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Le premier sens de grivois est celui de soldai

naval, et j'avouais franchement aux flibustiers que s'ils me faisaient demeurer encore quelque temps dans l'inaction, ils m'obligeraient à regretter mes sauvages. Néanmoins, malgré la démangeaison que j'avais d'aller à l'abordage, il se passa près d'un mois sans qu'il s'en offrît la moindre occasion. A la fin pourtant nous rencontrâmes une frégate anglaise de vingt-quatre pièces de canon et de cent trente hommes d'équipage.

Je n'avais point été surpris qu'on fît la . prière publique soir et matin sur le vaisseau : mais je le fus au delà de tout ce qu'on peut penser, quand j'entendis notre équipage entonner joyeusement le Salve, sitôt que nous fûmes à la portée du canon. Effectivement cette prière se trouva très convenable à une vingtaine des nôtres qui furent tués pendant une demi-heure que nous demeurâmes exposés au feu du canon et de la mousqueterie des Anglais, sans qu'il nous fût possible de les aborder. Aussi dès que nous eûmes mis pied sur leur pont, nous terminâmes cette affaire, et, pour cinq hommes que nous perdîmes encore, ils en eurent plus de soixante d'expédiés, et le reste se rendit.

Morpain et les autres jugèrent bien alors qu'ils ne s'étaient pas trompés, quand ils m'avaient fait l'honneur de me croire doué des qualités requises pour être flibustier : car je fus un des premiers à sauter sur le bord ennemi et à me jeter au milieu des Anglais, à qui toutefois je ne fis pas grand mal, parce qu'ils ne m'en donnèrent pas le temps et qu'ils me gratifièrent d'un coup de feu, sans préjudice d'un coup d'épée que je reçus dans le corps. Ces deux blessures m'arrêtèrent tout court; et me mirent hors de combat. Nous eûmes huit ou neuf des nôtres qui furent aussi blessés, les ennemis ayant fait sur nous par leurs meurtrières deux ou trois décharges de mousqueterie avant que d'amener ^

1. C'est baissai' le pavillon pour marquer qu'on se rend. (Note de l'aul.)

C'est la coutume parmi les flibustiers que chacun ait son matelot, qu'il appelle son ami, son frère ou son associé. Ce matelot le sert dans sa maladie, le veille, prend soin de lui, et devient son héritier s'il meurt. Si j'eusse perdu la vie, je n'aurais pas fort enrichi le mien; nos parts n'étaient pas considérables : la capture ne valait pas ce qu'elle nous avait coûté. Nous la vendîmes au Port-de-Paix dans l'île Saint-Domingue.

Beauchêne passe quelques mois à Saint-Domingue, où il reçoit la plus aimable hospitalité chez un créole, M. de Rémoussin. Une fois guéri de ses blessures, il apprend que le navire de Morpain, après de nouvelles courses, vient de mouiller au Portde-Paix. Il se hâte de le rejoindre.

Morpain fut ravi de me retrouver tel qu'il m'avait laissé, je veux dire fort disposé à partager avec lui de nouveaux périls. Il me parut qu'il y avait bien du changement sur son bord. Je ne vis que des visages inconnus. C'est le sort des flibustiers. Ils vieillissent rarement dans leur profession. Morpain m'apprit que mes premiers compagnons avaient péri presque tous dans trois combats où il avait fait trois prises différentes, et qu'il cherchait partout de braves gens pour les remplacer.

Quatre ou cinq jours après que j'eus rejoint Morpain il se trouva en état de partir. Nous allâmes croiser sur les côtes de la Jamaïque et nous y limes plusieurs prises pendant les cinq mois que nous y demeurâmes. Nous vendîmes la dernière au Petit-Goave *, dont M. le comte de Choiseul était gouverneur. C'était un bâtiment chargé de vins de Madère : ce qui fit un plaisir extrême à ce seigneur, de même qu'à tout le pays. Il nous fallut plusieurs mois pour radouber notre vaisseau qui était en mauvais état. Pendant ce tempslà M. de Choiseul, pour nous occuper, résolut de nous

1. Ville et fort de l'île de Saint-Domingue, sur la côte méridionale.

faire faire quelques courses sous un vieux et célèbre Ilibustier, qui s'était retiré de la mer pour vivre tranquillement dans une riche habitation qu'il avait aux environs du Petit-Goave. C'était le fameux Montauban, qui dans la guerre précédente avait conduit à Bordeaux cinq prises anglaises, qui jetèrent tant d'argent dans cette ville.

