Petit brick léger, à l'usage des corsaires ou brigands
2. Flibustiers, de flyboat, bateau-mouche, armé pour faire la course.
296 PAGES CHOISIES de lesage
n'a point d'autre privilège que celui de passer pour avoir lui seul deux voix dans les délibérations. Je dis passer, car pour dire les choses comme elles sont, il n'a qu'une voix comme les autres : ou du moins, il n'en a point du tout, puisque, quand il s'agit de résoudre si l'on attaquera ou non, l'alternative n'est pas à son choix, et qu'il doit nécessairement opiner pour l'attaque, afin de n'être jamais obligé de combattre contre son sentiment. Vous nous avez vus les armes à la main , ajoutaient-ils , et vous avez pu remarquer que nous avons le cœur au métier. Faut-il en découdre? Nous nous y comportons en braves gens. L'occasion nous manque-telle d'exercer notre valeur? Rire, boire, jouer, voilà notre occupation. Peut-être vous étonnez-vous que nos vaisseaux soient petits, mais songez qu'ils en sont tous plus légers, et nous les voulons de cette sorte pour joindre facilement ceux que nous avons dessein d'attaquer. Si vous étiez d'humeur à prendre parti avec nous, vous verriez que les plus grands vaisseaux ne nous épouvantent point. Avec nos bâtiments de six ou huit pièces de canon, nous en emportons quelquefois de cinquante pièces, et de deux à trois cents hommes d'équipage. Pourquoi cela? C'est que, sans canonner, nous allons tout d'un coup à l'abordage, et qu'alors un brave officier vaut mieux que dix soldats.
« Vous avez pu juger aussi, poursuivaient-ils, par les farines que nous avons vendues au gouverneur, que dans les prises que nous faisons nous ne payons qu'un dixième à l'Amirauté et que tout le reste est pour nous. D'abord que nous nous sommes rendus maîtres d'un vaisseau, nous faisons le partage de ses marchandises, au pied du grand mât, quand cela se peut, sinon, nous envoyons vendre la capture au premier port, et nous en partageons le prix. Nous ne sommes pas alors fâchés de n'être qu'un petit nombre. Moins il y a de parts, plus elles sont grosses. Au reste on a souvent éprouvé qu'on est toujours assez de gens
à un abord pour peu qu'on soit crhommes vaillants. Quoique nous ne soyons pas ordinairement en grand nombre lorsque nous attaquons, cela ne nous empêche pas de combattre à découvert sans nous bastinguer ou retrancher , comme on fait sur tous les autres vaisseaux, »
Tous ces discours et beaucoup d'autres encore, que ces flibustiers me tenaient tous les jours pour me débaucher, m'inspirèrent enfin l'envie d'exercer leur profession avec eux. Je leur promis de les aller joindre le jour de leur départ le plus secrètement qu'il me serait possible, attendu que M. de Subarcas, qui se doutait de notre complot, leur avait défendu de m'emmener avec eux, sous peine de leur faire perdre ce qui leur était dû de reste pour leurs farines, et qu'il leur devait payer en lettres de change.
J'avais coutume de passer de temps en temps des deux ou trois jours à chasser dans les bois avec quelques-uns de mes sauvages ou bien j'allais le long des côtes à la découverte. Lorsque je sus le jour que le vaisseau devait partir, et le lieu où je devais l'attendre^ je pris au magasin des provisions pour plusieurs jours, et je sortis à mon ordinaire avec neuf ou dix de mes Algonquins que je menai jusqu'à l'endroit qu'on m'avait indiqué. Dès que je l'eus reconnu, je leur fis reprendre la route de Port-Royal en nous écartant dans les bois afin de pouvoir leur échapper. J'avoue que ce fut pour moi un triste quart d'heure que celui-là. En considérant que j'allais quitter des amis tout dévoués à mon service, j'en soupirai de douleur et, malgré la dureté de mon naturel, je me sentis presque aussi affligé qu'un père, que la nécessité oblige à s'éloigner de ses enfants.
