INTRODUCTION XI
une champêtre demeure, mi-châlcau et mi-ferme, au milieu de quelques braves gens qui Tentourent.
Sans doute il a eu de la chance : tout le monde n'a pas la fortune de trouver un ami généreux comme Alphonse de Leyva, ni . de recevoir à point nommé un château en Espagne, tout meublé, où l'on n'a plus qu'à se laisser vivre pour être heureux. Gil Blas pourtant a bien eu aussi quelque mérite : s'il n'a pas fait sa vie à coups d'audace et d'énergie, il l'a du moins conduite assez habilement au port : s'il n'a pas lutté contre le courant, du moins il l'a dirigé : et il faut lui savoir gré de l'avoir tourné en somme du côté de l'honnêteté finale. De nos jours, où les romanciers nous dépeignent volontiers l'âpre convoitise des jeunes gens désireux de parvenir, Gil Blas nous apparaît comme un ancêtre, singulièrement pacifique et doux, de tous nos modernes struyglcforlifers. Mais au lieu d'user ses forces en révoltes désespérées ou en audacieuses folies, comme le Julien Sorel de Stendhal qui finit sur l'échafaud, il sort fortifié et mûri par cette longue épreuve. Il démontre par son exemple que la vie est bonne, et que, pour quelques êtres exceptionnels qu'elle broie, elle est plutôt clémente à ceux qui ont l'habileté et la sagesse de savoir l'accepter comme elle est : elle amortit les passions, elle épure le cœur, elle pacifie l'âme. Morale consolante en faveur de laquelle nous pardonnons beaucoup à Gil Blas. A coup sûr cette conception de la vie ne satisfait pas entièrement : elle ne convient pas aux âmes d'élite : il n'y est pas question de devoir, l'idéal en est absent, l'humanité n'y est pas flattée, elle y apparaît trop dans sa médiocrité égoïste et sensuelle. Mais ce livre, où sont peintes d'assez mauvaises mœurs, n'est pourtant pas un mauvais livre. Il n'est pas de ceux qui élèvent l'esprit, mais il ne le rabaisse pas non plus : il amuse, il instruit, il met en garde, ce qui n est pas un mal. Aux heures de rêve, lisons Corneille ; aux heures de prose, ne dédaignons pas Gil Blas.
Le héros de Lesage. ainsi compris, a donc une bien autre signification qu'un Lazarille ou qu'un Guzman : il est plus qu'un homme,^ puisqu'il est l'homme même. Tous les autres personnages de l'œuvre, et ils sont nombreux, ne sont pour ainsi dire que des aspects fuyants et divers de cette grande figure : dans ce long et curieux défilé d'originaux qui rappelle celui du Diable boiteux, il y a peu de