ONCLE ET NEVEU
tètes n'ont pas toujours les plus mauvais cœurs. Vous me querellez de ma robe de chambre : vous en avez porté bien d'autres. Ma barbe en pointe ne veut pas dire que je sois un salnt-sîmonien : je respecte trop rhéritage. Vous vous plaignez de mes gUets : voulez-voos qu*on sorte .en chemise? Vous me dites que je suis pauvre et que mes amis ne le sont pas : tant mieux pour eux, ce n*est pas ma faute. Vous imaginez qu'ils me gfttent et que leur exemple me rend dédaignent : je ne le suis que de ce qui m'ennuie, et puisque vous payez mes dettes, vous voyez bien que je n'emprunte pas. Vous me reprochez d'aller en fiacre : c'est que je n'ai pas de voiture. Je prends, dites-vous, en rentrant, ma chandelle chez mon portier : c'est pour ne pas monter sans lumière; à quoi bon se casser le cou? vous voudriez me voir un état : faites-moi nommer premier ministre, et vous verrez comme je ferai mon chemin. Mais quand je serai surnuméraire dans l'entre-sol d'un avoué, je vous demande ce que j'y apprendrai, sinon que tout est vanité. Vous dites que je joue à la bouillotte : c'est que j'y gagne quand j'ai brelan ; mais soyez sûr que je n'y perds pas plus tôt que je me repens de ma sottise. Ce serait, ditesvous, autre chose si je descendais d'un beau cheval pour entrer dans un bon hôtel : je le crois bien ! vous en parlez à votre aise. Vous ajoutez que vous êtes fier, quoique vous ayez vendu du guingan ; et plût à Dieu que j'en vendisse! ce serait la preuve que je pourrais en acheter. Pour ma noblesse, elle m'est aussi chère qu'elle peut vous l'être à vous-même; mais c'est pourquoi je ne m'attelle pas, ni plus que moi les chevaux de pur sang. Tenez! mon oncle, ou je me trompe, ou vous n'avez pas déjeuné. Vous êtes resté le cœur à jeun sur cette maudite lettre de change ; avalons-la de compagnie; je vais demander le chocolat.
(n sonne. On sert à déjeuner.)
Van Bugk. Quel déjeuner! Le diable m'emporte! tu vis comme un prince.
Valbntin. Bh, que voulez-vous ! quand on meurt de faim» il faut bien tâcher de se distraire.. (Us s'attablent.
Van Bucx. Je suis sûr que parce que je me mets là, tu te figures que je te pardonne.
Yalentin. Moi? Pas du tout. Ce qui me chagrine, orsque vous êtes irrité, c'est qu^il vous échappe malgré vous des expressions d'arrière-boutique. Oui, sans le savoir, vous vous écartez de cette fleur de politesse qui vous distingue particulièrement; mais quand ce n'est pas devant témoins, vous comprenez que je ne vais pas le dire.
Van Bugk. C'est bon; c'est bon; il ne m'échappe rien.
(Extrait de : Il ne faut jurer de rien.)
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LA JEUNESSE ROMANTIOUE
Pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pftle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges au roulement des tambours, des milliers d'enfants se regardaient entre eux d'un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d'or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval.
Un seul homme était en. vie alors en Europe; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de l'air qu'il avait respiré. Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens; c'était l'impôt payé à César, et, s'il n'avait ce troupeau derrière lui, il ne pouvait suivre sa fortune. C'était l'escorte qu'il lui fallait pour qu'il pût traverser le monde, et s'en aller tomber dans une petite vallée d'une tle déserte, sous un saule pleureur.
Jamais il n'y eut tant de nuits sans sommeil que du temps de cet homme; jamais on ne vit se pencher sur les remparts des villes un tel peuple de mères désolées; jamais il n'y eut un tel silence autour de ceux qui
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parlaient de mort. Et pourtant jamais il n'y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les cœurs. Jamais il n'y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d'Austerlitz. Mais il les faisait bien lui-même avec ses canons toujours tonnants, et qui ne laissaient des nuages qu'aux lendemains de ses batailles.
C'était Fair de ce ciel sans tache, où brillait tant de gloire, où resplendissait taKt d'acier, que les enfants respiraient alors. Us savaient bien qu'ils étaient destinés aux hécatombes; mais ils croyaient Murât 'invulnérable, et on avait vu passer l'empereur sur un pont où sifflaient tant de balles, qu'on ne savait s'il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu'étaitce que cela? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magnifique dans sa pourpre fumante! elle ressemblait si bien à l'espérance, elle fauchait de si verts épis, qu'elle était comme devenue jeune, et qu'on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers, tous les cercueils en étaient aussi ; il n'y avait vraiment plus de vieillards, il n'y avait que des cadavres ou des demi-dieux.
Cependant l'immortel empereur était un jour sur une colline à regarder sept peuples s'égorger; comme il ne savait pas encore s'il serait le maître du monde ou seulement de la moitié, Azraêl passa sur la route, il l'effleura du bout de l'aile j et le poussa dans l'Océan. Au bruit de sa chute, les puissances moribondes se redressèrent sur leurs lits de douleur, et avançant leurs pattes crochues, toutes les royales araignées découpèrent l'Europe, et de la pourpre de César se firent un habit d'Arlequin.
De même qu'un voyageur, tant qu'il est sur le chemin, court nuit et jour par la pluie et par le soleil, sans s'apercevoir de ses veilles ni des dangers; mais, dès qu'il est arrivé au milieu de sa famille et qu'il s'assoit devant le feu, il éprouve une lassitude
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sans bornes et peut à peine se traîner à son lit : ainsi la France, veuve de César, sentit tout à coup sa blessure. Elle tomba en défaillance, et s'endormit d*un si profond sommeil, que ses vieux *rois, la croyant morte, Fenveloppèrent d'un linceul blanc. La vieille armée en cheveux gris rentra épuisée de fatigue, et les foyers des châteaux d(^sert8 se rallumèrent tristement.
Alors ces hommes de TEmpire, qui avaient tant couru et tant égorgé, embrassèrent leurs femmes amaigries et parlèrent de leurs premières amours; ils se regardèrent dans les fontaines de leurs prairies natales, et ils s*y virent si vieux, si mutilés, qu'ils se souvinrent de leurs fils, afin qu*on leur fermftt les yeux. Us demandèrent où ils étaient; les enfants sortirent des collèges, et, ne voyant plus ni sabres, ni cuirasses, ni fantassins, ni cavaliers, ils demandèrent à leur tour où étaient leurs pères. Mais on leur répondit que la guerre était finie, que César était mort, et que les portraits de Wellington et de Blûcher étaient suspendus dans les antichambres des consulats et des ambassades, avec ces deux mots au bas : Salvataribus mundi.
