En Afrique, près du Congo
2. C'est le nom que Christophe Colomb avait donné à Saint-Domingue.
façon qu'étant couché sur le dos, les l)ras libres et la tête un peu élevée, je pouvais encore tirer quelques coups de fusil. Quinze hommes qui conduisaient notre prise furent d'abord tentés de mettre le feu aux poudres et de faire sauter le vaisseau ; mais, remarquant que nous nous apprêtions au combat, ils firent la môme chose. Je n'avais avec moi que vingt-cinq hommes, en comptant les blessés.
Le Jarsey vint à nous le premier, et, nous voyant si peu de monde, nous attaqua sans attendre la frégate. Les quinze hommes qui montaient le navire pris, suffisant à peine pour manœuvrer, ne lui parurent pas fort à craindre. Il ne s'attacha qu'à notre vaisseau, et comme il s'aperçut que, trop faibles pour songer à l'abordage, nous prenions par nécessité le parti de nous tenir sur notre bord, il ne manqua pas de se régler là -dessus. Pour nous expédier plus promptement, il chargea son canon à mitraille, et indigné contre nous de ce que, malgré de tels préparatifs, nous ne nous disposions pas à amener, il se mit à nous passer sur le corps à chaque instant avec un gros vaisseau qui brisa le nôtre; il allait indubitablement nous couler à fond, si nous ne nous fussions pas prudemment déterminés à nous rendre.
Le capitaine trouva notre prise bien maltraitée : et piqué de la résistance que nous avions osé lui faire avec des forces si inégales, il nous traita très rudement de paroles et d'effet. Il nous fit charger de fers tout blessés que nous étions, et nous laissa le reste du jour sans nous faire panser. Ainsi périrent plusieurs de nos compagnons de qui les blessures sans cela n'auraient pas été mortelles. Considérant toutefois le lendemain que nous étions réduits à une vingtaine tout au plus, il permit à notre chirurgien de prendre soin de nous H nous fît ôter nos fers trois jours après.
Ce n'était qu'en chemin faisant que le Jarsey nous avait pris; il s'imaginait que la fortune lui gardait encore d'autres faveurs. Il continua de croiser au nord
de l'Espagnola, nous traînant après lui comme en triomphe. Nous désirions ardemment qu'il rencontrât quelque gros bâtiment espagnol ou français, afin que nous pussions nous révolter pendant le combat. Nos vœux ne furent point exaucés et le Jarsey ne fît point d'autre capture. Il demeura pourtant en mer si longtemps que l'eau lui manqua. Il était obligé d'envoyer la nuit ses chaloupes à terre pour en faire.
La vue de nos côtes nous donna une si furieuse envie de sortir d'esclavage, qu'il n'y eut pas moyen d'y résister. Un soir entre autres ayant reconnu au clair de lune le lac Tiburon^, j'entrepris avec trois autres ilibustiers aussi téméraires que moi de nous y sauver à la nage, quoiqu'il fût éloigné de nous pour le moins de deux milles. Nous aurions peut-être réussi dans cette périlleuse entreprise sans un accident qui nous arriva. Un de mes trois camarades, qui était le meilleur de mes amis, et très mauvais nageur, ayant voulu être de la partie, s'épuisa bientôt. Nous n'étions pas au quart du chemin qu'il m'appela. J'allai à son secours. Il s'appuya quelques instants sur moi pour se reposer : après cela il se remit à nager; mais, sentant bien qu'il n'aurait pas la force de gagner le lac, il jugea plus à propos de reprendre ses fers que de les briser sottement en se noyant. Il cria donc et découvrit notre fuite. On tira aussitôt quelques coups de canon, pour avertir les chaloupes qui étaient à terre de venir nous reprendre. Ce qu'elles firent, non sans nous régaler de quelques coups de rames, pour servir de prélude aux souffrances qu'ils nous préparaient. On nous remit aux fers dès que nous fûmes à bord du Jarsey, et l'on nous conduisit dans cet état à la Jamaïque.
Là nous fûmes livrés à toute la mauvaise volonté qu'avait pour les Français un vieux gouverneur à tête chauve, qui néanmoins était lui-même Français de nation. Il nous fit enfermer à trois lieues de Kenes-