'elle venait de faire, elle s'en réjouissait. Outre l'honneur infini que faisaient rejaillir sur elle les défunts qui étaient morts glorieusement pour le pays, ils lui laissaient pour succession une copieuse quantité de chevelures.

Il y avait plusieurs enfants de mon âge dans la cabane et un assez grand nombre dans le village. Je crus n'avoir rien perdu puisque je me voyais un père, une mère, des frères et des compagnons. Mais, ce qui me plaisait le plus dans mes nouveaux parents, c'est qu'au lieu de m'empècher, comme les premiers, de toucher aux armes, ils m'apprenaient à m'en servir et m'y laissaient exercer continuellement. Je m'attirais néanmoins de temps en temps des corrections un peu rudes parce que je cherchais souvent querelle et que j'en venais aux mains avec d'autres petits garçons que je blessais dangereusement. Il y avait tous les jours quelque tête cassée de ma façon. Ce qui était cause que mes parents sauvages voulaient quelquefois me renvoyer en Canada, quoiqu'ils m'aimassent tendre-

PAGES CHOIStES DE LESAGE. 25

ment. Ils ne pouvaient pourtant s'y résoudre; car je leur témoignais une si grande répugnance à les quitter, quand ils me menaçaient de me faire conduire à Montréal, que je les attachais plus fortement à moi. J'allai en course contre d'autres sauvages et l'on me mit des grandes parties de chasse dès l'âge de douze ans. Il est vrai que j'étais plus robuste et plus formé que les jeunes gens ne le sont à dix-huit; sans cette force qui a toujours été en augmentant jusqu'à ce jour, et qu'on peut appeler extraordinaire S j'aurais péri dans cinquante occasions où seule elle m'a sauvé la vie.

Je pourrais mieux que personne faire ici une fidèle peinture des usages et des mœurs des Iroquois; mais il y a tant de ces faiseurs de relations que je laisse de bon cœur à d'autres le plaisir de faire connaître ce qu'ily a de faux dans celles qui sont entre les mains de tout le monde ^. Ayant été élevé parmi ce peuple sauvage, je dois être bien instruit de ses coutumes. J'en ai même tellement pris l'esprit, que je me suis regardé longtemps comme Iroquois. Il m'a fallu plusieurs années, je ne dis pas pour vaincre, mais pour adoucir un peu cette férocité que j'ai contractée avec ces hommes si différents des autres et dont le genre de vie ne flattait que trop mes inclinations.

Je ne respirais que les combats. Cependant quelque envie que j'eusse de me battre, je refusais de suivre mes parents quand ils allaient en guerre contre les Canadiens et même contre les Algonquins ; ce qu'ils faisaient assez souvent pour plaire aux Anglais qui les y engageaient et leur envoyaient pour cela quantité d'armes, de quincaillerie et d'eau-de-vie. Ils firent de si fréquentes courses au Canada que M. de Frontenac, qui en était gouvel^neur, se mit à leurs trousses

1. Bsauchêne est quelque peu vantard : on s'en apercevra dans la suite.

2. Il est regrettable que Beauchêne ait été aussi laconique : car les voyageurs qui ont parlé des Iroquois n'ont sans doute pas vécu de leur vie pendant six ans comme notre héros.

LES A\ENTURES DE BEAUCIIÈNE 291

vers l'année 1695 et vint i)iller le canton où je demeurais. Nos sauvages eurent cette obligation aux Anglais qui étaient avec nous et qui leur avaient fait entendre que rien n'était plus aisé que d'arrêter M. de Frontenac sur la frontière même. •

On ne saurait être plus embarrassé que je le fus dans cette occasion. Je ne voulais point absolument combattre contre les Canadiens; les Iroquois, me croyant assez fort pour payer de ma personne, menaçaient de me tuer si je ne faisais pas comme les autres. Quel parti prendre? Heureusement pour moi, l'amour que je conservais pour ma patrie ne fut pas mis à une forte épreuve, puisque les Canadiens entrèrent dans notre canton en si bon ordre qu'il nous fallut reculer et se laisser ruiner sans pouvoir rien entreprendre contre eux, ni leur faire d'autre mal que de leur tuer la nuit quelques sentinelles à coups de flèches. Comme ils bornaient leurs ravages à détruire, arracher, brûler sans profiter de nos dépouilles, ils se lassèrent bientôt d'exercer une fureur infructueuse. Ils retournèrent sur leurs pas. Ce que nous n'eûmes pas plutôt rem.arqué qu'il nous prit envie de les poursuivre, donnant plus à la vengeance que nous n'avions fait à la défense du pays. Nous ne songions nullement à des attaques générales. Chaque chef de village conduisait son monde ainsi qu'il le jugeait à propos. Divisés en trois ou quatre troupes, nous ne fîmes pendant plusieurs jours que côtoyer les ennemis et voltiger la nuit sur leur aile gauche sans pouvoir les entamer.