Alors s'assit sur un monde en ruine une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d'un sang brûlant qui avait inondé la terre, ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaic^nt rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides. Ils n'étaient pas sortis de leurs villes ; mais on leur avait dit que, par chaque barrière de ces villes, on allait à une capitale d'Europe. Us avaient dans la tète tout un monde; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.
De pâles fantômes, couverts de robes noires, traversaient lentement les campagnes; d'autres frappaient aux portes des maisons, et dès qu'on leur
avait ouvert, ils tiraient de leurs poches de grands parchemins tout usés avec lesquels ils chassaient les habitants. De tous côtés arrivaient des hommes eacore tout tremblants de la peur qui leur avait pris à leur départ, vingt ans auparavant. Tous réclamaient, disputaient et criaient; on s'étonnait qu'une seule mort pût appeler tant de corbeaux.
Le roi de France était sur son trône, regardant çà et là s'il ne voyait pas une abeille dans ses tapisseries. Les uns lui tendaient leur chapeau, et il leur donnait de l'argent; les autres lui montraient un crucifix, et il le baisait ; d'autres se contentaient de lui crier aux oreilles de grands noms retentissants, et il répondait à ceux-là d'aller dans sa grand'salle, que les échos en étaient sonores; d'autres encore lui montraient leurs vieux manteaux, comme ils en avaient bien eHiacé les abeilles, et à ceux-là il donnait un habit neuf.
Les enfants regardaient tout ^ cela, pensant toujours que l'ombre de César allait débarquera Cannes et souffler sur ces larves; mais le silence continuait toujours, et l'on ne voyait flotter dans le ciel que la pâleur des lis. Quand les enfants parlaient de gloire, on leur disait : c Faites- vous prêtres » ; quand ils parlaient d'ambition : c Faites-vous prêtres »; d'espérance, d'amour, de force, de vie : < Faites-vous prêtres! >
Cependant il monta à la tribune aux harangues un homme qui tenait à la main un contrat entre le roi et le peuple; il commença à dire que la gloire était une belle chose, et l'ambition de la guerre aussi ; mais qu'il y en avait une plus belle, qui s'appelait la liberté.
Les enfants relevèrent la tête et se souvinrent de leurs grands-pères, qui en avaient aussi parlé. Ils se souvinrent d'avoir rencontré, dans les coins obscurs de la maison paternelle, des bustes mystérieux avec de longs cheveux de marbre et une inscription romaine; ils se souvinrent d'avoir vu le soir, à la veillée, leurs aïeules branler la tête et parler d'un
fleuve de sang bien plus terrible encore que celui de Tempereur. Il y avait pour eux, dans ce mot de liberté, quelque chose qui leur faisait battre le cœur, à la fois comme un lointain et terrible souvenir et comme une chère espérance, plus lointaine encore.
Ils tressaillirent en l'entendant; mais en rentrant au logis ils virent trois paniers qu'on portail à Glamart : c'étaient trois jeunes gens qui avaient prononcé trop haut ce mot de liberté.
Un étrange sourire leur passa sur les lèvres à cette triste vue; mais d'autres harangueurs, montant à la tribune, commencèrent à calculer publiquement ce que coûtait Fambition, et que la gloire était bien chère; ils firent voir l'horreur de la guerre, et appelèrent boucheries les hécatombes. Et ils parlèrent tant et si longtemps, que toutes les illusions humaines, comme des arbres en automne, tombaient feuille à feuille autour d'eux, et que ceux qui les écoutaient passaient leur main sur leur front, comme des fiévreux qui s'éveillent.
Les uns disaient : < Ce qui a causé la chute de remper6ur, c'est que le peuple n'en voulait plus *; les autres : c Le peuple voulait le roi; non, la liberté; non, la raison; non, la religion; non, la constitution anglaise; non, l'absolutisme »; un dernier ajouta : c Non, rien de tout cela, mais le repos. >
Trois éléments partageaient donc la vie qui s'offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s'agitant encore ^r ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l'absolutisme; devant eux l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir ; et entre ces deux mondes... quelque chose de semblable à l'Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire flpufflant une lourde vapeur; le siècle présent, en un
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i8S PAGES CHOISIES D'ALFRED DE MUSSET
mot, qui sépare le passé de Tavenir, qui n'est ni l'un ni l'autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l'on ne sait, à chaque pas qu'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur un débris.
Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d'audace, fils de l'Empire et petits- fils de la Révolution.
Comme à l'approche d'une tempête, il passe dans les forêts un vent terrible qui fait frissonner tous les arbres, à quoi succède un profond silence; ainsi Napoléon avait tout ébranlé en passant sur le monde; les rois avaient senti vaciller leur couronne, et, portant leur main à leur tête, ils n'y avaient trouvé que leurs cheveux hérissés de terreur. Le pape avait fait trois ceqts lieues pour le bénir au nom de Dieu et lui poser son diadème; mais Napoléon le lui avait pris des mains. Ainsi tout avait tremblé dans cette forêt lugubre de la vieille Europe; puis le silence avait succédé.
On dit que, lorsqu'on rencontre un chien furieux, si on a le courage de marcher gravement sans se retourner, et d'une manière régulière, le chien se contente de vous suivre pendant un certain temps en grommelant entre ses dents; tandis que, si on laisse échapper un geste de terreur, si on fait un pas trop vite, il se jette sur vous et vous dévore; car une fois la première morsure faite, il n'y a plus moyen de lui échapper.
Or, dans l'histoire européenne, il était arrivé souvent qu'un souverain eût fait ce geste de terreur et que son peuple l'eût dévoré; mais, si on l'avait fait, tous ne l'avaient pas fait en même temps, c'est-à-dire qu'un roi avait disparu, mais non la majesté royale.
Devant Napoléon, la majesté royale l'avait fait, ce geste qui perd tout, et non seulement la majesté, mais la noblesse, mais toute puissance divine .et humaine.
Napoléon mort, les puissances divines et humaines étaient bien rétablies de fait, mais la croyance en elles n'existait plus. Il y a un danger terrible à savoir ce qui est possible, car l'esprit va toujours plus lom.
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Autre chose de se dire : c Ceci pourrait être », ou de se dire : c Ceci a été » ; c'est la première morsure du chien.
Napoléon despote fut la dernière lueur de la lampe du despotisme; il détruisit et parodia les rois, comme Voltaire les liyres saints. Et après lui on entendit un ^nd bruit : c'était la pierre de Sai(ite-Hélène qui venait de tomber sur Tancien monde. Aussitôt parut dans le ciel Fastre glacial de la raison, et ses rayons, pareils à ceux de la froide déesse des nuits, versant de la lumière sans chaleur, enveloppèrent le monde d'un suaire livide.