M. de Choiseul eut bien de la peine à tirer Montauban de la retraite, soit que ce flibustier n'aimât plus que le repos, soit qu'il eût un pressentiment de ce qui devait lui arriver. Cependant il se laissa vaincre; il accepta la commission avec une belle frégate de quatorze pièces de canon; M. de Choiseul, qui l'avait dans son port, lui en fit présent. Elle se nommait le Néron ; nous ne sûmes pas plus tôt que Montauban allait se remettre en mer, que nous nous engageâmes presque tous avec ce héros de flibuste. Nous mîmes à la voile au bruit des fanfares et du canon de la place. On eût dit que nous étions assurés de la victoire.

Sur la route que nous faisions vers la Jamaïque, en passant à la vue d'un petit port, appelé la Quaye Saint-Louis, nous y découvrîmes un vaisseau espagnol, qui y avait relâché pour échapper à un garde-côte anglais, qui lui avait donné la chasse pendant deux ou trois heures. Ce navire espagnol était de quarante pièces de canon et faible d'équipage, quoiqu'il fût chargé de piastres. Il est vrai qu'il n'avait pas dû faire route tout seul, ayant été écarté de plusieurs autres par la tempête. Le capitaine nous fît demander si nous voulions l'escorter jusqu'à la Havane, nous offrant pour cela telle somme qu'il nous plairait. Nous lui répondîmes, après avoir tenu un petit conseil làdessus, (ju'un voyage jusqu'à la Havane nous écarterait trop et dérangerait le dessein que nous avions et pour l'exécution duquel un temps nous était prescrit; que nous allions croiser sur les côtes de la Jamaïque, et que tout ce qu'il nous était permis de faire pour son service c'était de le mettre sur celles

de la Cuba, au port de Santiago, ou peut-être à celui du Saint-Esprit.

Le capitaine espagnol accepta nos offres, et Montauban, qui était connu de la plupart des hommes de son équipage, leur jura sur notre vie que, jusqu'à ce qu'ils fussent en sûreté, nous ne les quitterions que pour courir sur les Anglais que le hasard nous pourrait faire rencontrer; qu'en ce cas nous n'exigions d'eux que la complaisance de nous attendre, leur promettant de les rejoindre après nos expéditions. Les Espagnols, charmés de nous avoir pour défenseurs de leurs piastres, voguaient joyeusement en notre compagnie, en faisant mille démonstrations de reconnaissance, et, pour nous engager encore mieux à leur être fidèles, il ne se passait point de jour qu'ils ne nous régalassent sur leur bord par détachements.

Une nuit, le gros temps nous écarta d'eux considérablement et le lendemain, sur les dix heures du matin, quand nous les revîmes, nous remarquâmes qu'ils étaient à deux portées de canon d'une frégate anglaise de trente-six pièces de canon. Lorsque nous eûmes rejoint les Espagnols, ils nous dirent qu'ils avaient fait semblant de vouloir aller aux Anglais, mais que dans le fond ils n'en avaient eu aucune envie.

Pour nous, nous ne fîmes pas tant de façons. Nous poursuivîmes le vaisseau anglais et le joignîmes en peu de temps, bien qu'il fût assez bon voilier. Il faut que je rende justice au capitaine espagnol : il fit tout son possible pour nous suivre et pour courir avec nous la fortune du combat. Nous avions sur notre bord quatre Espagnols, avec qui nous avions passé la nuit à jouer. Ils ne furent pas d'abord spectateurs oisifs; mais ils le devinrent bientôt en nous voyant tout à coup une vingtaine de flibustiers sur le pont de la frégate, expédier les Anglais avec tant de vigueur que, sans être soutenus par nos confrères et par le vaisseau espagnol qui s'approchait, nous les aurions contraints d'amener. Aussi les quatre senores

caballcros qui étaient sur notre bord dirent-ils à leur capitaine après Faction c|ue nous étions des diables et non des hommes. Le meilleur de notre prise consistait en cent trente nègres que nous envoyâmes vendre à Saint-Louis, et encore n'en retirâmes-nous aucun profit, puisque nous n'entendîmes plus parler ni d'eux ni du vaisseau qui les portait.