J'avais peut-être trente ou quarante pistoles en monnaie du pays, c'est-à-dire en cartes à jouer, signées du gouverneur et de l'intendant. J'avais envie de leur donner cela : mais je ne savais comment m'y prendre. Cependant je m'avisai de dire à l'un d'entre eux que
je m'étais imprudemment chargé de ces cartes plus incommodes que pesantes, et que je le priais de les porter à son tour pour me soulager. Après quoi, m'étant arrêté en chemin, je leur dis d'aller toujours au petit pas. Ce qu'ils firent dans la pensée que je les rejoindrais dans un moment. Sitôt que je les eus perdus de vue, je retournai vers le lieu oi^i les flibustiers m'avaient donné rendez-vous et je m'y cachai en attendant leur arrivée.
C'était une petite île à douze ou quinze lieues de Port-Royal. Le soleil commençait à se coucher, quand je découvris le vaisseau des flibustiers : il était temps qu'il parût. Touché de l'inquiétude où j'étais sûr que je mettais mes pauvres sauvages, je les plaignais, et il y avait des moments où je me sentais tenté de les aller retrouver dans le bois. Je suis persuadé qu'ils y passèrent la nuit à me chercher, en poussant des cris et des hurlements. Quoi qu'il en soit, d'abord que •je vis venir mes nouveaux compagnons, je cessai de m'occuper des autres , et ne songeai plus qu'à me distinguer dans la flibuste par des actions d'éclat.
La première chose que me dirent les flibustiers fut que le gouverneur, ravi de les voir partir sans moi, leur avait expédié leurs lettres de change le plus galamment du monde. Ce qui nous fournit une belle occasion de rire à ses dépens. Je n'aurais guère tardé à m'apercevoir, si je n'en eusse pas déjà été convaincu, que je ne pouvais être avec des vivants d'une humeur plus conforme à la mienne. Ils me revêtirent d'un habit d'ordonnance, et se cotisèrent tous pour me faire une bourse, afin que je pusse jouer avec eux : car enfin que faire sur mer si l'on ne joue? J'eus peu de peine à m'y accoutumer, et de là prit naissance et racine en moi la mauvaise passion que j'ai pour le jeu, et que je ne saurais me flatter de pouvoir jamais vaincre.
Je donnai au commencement la comédie à ces gri-
vois* par mes naïvetés et par la trop docile simplicité avec laquelle j'exécutais tout ce qu'ils me disaient qu'il fallait faire. Le désir d'apprendre la marine me rendait capable de tout : je me souviens, par exemple, qu'ils eurent la malice de me laisser pendant un demiquart d'heure me tourmenter pour empêcher le vaisseau de pencher sur les flots, comme si le poids de mon corps eût pu produire cet effet sur un grand bâtimçnt de même que sur un petit canot. Heureusement je ne faisais pas deux fois la même sottise, et quinze jours après notre embarquement je n'étais pas plus neuf que les autres.
Ils voulurent voir un jour, pour se divertir seulement, si j'avais mauvais vin, et, remarquant que je n'aimais point cette liqueur, ils me firent boire de l'eau-de-vie. Je m'enivrai de cette boisson sans répugnance et me mis dans l'état où ils me souhaitaient pour faire leur épreuve. A mesure que les vapeurs de l'eau-de-vie troublèrent ma raison, j'en devenais plus gai. Ce qui obligea quelques-uns de mes confrères à m'agacer. Ils affectèrent de me dire des choses désobligeantes, et de me pousser à bout. J'en fus piqué tout de bon, et, me jetant sur eux le coutelas à la main, je ne sais ce qu'il en serait arrivé, si les flibustiers qui m'observaient ne m'eussent saisi par derrière et attaché jusqu'à ce que ma fureur et mon ivresse fussent passées. Ce qu'il y eut de plus malheureux dans cette scène, c'est que je balafrai un flibustier fort aimé de tout l'équipage, quoiqu'il fût Espagnol. J'en eus beaucoup de chagrin lorsque j'appris que tout cela n'avait été qu'une comédie concertée entre mes camarades. Telle est souvent la fin des jeux de la folle jeunesse. Ils dégénèrent en affaires sérieuses.
Je bridais d'impatience de rencontrer un vaisseau pour en venir aux prises avec lui. J'étais fort curieux de voir de quelle façon je me tirerais d'un combat