On avait bien vu jusqu'alors des gens qui haïssaient les nobles, qui déclamaient contre les prêtres, qui conspiraient contre les rois ; on avait bien crié contre les abus et les préjugés; mais ce fut une grande nouveauté que de voir le peuple en sourire. S'il passait un noble, ou un prêtre, ou un souverain, les paysans qui avaient fait la guerre commençaient à hocher la tête et à dire : c Ah 1 celui-là, nous l'avons vu en temps et lieu; il avaft un autre visage. » Et, quand on parlait du trône et de l'autel, ils répondaient : c Ce sont quatre ais de bois; nous les avons cloués et décloués. > Et quand on leur disait : c Peuple, tu es revenu des erreurs qui t'avaient égaré; tu as appelé tes rois et tes prêtres >, ils répondaient : c Ce n'est pas nous, ce sont ces bavards-là. » Et quand on leur disait : < Peuple, oublie le passé, laboure et obéis », ilsx se redressaient sur leurs sièges, et on entendait un sourd retentissement. C'était un sabre rouillé et ébréché qui avait remué dans un coin de la chaumière. Alors on ajoutait aussitôt : € Reste en repos du moins; si on ne te nuit pas, ne cherche pas à nuire. > Hélas I ils se contentaient de cela.
Mais la jeunesse ne s*en contentait pas. Il est certain qu'il y a dans l'homme deux puissances occultes qui combattent jusqu'à la mort : l'une, clairvoyante et troide. «'attache à la réalité, la calcule, la pèse» et
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juge le passé; Tautre a soif de Favenir et s'élance vers rinconnu. Quand la passion emporte Thomme, la raison le suit en pleurant et en Tavertissant du danger; mais, dès que Thomme s'est arrêté à la voix de la raison, dès qu'il s'est dit : c C'est vrai, je suis un fou ; où allaiS'je? > la passion lui crie : € Et moi, je vais donc mourir? >
Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les jeunes cœurs. Condamnés au repos paries souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d'eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs frottés d'huile se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable. Les plus riches se firent libertins ; ceux d'une fortune m^édiocre prirent un état, et se résignèrent soit à la robe, soît à répée; les plus pauvres se jetèrent dans l'enthousiasme à froid, dans les grands mots, dans l'affreuse mer de Faction sans but. Comme la faiblesse humaine cherche l'association et que les hompies sont troupeaux de nature, la politique s'en mêla. On s'allait battre avec les gardes du corps sur les marches de la Chambre législative, on courait à une pièce de théâtre où Talma portait une perruque qui le faisait ressembler à César, on se ruait à l'enterrement d'un député libéral ^. Mais des membres des deux partis opposés, il n'en était pas un qui, en rentrant chez lui, ne sentît, amèrement le vide de son existence, et la pauvreté de ses mains.
Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes : le peuple qui a passé par 93 et par 1814 porte au cœur deux blessures. Tout ce qui était n'est plus; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.
Voilà un homme dont la maison tombe en ruine; IT
i. Manuel.
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Fa démolie pour en bâtir une autre. Les décombres gisent sur son champ, et il attend des pierres nouvelles pour son édifice nouveau. Au moment où le voilà prêt à tailler ses moellons et à faire son ciment, la pioche en main, les bras retroussés, on vient lui dire que les pierres manquent, et lui conseiller de reblanchir les vieilles pour en tirer parti. Que voulezvous qu'il fasse, lui qui ne veut point de ruines pour faire un nid à sa couvée? La carrière est pourtant profonde, les instruments trop faibles pour en tirer les pierres. < Attendez, lui dit-on, on les tirera peu à peu ; espérez, travaillez, avancez, reculez. » Que ne lui diton pas? Et pendant ce temps-là cet homme, n'ayant plus sa vieille maison et paé encore sa maison nouvelle, ne sait comment se défendre de la pluie, ni comment préparer son repas du soir, ni où travailler, ni où reposer, ni où vivre, ni où mourir ; et ses enfants sont nouveau-nés.
Ou je me trompe étrangement, ou nous ressemblons à cet homme. peuples des siècles futurs 1 lorsque, par une chaude journée d'été, vous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la patrie; lorsque vous verrez, sous un soleil pur et sans tache, la terre, votre mère féconde, sourire dans sa robe matinale au travailleur, son enfant bien-aimé ; lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n'y aura pas un épi plus haut que l'autre dans la moisson humaine, mais seulement des bluets et des marguerites au milieu des blés jaunissants: 6 hommes libres! quand alors vous remercierez Dieu d'être nés pour cette récolte, pensez à nous qui n'y serons plus, dites-vous que nous avons acheté bien cher le repos dont vous jouirez ; plaigneznous plus que tous vos pères; car nous avons beaucoup des maux qui les rendaient dignes de plainte, et nous avons perdu ce qui les consolait.
(Extrait de : La confession d*un enfant du siècle j)
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Au mois de février de Tannée 1580, un jeune homme traversait, au point du jour, la Piazzetta, à Venise. Ses habits étaient en désordre'; sa toque, sur laquelle flottait une belle plume écarlate, était enfoncée sur ses oreilles. Il marchait à grands pas vers la rive des Esclavons, et son épée et son manteau traînaient derrière lui, tandis que d'un pied assez dédaigneux, il enjambait par-dessus les pécheurs couchés à terre. Arrivé au pont de la Paille, il s*arréta et regarda autour de lui. La lune se couchait derrière la Giudecca, et l'aurore dorait le palais ducal. De temps en temps une fumée épaisse, une lueur brillante s'échappaient d'un palais voisin. Des poutres, des pierres, d'énormes blocs de marbre, mille débris encombraient le canal des Prisons. Un incendie récent venait de détruire, au milieu des eaux, la demeure d'un patricien. Des gerbes d'étincelles s'élevaient par instants, et à cette clarté sinistre on apercevait un soldat sous les armes veillant au milieu des ruines.
Cependant notre jeune homme ne semblait frappé ni de ce spectacle de destruction, ni de la beauté du ciel qui se teignait des plus fraîches nuances. Il regarda quelque temps l'horizon, comme pour dis-
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traire ses yeux éblouis; mais la clarté du jour parut produire sur lui un effet désagréable, car il s*enveïoppa dans son manteau et poursuivît sa route en courant. Il s'arrêta bientôt de nouveau à la porte d'un palais où il frappa. Un valet, tenant un flambeau à la main, lui ouvrit aussitôt. Au moment d'entrer, il se retourna, et jetant sur le ciel encore un regard :
c Par Bacchust s'écria-t-il, mon carnaval me coûte cher. >
Ce jeune homme se nommait Pomponio Filippo ^cellio. C'était le second Ûls du Titien, enfant plein d'esprit et d'imagination, qui avait fait concevoir à son père les plus heureuses espérances, mats que sa passion pour le jeu entraînait dans un désordre continuel. Il y avait quatre ans seulement que le grand peintre et son fils aîné Orazio étaient morts presque en même temps, et le jeune Pippo, depuis quatre ans, avait déjà dissipé la meilleure part de l'immense fortune que lui avait donnée ce double héritage. Au lieu de cultiver les talents qu'il tenait de la nature et de soutenir la gloire de son nom, il passait ses journées à dormir et ses nuits à jouer chez une certaine comtesse Orsini, ou du moins soi-disant comtesse, qui faisait profession de ruiner la jeunesse vénitienne. Chez elle s'assemblait chaque soir une nombreuse compagnie : là, on soupait et on jouait, et comme on ne payait pas son souper, il va sans dire que les dés se chargeaient d'indemniser la maîtresse du logis. Tandis que les sequins flottaient par monceaux, le vin de Chypre coulait, et les victimes, doublement étourdies,
laissaient leur argent et leur raison.