Si nous montrâmes aux Espagnols notre manière de combattre, nous leur fîmes connaître après cela que la parole d'honneur n'est pas moins sacrée parmi les flibustiers que chez les guerriers les plus polis. Un jour un des nôtres, j'en ai oublié le nom, s'étant échauffé le cerveau à force de boire avec les Espagnols sur leur bord, nous dit, cjuand il fut revenu sur le nôtre, que si nous voulions suivre son conseil, nous ferions d'un seul coup notre fortune sans nous exposer au moindre péril. Nous lui demandâmes là-dessus comment :

« En enlevant, reprit-il, le vaisseau espagnol que nous escortons. Nous nous retirerons avec lui à Boucator, après nous être défaits de tout l'équipage. »

Montauban, à ce discours, nous regarda tous fixement, comme pour lire dans nos regards ce que nous pouvions penser d'une pareilUe proposition, et, quoiqu'il n'y eût parmi nous personne qui n'en parût indigné :

« Messieurs, nous dit-il, je vous remets la place que vous m'avez donnée, s'il faut que je sois témoin de l'impunité d'une trahison proposée; mettez-moi plutôt à terre sur la première côte, je vous demande cette grâce.

— Pourquoi nous quitter, monsieur? lui répondîmesnous. Y a-t-il ici quelqu'un qui approuve la perfidie qui vous fait horreur? C'est au lâche qui l'a pu concevoir à se séparer de nous; qu'il aille chercher des complices ailleurs. »

Nous délibérâmes aussitôt sur le traitement que nous ferions à ce misérable et il fut décidé que nous

le mettrions à terre sans différer : nous jurâmes même qu'aucun de nous dans la suite ne le laisserait recevoir sur un vaisseau de flibustiers. Nous cinglâmes sur-lechamp vers la Cuba, et quatre hommes, l'ayant descendu dans la chaloupe, le menèrent sur la côte, précisément au cap de la Croix, où il demeura armé seulement de son sabre et sans autres provisions de bouche que celles qu'il avait encore dans l'estomac...

Nous continuâmes deux mois encore à croiser sur cette mer. Nous eûmes pendant tout ce temps-là bien des moments de loisir, que nous avions coutume d'employer à nous réjouir, tantôt à jouer ou à boire de l'eau-de-vie, et tantôt à entendre raconter à Montauban ce qu'il savait de l'histoire de la flibuste pendant la dernière guerre. Les récits qu'il nous en faisait nous enchantaient. Nous prenions, entre autres choses, un grand plaisir aux détails des combats où il s'était trouvé, et dans lesquels il avait fait des prodiges de valeur.

< Messieurs, nous disait-il un jour, tandis que je me suis vu à la tête de braves flibustiers tels que vous, je puis vous assurer qu'il ne s'est point passé d'année que je n'aie vu renouveler presque tout mon monde. Ce qui ne doit pas vous surprendre, puisqu'il y a deux à parier contre un, qu'un flibustier ne fait jamais trois campagnes complètes. Ainsi, mes amis, poursuivit-il, je vous conseille de vous borner, à mon exemple, et de vous retirer dès que vous aurez gagné quelque chose. Quand je me rappelle tous les périls auxquels je me suis exposé, je me regarde comme un homme unique en mon espèce, d'avoir eu le bonheur de conserver jusqu'ici ma vie. Vous me blâmerez peutêtre, après ce que je viens de dire, d'avoir fait cette nouvelle entreprise avec vous ; mais M. de Choiseul a sur moi un pouvoir absolu. Il a souhaité que je lui donnasse cette marque de ma considération pour lui ; je n'ai pu la lui refuser. Ce n'est certainement pas l'avarice qui m'a fait quitter les plaisirs et les douceurs

dont je jouissais dans ma paisible retraite. C'est encore moins pour rendre mon nom plus fameux, que je viens affronter de nouveau les hasards attachés à nos campagnes; elles sont comme les mariages, il suffit d'en courir une fois les risques. Si l'on est assez heureux pour enterrer une femme, deux femmes, on fait toujours une veuve de la troisième. »

Je rapporte ce discours de Montauban pour faire observer au lecteur que nous pressentons quelquefois les malheurs qui doivent nous arriver.

Nous rencontrâmes peu de temps après deux vaisseaux anglais, l'un de vingt-quatre, et l'autre de trente-six pièces de canon. Il y avait de la témérité, ou pour mieux dire de la folie à les attaquer. Néanmoins l'attaque fut unanimement résolue, rien ne nous paraissant devoir tenir contre l'expérience et l'habileté de notre chef, qui de son côté, oubliant les choses sensées qu'il nous avait dites pour nous détourner des combats, fut celui qui témoigna le plus d'impatience d'en venir aux mains. Les Anglais nous virent prendre ce parti sans s'émouvoir et nous firent éprouver qu'ils savaient bien ce que c'était que d'avoir affaire à des flibustiers. Nous nous en aperçûmes à leur manœuvre, et au soin qu'ils prenaient de rendre l'abordage très difficile en mettant les boute-dehors ^ dont ils étaient pourvus. Ajoutez à cela que leurs deux vaisseaux s'entendaient aussi bien que si le même capitaine les eût commandés. Quand nous faisions nos efforts pour en aborder un, l'autre nous lâchait sa bordée. Leur mousqueterie nous incommodait aussi, et elle était si supérieure à la nôtre, qu'ils tiraient trois cents coups de fusil contre nous cinquante.

