X INTRODUCTION
voleurs, vrai gibier de galères, un instant amusants par la fertilité de leur fourbe, mais vite monotones et ennuyeux, Gil Blas, lui, est autre cbose. 11 n'est pas ce gueux de fantaisie créé par l'imagination castillane, il est un homme, il est rhomme, tel que pouvait le concevoir et le représenter un Français de 1715, amoureux de clarté et de mesure, nourri des moralistes du grand siècle, instruit dans leur méthode, et de plus un peu dédaigneux et blasé, comme on l'était aux approches de la Régence.
Gil Blas n'est pas l'homme idéal de Rousseau, il est l'homme réel et moyen, qui a quelques bons instincts et ne demande pas mieux que de les suivre, pourvu qu'il ne lui en coûte pas trop. 11 part de chez lui, ayant pour tout bien la mule de son oncle, quarante ducats et les trois conseils que voici : vivre en honnête homme, ne pas s'engager dans de mauvaises affaires, et surtout ne pas prendre le bien d'autrui. 11 s'aperçoit très vite qu'à ces trois règles de conduite il faut de toute force en ajouter une quatrième : ne pas être dupe, sans laquelle la vie devient impossible. Il donne peut-être un peu trop d'importance à ce dernier précepte : mais il essaie du moins d'y accommoder les autres. On peut dire qu'à égalité de motifs, il choisit plutôt l'honnête : parfois même il a un réel mérite à se décider ainsi. Mais parfois aussi, il faut bien l'avouer, il faiblit, il se laisse séduire par l'appât d'un intérêt présent; il cède à la volupté, à l'avarice, souvent à la vanité, qui est en somme son grand défaut : le désir de paraître lui fait accomplir d'assez vilaines choses, mais du moins il ne gâte pas son cœur à fond. Gil Blas se retrouve toujours tôt ou tard : l'adversité ne l'aigrit pas, elle lui imprime une secousse d'où il sort meilleur.
C'est ainsi que cahoté et ballotté par la destinée, exposé aux plus extraordinaires aventures, tour à tour laquais et grand seigneur (il s'en faut de très peu qu'il soit premier ministre comme Ruy Blas), passant avec désinvolture des cuisines du chanoine Sedillo à la cour du roi d'Espagne, il vit plus de quarante années d'une vie agitée et romanesque, encore enfant à la première page du livre, et déjà barbon à la dernière : enfin, aux approches de la vieillesse, il se calme, il renonce à l'ambition, à l'avarice, même à la simple vanité, il se marie par amour, et il se prépare pour ses vieux jours une existence sereine et paisible, dans