C'est de ce lieu dangereux que nous venons de voir sortir le héros de ce conte, et il avait fait plus d'une perte dans la nuit. Outi^ qu*il avait vidé ses poches au passe-dix, le seul tableau qu'il eût jamais terminé, tableau que tous les connaisseurs donnaient pour excellent, venait de périr dans l'incendie du palais Dolfino. C'était un sujet d*histoire traité avec une verve
iS8 PA6KS CHOISIES D ALFRED DE MUSSET
et une hardiesse de pinceau presque dignes du Titien lui-même; vendue à un riche sénateur, cette toile avait eu le même sort qu'un grand nombre d'ouvrages précieux; l'imprudence d'un valet avait réduit en cendres ces richesses. Mais c'était là le moindre souci de Pippo; il ne songeait qu'à la chance fâcheuse qui venait de le poursuivre avec un aèharnement inusité, et aux dés qui l'avaient fait perdre.
Il commença, en rentrant chez lui, par soulever le tapis qui couvrait sa table et compter l'argent qui restait dans son tiroir; puis, comme il était d'un caractère naturellement gai et insouciant, après qu'on l'eut déshabillé, il se mit à la fenêtre en robe de chambre. Voyant qu'il faisait grand jour, il se demanda s'il fermerait ses volets pour se mettre au lit, ou s'il se réveillerait comme tout le monde; il y avait longtemps qu'il ne lui était arrivé de voir le soleil du côté où il se lève, et il trouvait le ciel plus joyeux qu'à l'ordinaire. Avant de se décider à veiller ou à dormir, tout en luttant contre le sommeil, il prit son chocolat sur son balcon. Dès que ses yeux se fermaient, il crevait voir une table, des mains agitées, des figures pâles, il entendait résonner les cornets. < Quelle fatale chance! murmurait-il; est-ce croyable qu'on perde avec quinze! > Et il voyait son adversaire habituel, le vieux Vespasiano Memmo, amenant dix-huit et s'emparant de l'or entassé sur le tapis. Il rouvrait alors promptement les paupières pour se soustraire à ce mauvais rêve, et regardait les fillettes passer sur le quai. Il lui sembla apercevoir de loin une femme masquée; il s'en étonna, bien qu'on fât en carnaval, car les pauvres gens ne se masquent pas, et il était étrange, à pareille heure, qu'une dame vénitienne sortît seule à pied ^ mais il reconnut que ce qu'il avait pris pour un masque était le visage d'une
4. On sortait masqué autrefois à Venise tant que durait le carnaval. {Note de Vauteur,)
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négresse; il la vit bientôt de plus près, et elle lui parut assez bien tournée. Pippo se pencha sur le balcon, et vit, non sans surprise, que la négresse frappait à sa porte.
Le portier tardait à ouvrir.
c Que demandes-tu? cria le jeune homme; est-ce à moi que tu as affaire, brnnette? Mon nom est Vecellio, et si on te fait attendre, je vais aller Couvrir moimême. »
La négresse leva la tète.
< Votre nom est Pomponio Vecellio T
— Oui, ou Pippo, comme tu voudras. •
— Vous êtes le fils du Titien?
— A ton service; qu'y a-t-il pour te plaire? » Après avoir jeté sur Pippo un coup d'œil rapide et
curieux, la négresse fit quelques pas en arrière, lança adroitement sur le balcon une petite boîte roulée dans du papier, puis s'enfuit promptement, en se retournant de temps en temps. Pippo ramassa la boîte, rouvrit et y trouva une jolie bourse enveloppée dans du coton. Il soupçonna avec raison qu'il pouvait y avoir sous le coton un billet qui lui expliquerait cette aventure. Le billet s'y trouvait en effet, mais était aussi mystérieux que le reste, car il ne contenait que ces mots :
€ Ne dépense pas trop légèrement ce que je renferme; quand tu sortiras de chez toi, charge-moi d'une pièce d'or, c'est assez pour un jour; et s'il t'en reste le soir quelque chose, si peu que ce soit, tu trouveras un pauvre qui t'en remerciera. »
Lorsque le jeune homme eut retourné la boîte de cent façons, examiné la bourse, regardé de nouveau sur le quai, et qu'il vit enfin clairement qu'il n'en pourrait savoir davantage : t II faut avouer, pensa-t-il, que ce cadeau est singulier, mais il vient cruellement mal à propos. Le conseil qu'on me donne est bon; mais il est trop tard pour dire aux gens qu'ils se noient, quand ils sont au fond de l'Adriatique. Qui diable peut m'envoyer cela? »
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(La bourse venait c|e Beatrix Donato, noble yénitienne. Elle fisii iMir se révéler à Pippo. Pour le ramener aux arts, qu'il négligeait par indolence, elle obtint qu'il fit son portrait.)
C'était avec grand plaisir qu'il obéissait à sa maîtresse. Son petit atelier offrait Taspect le plus gai et le plus tranquille. Il s'y trouvait comme dans un monde nouveau, dont cependant il avait mémoire, car sa toile et son chevalet lui rappelaient son enfance. Les choses qui nous ont été jadis familières nous le redeviennent aisément et cette facilité, jointe au souvenir, nous les rend chères sans que nous sachions pourquoi. Lorsque Pippo prenait sa palette, et que, par une belle matinée, il y écrasait ses couleurs brillantes; puis quand il les regardait disposées en ordre et prêtes à se mêler sous sa main, il lui semblait entendre derrière lui la voix rude de son père lui crier comme autrefois : < Allons, fainéant, à quoi rêves-tu? qu'on m'entame hardiment cette besogne !» A ce souvenir, il tournait la tête; mais, au lieu du sévère visage du Titien, il voyait Béatrice, le front couronné de perles, qui lui disait en souriant : € Quand il vous plaira, mon seigneur. »
Il ne faut pas croire qu'il fût indifférent aux conseils qu'elle lui donnait, et elle ne les lui épargnait pas. Tantôt elle lui parlait des maîtres vénitiens et de la place glorieuse qu'ils avaient conquise parmi les écoles d'Italie; tantôt, après lui avoir rappelé à quelle grandeur l'art s'était élevé, elle lui en montrait la décadence. Elle n'avait que trop raison sur ce sujet; car Venise faisait alors ce que venait de faire Florence : elle perdait non seulement sa gloire, mais le respect de sa gloire. Michel- Ange et le Titien avaient vécu tous deux près d'un ^ siècle; après avoir enseigné les arts à leur patrie, ils avaient lutté contre le désordre aussi longtemps que le peut la force humaine ; mais ces deux vieilles colonnes s'étaient enfin écroulées. Pour élever aux unes des novateurs obscurs, on oubliait les maîtres à
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LE FILS DU TTriEIf i91
peine ensevelis. Brescia, Crémone, ouvraient de nouvelles écoles et les proclamaient supérieures aux anciennes. A Venise même, le fils d'un élève du Titien, usurpant le surnom donné à Pippo, se faisait appeler comme lui le Tizianello, et remplissait d'ouvrages du plus mauvais goût Féglise patriarcale.