Notre chef, voyant bien alors que nous avions fait une sottise en nous engageant dans ce combat, redou-

1. Ce sont de longues pièces de bois, des bouts de mâts, par exemple, posées de travers sur les ponts d'un navire, et qui, s'avançant en saillies des deux côtés, empêchent qu'un autre bâtiment n'en approche. (Note de l'aut.)

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blait de courage pour surmonter tous les obstacles qui nous empêchaient d'en sortir victorieux. Il écumait de rage, et, sentant bien qu'il en était à sa troisième femme, il nous aurait tous laissés périr, si par bonheur pour nous il n'eût été tué d'un boulet de canon, après une grosse demi-heure de combat. Je fus aussitôt élu capitaine, non pour continuer à batailler si désagréablement pour nous, mais pour sauver le reste de notre monde qui était réduit à une cinquantaine d'hommes, la plupart blessés et hors d'état de se défendre.

Voilà de quelle manière la dignité de capitaine me fut déférée pour la première fois avec la condition expresse que mon premier ordre serait de faire retraite, et que mon autorité se boj^nerait à conduire au Petit Goave notre vaisseau tout délabré, vingt-cinq estropiés et même nombre de gens qui n'avaient reçu c|ue de légères blessures ou qui n'étaient nullement blessés.

Quand le capitaine d'un vaisseau flibustier a été tué, l'équipage en porte le deuil de la façon suivante : on amène la flamme à mi-mât, ainsi que le pavillon, qui par ce moyen traîne tristement dans la mer. On dépouille le bâtiment de ses pavois et banderoles, la manœuvre s'y fait dans un grand silence et très lentement, et l'on tire un coup de canon de demi-heure en demi-heure. C'est ce qui apprit à M. de Choiseul la mort du malheureux Montauban avant que nous arrivassions dans le port. Ce gouverneur, je dois rendre ce témoignage à la vérité, pleura ce brave homme à chaudes larmes. Il ne pouvait se consoler de l'avoir tiré de sa solitude pour lui faire faire cette campagne funeste. Il fut aussi fort touché de notre malheur.

Il me semble cjue je ne dois pas oublier de parler d'un usage qui est parmi les flibustiers. Quand ils ont perdu leur capitaine dans un combat, on vend levaisseau et tout ce qu'il y a dedans, avec les armes même, pour faire prendre soin des blessés et payer ce qui est

assigné à chacun pour ses blessures. Voici le règlement qu'il y a là-dessus : on donne deux mille livres à un flibustier pour la perte d'un bras, d'une jambe, d'un œil, d'une oreille, du nez, d'un pouce ou d'un petit doigt, et, si quelqu'un demeure estropié de ses blessures, de droit il est reçu sur le premier vaisseau de flibuste, où, quoiqu'il soit inutile, il partage avec les autres également.

Beauchêne, à la tête d'une cinquantaine de flibustiers, court les mers qui avoisinent Saint-Domingue et la Jamaïque. Là, après avoir donné quelques hardis coups de filet et fait de riches prises sur les Anglais, il finit par être victime de sa folle intrépidité.

.... Un matin, en doublant la petite île des Tortues*, il se présenta devant nous un bâtiment anglais auquel nous allâmes sans balancer. Le capitaine qui le commandait aurait cru se déshonorer en nous évitant. En effet, il ne voyait qu'un petit vaisseau de huit pièces de canon, qu'il ne croyait pas assez téméraire pour oser en attaquer un de quarante-six pièces et de trois cents hommes d'équipage : il ne connaissait pas encore les flibustiers. Son maître et son contremaître, qui savaient quelle sorte de gens nous étions, eurent à ce sujet une prise très vive avec lui, à ce qu'ils nous dirent eux-mêmes après l'action. Le maître, remarquant que nous nous approchions toujours d'eux à bon compte, lui conseilla de se préparer au combat.

« Ne vous inquiétez point, lui dit le capitaine, devezvous craindre une chaloupe que je pourrais faire hisser toute sur mon pont?

— C'est une chaloupe, si vous le voulez, lui répondit le maître un peu piqué, mais cette chaloupe contient une centaine d'hommes que vous allez voir sauter sur votre bord, pour vous épargner la peine de les hisser, et, si vous n'y prenez garde, ils vous culbuteront vous et votre équipage, tout nombreux qu'il est. »

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