Un soir pourtant nous en aperçûmes environ deux ou trois cents qui, ne nous croyant pas si près d'eux, s'étaient retirés dans une prairie assez loin du reste de leur armée. Nous résolûmes d'enlever ce petit corps que nous attaquâmes un peu après minuit. Je me mis de la partie, sur l'assurance qui me fut donnée que c'étaient des Hurons, qui prenaient sur la gauche pour gagner leur pays le long du grand lac. Nous en tuâmes d'abord une demi-douzaine; mais quatre ou cinq

pelotons, qui étaient comme des gardes avancées, nous reçurent de si bonne grâce, qu'ils nous mirent bientôt en désordre et en fuite. Ils nous choisissaient à la lueur des feux allumés autour de leurs troupes, et ne perdaient pas un coup de fusil.

La passion que j'avais pour la guerre ne me permettant pas d'être des premiers à me retirer, je fus enveloppé avec mon père adoptif qui, voulant me dégager de cinq ou six Canadiens qui m'environnaient^ se trouva pris avec moi. Nous fûmes attachés à des arbres, et nous comptions bien qu'on nous ferait brûler dès qu'il ferait jour. Je n'étais pas trop content de l'être si jeune, et, ce qui me mortifiait encore plus qu'une mort prématurée, c'est que, n'ayant pas tué d'ennemis, je n'avais rien à dire pour chanson de mort. Mon père sauvage, entrant dans ma peine, me disait, pour me consoler, qu'il suffisait pour mourir en brave homme que j'eusse été pris les armes à la main.

(Quoiqu'il dût être persuadé qu'il serait sauvé avec moi si je me faisais connaître, il m'exhortait cependant à ne pas découvrir que j'étais Canadien. Je le lui promis sans savoir pourquoi, et sans lui témoigner que c'était faire le fin fort mal à propos. Trop de vivacité néanmoins m'empêcha de lui tenir parole. Parmi ceux qui vinrent nous examiner lorsqu'il fut jour, un grand homme me prit par le menton pour me regarder en face, et dit ensuite aux autres : « Parbleu! Messieurs, en voici un bien jeune : ce serait dommage de le faire rôtir, ce n'est qu'un enfant. » A ces paroles que je ne pus souffrir patiemment, je lui dis en colère : « Grand benêt, on n'a qu'à me délier et me lâcher après toi, tu verras si je ne suis qu'un enfant. »

Mon emportement causa une extrême surprise aux Canadiens, qui s'approchèrent de moi en foule pour me considérer avec toute l'attention que leur parais^ sait mériter un jeune Iroquois qui parlait si bien la langue française. Nous fûmes aussitôt détachés, mon

père sauvage et moi. L'on nous conduisit au commandant qui, m'ayant lait avouer que j'étais né Canadien, nous offrit la vie, si nous voulions qu'il nous emmenât avec lui. J'acceptai son offre sans balancer, comptant bien que je m'enfuirais dès la première occasion qui s'en présenterait. Pour le sauvage, il refusa de me suivre et ne cessa de me faire des reproches, jusqu'à ce que, lui ayant fait donner la liberté, je lui eus promis de le rejoindre dans peu.

L'officier qui commandait la troupe des Canadiens que nous avions attaqués si mal à propos s'appelait M. Le Gendre... Comme il était dans la nécessité d'aller à Québec, il me proposa de faire avec lui ce petit voyage et j'acceptai volontiers la proposition. En passant par Montréal je voulus, par pure curiosité, voir mes parents sans me faire connaître. Je m'imaginais que c'était une chose aisée : je me trompais. Ma résolution ne put tenir contre les mouvements de tendresse que la nature inspire dans ces occasions. Quand j'abordai mon père et ma mère, ces doux noms sortirent de ma bouche malgré moi, au lieu de ceux de Monsieur et de Madame que je croyais seulement prononcer.

Je fus reçu au logis comme l'enfant prodigue. Les auteurs de ma naissance remercièrent le ciel de mon retour : pour mes frères, qui ne m'avaient jamais aimé, ils en eurent peu de joie, et les voisins aussi. Ces derniers, se souvenant encore de mes espiègleries, frémirent en me revoyant. Mon père et ma mère allèrent avec empressement demander ma liberté à M. Le Gendre qui ne put la refuser à leurs insiances, quelque chagrin qu'il eût de me perdre.