Quand même Pippo ne se fût pas soucié de la honte de sa j)atrie, il devait s'irriter de ce scandale. Lorsqu'on vantait devant lui un mauvais tableau, ou lorsqu'il trouvait dans quelque église une méchante toile au milieu des chefs-d'œuvre de son père, il éprouvait le même déplaisir qu'aurait pu ressentir un patricien en voyant le nom d'un bfttard inscrit sur le livre d'or. Béatrice comprenait ce déplaisir, et les femmes ont toutes plus ou moins un peu de l'instinct de Dalila; elles savent saisir à propos le secret des cheveux de Samson. Tout en respectant les noms consacrés, Béatrice avait soin de faire de temps en temps l'éloge de quelque peintre médiocre. Il ne lui était pas facile de se contredire ainsi elle-même, mais elle donnait à ces faux éloges, avec beaucoup d'habileté, un air de vraisemblance. Par ce moyen, elle parvenait souvent à exciter la mauvaise humeur de Pippo, et elle avait remarqué que, dans ces moments, il se mettait à l'ouvrage avec une vivacité extraordinaire. Il avait alors la hardiesse d'un mattre, et l'impatience l'inspirait. Mais son caractère frivole reprenait bientôt le dessus; il jetait tout à coup son pinceau, c Allons boire un verre de vin de Chypre, disait-il, et ne parlons plus de ces sottises. »
Un esprit aussi inconstant eût peut-être découragé une autre que Béatrice; mais, puisque nous trouvons dans l'histoire le récit des haines les plus tenaces, il ne faut pas s'étonner que l'amour puisse donner de la persévérance. Béatrice était persuadée d'une chose vraie, c'est que l'habitude peut tout ; et voici d'où lui venait cette conviction. Elle avait vu son père, homme extrêmement riche et d'une faible santé, se livrer, dans sa vieillesse, aux plus grandes fatigues, aux calculs les
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plus arides, pour augmenter de quelques sequins son immense fortune. Elle Tavait souvent supplié de se ménager, mais il avait constamment fait la même réponse : c Que c*était une habitude prise dès Tenfance, qui lui était devenue nécessaire, et qu*il conserverait tant qu'il vivrait. » Instruite par cet exemple, Béatrice ne voulait rien préjuger tant que Pippo ne se serait pas astreint à un travail régulier, et elle se disait que Tamour de la gloire est une noble convoitise •qui doit être aussi forte que Tavarice.
En pensant ainsi, elle ne se trompait pas; mais la difficulté consistait en ceci, que pour donner à Pippo une bonne habitude, il fallait lui en ôter une mauvaise. Or il y a de mauvaises herbes qui s'arrachent sans beaucoup d'efforts, mais le jeu n'est pas de celles-là; peut-être même est-ce la seule passion qui puisse résister à l'amour, car on a vu des ambitieux, des libertins et des dévots céder à la volonté d'une femme, mais bien rarement des joueurs, et la raison en est facile à dire. De même que le métal monnayé représente presque toutes les jouissances, le jeu résume presque toutes les émotions; chaque carte, chaque coup de dé entraînent la perte ou la possession d'un certain nombre de pièces d'or ou d'argent, et chacune de ces pièces est le signe d'une jouissance indéterminée. Celui qui gagne sent donc une multitude de désirs, et non seulement il s'y livre en liberté, mais il cherche à s'en créer de nouveaux, ayant la certitude de les satisfaire. De là le désespoir de celui qui perd, et qui se trouve tout à coup dans l'impossibilité d'agir, après avoir manié des sommes énormes. De telles épreuves, répétées souvent, épuisent et exaltent à la fois l'esprit, le jettent dans une sorte de vertige, et les sensations ordinaires sont trop faibles, elles se présentent d'une manière trop lente et trop successive pour que le joueur, accoutumé à concentrer les siennes, puisse y prendre le moindre intérêt.
Heureusement pour Pippo, son père ravait laissé trop riche pour que la perte ou le gain pussent exercer sur lui une influence aussi funeste. Le désœuvrement, plutôt que le vice, l'avait poussé; il était trop jeune, d'ailleurs, pour que le mal fût sans remède; Tinconstance même de ses goûts le prouvait ; il n'était donc pas impossible qu'il se corrigeât, pourvu qu'on sût veiller attentivement sur lui.
Pippo cachait sous ces railleries vùne opinion raisonnable, et voici quel était le fond de sa pensée.
On a souvent parlé, dans l'histoire des arts, de la facilité avec laquelle de grands artistes exécutaient leurs ouvrages, et on en a cité qui savaient allier au travail le désordre et l'oisiveté même. Mais il n'y a pas de plus grande erreur que celle-là. Il n'est pas impossible qu'un peintre exercé, sûr de sa main et de sa réputation, réussisse à faire une belle esquisse au milieu des distractions et des plaisirs. Le Vinci peignit quelquefois, dit-on, tenant, sa lyre d'une main et son pinceau de l'autre; mais le célèbre portrait de la Joconde resta quatre ans sur son chevalet. Malgré de rares tours de force qui, en résultat, sont toujours trop vantés, il est certain que ce qui est véritablement beau est l'ouvrage du temps et du recueillement, et qu'il n'y a pas de vrai génie sans patience.
Pippo était convaincu de cette règle; et l'exemple de son père l'avait confirmé dans son opinion. En effet, il n'a peut-être jamais existé un peintre aussi hardi que le Titien, si ce n'est son élève Rubens; mais, si la main du Titien était vive, sa pensée était patiente. Pendant quatre-vingt-dix-neuf ans qu'il vécut, il s'occupa constamment de son art. A ses débuts, il avait commencé par peindre avec une timidité minutieuse et une sécheresse qui faisaient ressembler ses ouvrages aux tableaux gothiques d'Albert Durer. Ce ne fut qu'après de longs travaux qu'il osa obéir à son génie et laisser courir son pinceau ; encore eut-il quelquefois
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à s'en repentir, et il arriva à Michel-Ange de dire, en voyant une toile du Titien, qu'il était fâcheux qu'à Venise on négligeât les principes du dessin.
Or, au moment où se passait ce que je raconte, une facilité déplorable, qui est toujours le premier signe de la décadence des arts, régnait à Venise. Pippo, soutenu par le nom qu'il portait, avec un peu d'audace et les études qu'il avait faites, pouvait aisément et promptement s'illustrer; mais c'était là précisément ce qu'il ne voulait pas. Il eût regardé comme une chose honteuse de profiter de l'ignorance du vulgaire; il se disait, avec raison, que le fils d'un architecte ne doit pas démolir ce qu'a bâti son père, et que, si le fils du Titien se faisait peintre, il était de son devoir de s'opposer à la décadence de la peinture.
Mais, pour entreprendre une pareille tâche, il lui fallait sans aucun doute y consacrer sa vie entière. Réussirait-il? C'était incertain. Un seul homme a bien peu de force, quand tout un siècle lutte contre lui; il est emporté par la multitude comme un nageur par un tourbillon. Qu'arriverait-il donc? Pippo ne s'aveuglait pas sur son propre compte; il prévoyait que le courage lui manquerait tôt ou tard, et que ses anciens plaisirs l'entraîneraient de nouveau ; il courait donc la chance de faire un sacrifice inutile, soit que ce sacrifice fût entier, soit qu'il fût incomplet; et quel fruit en recueillerait-il? Il était jeune, riche, bien portant, et il avait une belle maîtresse, pour vivre heureux sans qu'on eût, après tout, de reproches à lui faire,il n'avait qu'à laisser le soleil se lever et se coucher. Fallait-i] renoncer à tant de biens pour une gloire douteuse qui, probablement, lui échapperait?
C'était après y avoir mûrement réfléchi que Pippo avait pris le parti d'affecter une indifférence qui, peu à peu, lui était devenue naturelle. « Si j'étudie encore vingt ans, disait-il, et si j'essaye d'imiter mon père, je chanterai devant qes sourds ; si la force me manque, je déshonorerai mon nom. » Et, avec sa gaieté habi-
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tuelle, il concluait en s*écriant : < Au diable la peinture! la vie est trop courte. »
Pendant qu'il disputait avec Béatrice, le portrait restait toujours inachevé. Pippo entra un jour, par hasard, dans le couvent des Servîtes. Sur un échafaud élevé dans une chapelle, il aperçut le fils de Marco Vecellio, celui-là même qui, comme je Tai dit plus haut, se faisait appeler aussi le Tizianello. Ce jeune homme n'avait pour prendre ce nom aucun motif raisonnable, si ce n*est qu'il était parent éloigné du Titien, et qu'il s'appelait, de son nom de baptême, Tito, dont il avait fait Titien, et de Titien Tizianello, moyennant quoi les badauds de Venise le croyaient héritier du génie du grand peintre, et s'eictasiaient devant ses fresques. Pippo ne s'était jamais guère inquiété de cette supercherie ridicule; mais *en ce moment, soit qu'il lui fût désagréable de se trouver vis-à-vis de ce personnage , soit qu'il pensât à sa propre valeur plus sérieusement que d'ordinaire, il s'approcha de l'échafaud qui était soutenu par de petites poutres mal étayées ; il donna un coup de pied sur l'une de ces poutres, et la fît tomber; fort heureusement l'échafaud ne tomba pas en même temps, mais il vacilla de telle sorte, que lé soi-disant Tizianello chancela d'abord comme s'il eût été ivre, puis acheva de perdre l'équilibre au milieu de ses couleurs dont il fut bariolé de la plus étrange façon.
On peut juger, lorsqu'il se releva, de la colère où il était. Il descendit aussitôt de son échafaud et s'avança vers Pippo en lui adressant des injures. Un prêtre se jeta entre eux pour les séparer, au moment où ils allaient tirer l'épée dans le saint lieu; les dévotes s'enfuirent épouvantées avec de grands signes de croix, tandis que les curieux s'empressèrent d'accourir. Tito criait à haute voix qu'un homme avait voulu l'assassiner, et qu'il demandait justice de ce crime ; la poutre renversée en témoignait. Les assistants commencèrent à murmurer, et Pun d'eux, plus hardi que
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les autres, voulut prendre Pippo au collet. Pippo, qui n'avait agi que par étourderie, et qui regardait cette scène en riant» se voyant sur le point d'être traîné en prison et s*entendant traiter d*assassin, se mit à son tour en colore. Après avoir rudement repoussé celui qui voulait Tarrèter, il s'élança sur Tito.
c C'est toi, s'écria-t-il en le saisissant, c'est toi qu'il faut prendre au collet et mener sur la place Saint- Marc pour y être pendu comme un voleur. Sais-tu à qui tu parles, emprunteur de noms? Je me nomme Pomponio Vecellio, fils du Titien. J'ai donné tout à l'heure un coup de pied dans ta baraque vermoulue; mais, si mon père eût été à ma place, sois sûr que, pour t'apprendre à te faire appeler le Tizianello, il t'aurait si bien secoué sur ton arbre, que tu en serais tombé comme une pomme pourrie. Mais il n'en serait pas resté là. Pour te traiter comme tu le mérites, il t'aurait pris par l'oreille, insolent écolier, et il t'aurait ramené dans l'atelier dont tu t'es échappé avant de savoir dessiner une tète. De quel droit salis-tu les murs de ce couvent et signes-tu de mon nom tes misérables fresques? Va- t'en apprendre l'anatomie et copier des écorchés pendant dix ans, comme je l'ai fait, moi, chez'' mon père, et nous verrons ensuite qui tu es et si tu as une signature. Mais jusque-là ne t'avise plus de prendre celle qui m'appartient, sinon je te jette dans le canal, afin de te baptiser une fois pour toutes! »
Pippo sortit de l'église sur ces mots. Dès que la foule avait entendu son nom, elle s'é^t aussitôt calmée; elle s'écarta pour lui ouvrir un passage, et le suivit avec curiosité. 11 s'en fut à la petite maison, où il trouva Béatrice qui l'attendait. Sans perdre du temps à lui raconter son aventure, il prit sa palette, et, encore ému de colère, il se mit à travailler au portrait.
(Quant il eut achevé le portrait de Béatrice, le fils du Titien renonça aux arts.)