On juge bien qu'un garçon de mon humeur ne pouvait faire un long séjour dans la maison paternelle sans s'y ennuyer. Je regrettai bientôt mes sauvages; je n'étais pas tout à fait le maître au logis, ce qui me paraissait un état trop gênant; je trouvais fort dure la nécessité d'être soumis au droit que mon père

et ma mère avaient de me faire des réprimandes impunément. A Tégard de mes frères, quoiqu'ils fussent officiers et mes aînés, je les mis sur un bon pied. Je les accoutumai à plier devant moi, aussi bien que les étrangers, qui, pour n'être pas obligés d'avoir tous les jours les armes à la main, aimaient mieux se résoudre à souffrir mes airs de hauteur.

Pour éviter l'oisiveté dans laquelle je ne pouvais manquer de tomber, je me donnai tout entier à la chasse. Pour cet effet, je m'associai avec des Algonquins, et, vivant plus en sauvage qu'en Canadien, j'étais souvent des six mois sans revenir chez mes parents , qui, loin de se plaindre de ces longues absences, m'en savaient alors fort bon gré. Quelquefois aussi je revenais avec une troupe d'Algonquins qui m'avaient choisi pour leur chef, et qui suivaient mes ordres. En arrivant dans Montréal à leur tète, j'étais plus fier qu'un général, et malheur aux bourgeois qui ne me saluaient pas profondément, ou qui m'osaient regarder entre deux yeux! {Aventures de Beauchêne, I.)

La flibuste.

Au commencement de la guerre de la Succession d'Espagne. les Canadiens français font un traité avec leurs vieux ennemis les Iroquois, qui enterrent la hache, plantent l'arbre de paix, et dansent le calumet. Tout l'effort de la colonie se porte désormais contre les Anglais. Beauchêne, à la tête de ses fidèles Algonquins, guerroie quelque temps contre eux. Mais il se décide bientôt à essayer la guerre sur mer, plus efficace, et il se rend à Port-Royal i pour prendre service sur la frégate la Biche, que M. de Subarcas, gouverneur d'Acadie, venait de fréter.

La frégate la Biche était encore sur les chantiers. Elle fut lancée à l'eau devant nous, et la manière dont cela se fit fut, pour mes sauvages de même que pour

4. Port-Royal, en Acadie, sur la l)aie Française, aujourd'hui Annapolis, en Nouvelle-Ecosse, sur la baie de Fundy.

moi, un spectacle aussi amusant qu'il était nouveau. Nous montions continuellement dessus comme sur le brigantin ^ qui était dans le port. Nous en admirions la construction et un si bel ouvrage de l'art nous donnait une furieuse impatience d'être sur mer pour voir la manœuvre de ces vaisseaux. Cependant le hasard satisfît en partie notre curiosité en amenant au port un bâtiment sans voiles. Nous fûmes étonnés de sa vitesse et de sa légèreté ; quoiqu'il fût presque aussi gros que la frégate neuve, il semblait voler sur la mer. C'était un vaisseau de flibustiers ^ dont le capitaine, qui se nommait Morpain, est présentement, je crois, capitaine de port sur les côtes de Canada. Il venait de faire du bois et de l'eau et de vendre la prise qu'il avait faite sur les Anglais, et qui consistait en deux petits bâtiments chargés de farine.

Flibustiers, Canadiens et Algonquins, au nombre de quatre cents, repoussent le furieux assaut de quatre à cinq mille Anglais, débarqués de vingt-huit vaisseaux, qui essayaient d'enlever Port-Royal et de se rendre maîtres de l'Acadie. Sur ces entrefaites, la Biche étant expédiée en France, Beauchêne, qui ne voulait pas rester enfermé dans une garnison, ni être renvoyé au Canada, se laisse facilement gagner par les sollicitations des flibustiers, et il s'enrôle parmi eux pour faire des courses contre les Anglais.

Les flibustiers, pour attiser le feu, nous représentaient qu'on se moquerait de nous en Canada, si l'on nous y voyait retourner au bout de quatre mois sous l'aile de nos pères et mères, après leur avoir dit adieu pour longtemps. Ils m'exposaient en particulier, et me vantaient tout ce que leur état avait de plue propre à flatter mes inclinations.

« Ce qu'il y a de gracieux parmi nous, me disaientils, c'est que chacun est officier et ne travaille que pour lui. Nous sommes tous égaux, et notre capitaine

Page 1