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Dans une grande et gothique maison, rue du Perche au Marais, habitait, en 1804, une vieille dame connue et aimée de tout le quartier; elle s'appelait M**^^ Doradour. C'était une femme du temps passé, non pas de la cour, mais de la bonne bourgeoisie, riche, dévote, gaie et charitable. Elle menait une vie très retirée ; sa seule occupation était de faire Taumône et tle jouer au boston avec ses voisins. On dînait chez elle à deux heures, on soupait à neuf. Elle ne sortait guère que pour aller à Téglise et faire quelquefois, en revenant, un tour à la place Royale. Bref, elle avait conservé les mœurs et à peu près le costume de son temps, ne se souciant que médiocrement du nôtre, lisant ses heures plutôt que les journaux, laissant le monde aller son train, et ne pensant qu*à mourir en paix.
Comme elle était causeuse et même un peu bavarde, elle avait toujours eu, depuis vingt ans qu'elle était veuve, une demoiselle de compagnie. Cette demoiselle, qui ne la quittait jamais, était devenue pour elle une amie. On les voyait sans cesse toutes deux ensemble, à la messe, à la promenade, au coin du feu. M^^^ Ursule tenait les clefs de la cave, des armoires, et même du secrétaire. C'était une grande fille sèche, à tournure
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masculine, parlant du bout des lèvres, fort impérieuse et passablement acariâtre. M™« Doradour, qui n*était pas grande, se s,uspendait en babillant au bras de cette vilaine créature, l'appelait sa toute bonne, et se laissait mener à la lisière. Elle témoignait à sa favorite une confiance aveugle; elle lui avait assuré d'avance une large part dans son testament. M»® Ursule ne rignorait pas; aussi faisait-elle profession d'aimer sa maîtresse plus qu'elle-même, et n'en ^parlait-elle que les yeux au ciel avec des soupirs de reconnaissance.
Il va sans dire que M"* Ursule était la véritable maîtresse au logis,. Pendant que M™« Doradour, enfoncée dans sa chaise longue, tricotait dans un coin de son salon, M^^® Ursule,, affublée de ses clefs, traversait majestueusement les corridors, tapait les portes, payait les marchands et faisait damner les domestiques; mais dès qu'il était l'heure de dîner, et dès que la compagnie arrivait, elle apparaissait avec timidité, dans un vêtement foncé et modeste; elle saluait avec componction, savait se tenir à l'écart et abdiquer en apparence. A l'église personne ne priait plus dévotement qu'elle et ne Wissait les yeux plus bas ; il arrivait à M°^^ Doradour, dont la piété était sincère, de s'endormir au milieu d'un sermon : W^^ Ursule lui poussait le coude, et le prédicateur lui en savait gré. }&me Doradour avait des fermiers, des locataires, des gens d'affaires; M^^* Ursule vérifiait leurs comptes, et en matière de chicane elle se montrait incomparable. Il n'y avait pas, grâce à elle, un grain de poussière dans la maison, tout était propre, net, frotté, brossé, les meubles en ordre, le linge blanc, la vaisselle luisante, les pendules réglées ; tout cela était nécessaire à la gouvernante pour qu'elle pût gronder à son aise et régner dans toute sa gloire.
Mme Doradour ne se dissimulait pas, à proprement parler, les défauts de sa bonne amie, mais elle n'avait su de sa vie distinguer en ce monde que le bien. La
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mal ne lui semblait jamais clair; elle l'endurait sans le comprendre. L'habitude, d'ailleurs, pouvait tout sur elle, il y avait vingt ans que M^*« Ursule lui donnait le bras et qu'elles prenaient le matin leur café ensemble. Quand sa protégée criait trop fort, M>»« Doradour quittait son tricot, levait la tête et demandait de sa petite voix flûtée : c Qu'est-ce donc, ma toute bonne? » Mais la toute bonne ne daignait pas toujours répondre, ou, si elle entrait en explication, elle s'y prenait de telle sorte que M"« Doradour revenait à son tricot en fredonnant un petit air, pour n'en pas entendre davantage.
11 fut reconnu tout à coup, après une si longue confiance, que M"« Ursule trompait tout le monde, à commencer par sa maîtresse; non seulement elle se faisait un revenu sur les dépenses qu'elle dirigeait, mais elle s'appropriait, en anticipation sur le testament, des bardes, du linge et jusqu'à des bijoux. Comme l'impunité enhardit, elle en était enfin venue jusqu'à dérober un écrin de diamants dont, il est vrai, M^« Doradour ne faisait aucun usage, mais qu^elle gardait avec respect dans un tiroir depuis un temps immémorial, en souvenir de ses appas perdus. M"»« Doradour ne voulut point livrer aux tribunaux une femme qu'elle avait aimée; elle se borna à la renvoyer de chez elle, et refusa de la voir une dernière fois ; mais elle se trouva subitement dans une solitude si cruelle, qu'elle versa les larmes les plus amères. Malgré sa piété, elle ne put s'empêcher de maudir l'instabilité des choses d'ici-bas et les impitoyables caprices du hasard, qui ne respecte pas même une vieille et douce erreur.
Un de ses bons voisins, nommé M. Després, étant venu la voir pour la consoler, elle lui demanda conseil.
€ Que vais-je devenir à présent? lui dit-elle. Je ne puis. vivre seule; où trouverai-je une nouvelle amie? Celle que je viens de perdre m'a été si chère et je m'y
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étais si habituée, que, malgré la triste façon dont elle m'en a récompensée, j'en suis au regret de ne l'avoir plus; qui me répondra d'une autre? Quelle confiance pourrai -je maintenant avoir pour une inconnue?
— Le malheur qui vous est arrivé, répondit M. Després, serait à jamais déplorable s'il faisait douter de la vertu une âme telle que la vôtre. Il y a, dans ce monde, des misérables et beaucoup d'hypocrites, mais il y a aussi des honnêtes gens. Prenez une autre demoiselle de compagnie, non pas à la légère, mais 'sans y apporter non plus trop de scrupule. Votre confiance a été trompée une fois; c'est une raison pour qu'elle ne le soit pas une seconde.
— Je crois que vous dites vrai, répliqua M«« Doradour; mais je suis bien triste et bien embarrassée. Je ne connais pas une âme à Paris : ne pourriez-vous me rendre le service de prendre quelques informations et de me trouver une honnête fille qui serait bien traitée ici, et qui servirait du moins à me donner le bras pour aller à Saint-François-d'Assise? »
M. Després, en sa qualité d'habitant du Marais, n'était ni fort ingambe ni fort répandu. Il se mit cependant en quête, et quelques jours après, M^^ Doradour eut une nouvelle demoiselle à laquelle, au bout de deux mois, elle avait donné toute son amitié, car elle était aussi légère qu'elle était bonne. Mais il fallut au bout de deux ou trois mois mettre la nouvelle venue à la porte, non comme malhonnête, mais comme peu honnête. Ce fut pour M°*« Doradour un second sujet de chagrin. Elle voulut faire un nouveau choix; elle eut recours à tout le voisinage, s'adressa même aux Petites Affiches et ne fût pas plus heureuse.
Le découragement la prit; on vit alors cette bonne dame s'appuyer sur une canne et se rendre seule à l'église ; elle avait résolu, disait-elle, d'achever ses jours sans l'aide de personne, et elle s'efforçait en public de porter gaiement sa tristesse el ses années; mais ses
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jambes tremblaient en montant Tescalier, car elle avait soixante-quinze ans; on la trouvait le soir auprès du feu, les mains jointes et la tête basse; elle ne pouvait supporter la solitude; sa santé, déjà faible, s'altéra bientôt; elle tombait peu à peu dans la mélancolie.
Elle tomba sérieusement malade. Elle était née si gaie, et le chagrin lui était si peu naturel, qu'il ne pouvait ôtre pour elle qu'une maladie. Les médecins ne savaient que faire, c Laissez-moi, disait-elle; je veux mourir seule. Puisque tout ce que j'aimais m'a abandonnée, pourquoi tiendràis-je à un reste de vie auquel personne ne s'intéresse? >
La plus profonde tristesse régnait dans la maison, et en même temps le plus grand désordre. Les domestiques, voyant leur maîtresse moribonde, et sachant son testament fait, commençaient à la négliger. L'appartement, jadis si bien entretenu, les meubles si bien rangés, étaient couverts de poussière, c ma chère Ursule, s'écriait M»« Doradour, ma toute bonne, où étes-vbus? Vous me chasseriez ces marauds-là t »
Un jour qu'elle était au plus mal, on la vit avec étonnement se redresser tout à coup sur son séant, écarter ses rideaux et mettre ses lunettes. Elle tenait à la main une lettre qu'on venait de lui apporter et qu'elle déplia avec grantl soin. Au haut de la feuille était une belle vignette représentant le temple de l'Amitié avec un autel au milieu et deux cœurs enflammés sur l'autel. La lettre était écrite en grosse bâtarde, les mots parfaitement alignés, avec de grands traits de plume aux queues des majuscules. C'était un compliment de bonne année à peu près en ces termes :
c Madame et chère marraine,
c C'est pour vous la souhaiter bonne et heureuse
que je prends la plume pour toute la famille, étant la
seule qui sache écrire chez nous. Papa, maman et mes
frèi'esYOus la souhaitent de même. Nous avons appris
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que voas étiez malade, et nous prions Dieu qu'il vous conserve, ce qui arrivera sûrement. Je prends la liberté de vous envoyer ci-jointes des rillettes, et je suis avec bien du respect et de rattachement, « Votre filleule et servante
< Margueritb Piédblbu. »
Après avoir lu cette lettre, M°^« Doradour la mii^ sous son chevet; elle fit aussitôt appeler M. Després, el elle lui dicta sa réponse. Personne, dans la maison, n'en eut connaissance; mais dès que cette réponse fut partie, la malade se montra plus tranquille, et peu de jours après on la trouva aussi gaie et aussi bien por- , tante qu'elle Favait jamais été.
Le bonhomme Piédeleu était Beauceron, c'est-àdire natif de la Beauce, où il avait passé sa vie et où il comptait bien mourir. C'était un vieux et honnête fermier de la terre de la Honville, près de Chartres, terre qui appartenait à M"^* Doradour. Il n'avait vu de ses jours ni une forêt ni une montagne, car il n'avait jamais quitté sa fermé que pour aller à la ville ou aux environs, et la Beauce, comme on sait, n'est qu'une plaine. II. avait vu, il est vrai, une rivière, l'Eure, qui coulait près de sa maison. Pour ce qui est deJa mer, il y croyait comme au paradis, c'est-à-dire qu'il pensait qu'il fallait y aller voir; aussi ne trouvait-il en ce monde que trois choses dignes d'admiration : le clocher de Chartres, une belle fille et un beau chaïnp de blé. Son érudition se bornait à savoir qu'il fait chaud en été, froid en hiver, et le prix des grains au dernier marché. Mais quand, par le soleil de midi, à l'heure où les laboureurs se reposent, le bonhomme sortait de la basse-cour pour dire bonjour à ses mois-
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sons, il faisait bon voir sa haute taille et ses larges épaules se dessiner sur Thorizon. 11 semblait alors que les blés se tinssent plus droits et plus fiers que de coutume, que le soc des charrues fût plus étincelant. A sa vue, ses garçons de ferme, couchés à Pombre et en train de diner, se découvraient respectueusement tout en avalant leurs belles tranches de paru et de fromage. Les bœufs ruminaient en bonne contenance, les chevaux se redressaient sous la main du maître qui frappait leur croupe rebondie. — Notre pays est k grenier de France, disait quelquefois le bonhomme; puis il penchait la tête en marchant, regardait ses sillons bien alignés, et se perdait dans cette contemplation.
M^ Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit garçons, et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la mère avait ses cinq pieds cinq pouces; c'était la plus belle femme du pays. Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et admiration du village, obéissaient en esclaves à leur père. Ils étaient, pour ainsi dire, les premiers et les plus zélés dé ses domestiques, faisant tour à tour le métier de charretiers, de laboureurs, de batteurs en grange. C'était un beau spectacle que ces huit gaillards, soit qu'on les vit, les manches retroussées, la fourche au poing, dresser une meule; soit qu'on les rencontrât le dimanche allant à la messe, bras dessus, bras dessous, leur père marchant à la tète; soit enfin que le soir, après le travail, on les vit, assis autour de la longue table de la cuisine, deviser en mangeant la soupe et choquer en trinquant leurs grands gobelets d'étain.
Au milieu de cette famille de géants était venue au monde une petite créature, pleine de santé, mais toute mignonne; c'était le neuvième enfant de M°>* Piédeleu, Marguerite, qu'on appelait Margot. Sa tète ne venait pas au coude de ses frères, et, quand son père l'em-
brassait, il ne manquait jamais de Tenlever de terre et de la poser sur la table. La petite Margot n^avait pas seize ans; son nez retroussé, sa bouche bien fendue, bien garnie et toujours riante, son teint doré par le soleil, ses bras potelés, sa taille rondelette, lui donnaient Pair de la gaieté même ; aussi faisait-elle la joie de la famille. Au milieu de ses frères, elle brillait et réjouissait la vue comme un bluet dans un bouquet de blé.
Margot dirigeait le ménage; la mère Piédeleu, bien qu'elle fût encore verte, lui en avait laissé le soin, afin de Thabituer de bonne heure à l'ordre et à l'économie. Margot serrait le linge et le vin, avait la haute main sur la vaisselle, qu'elle ne daignait pas laver; mais elle mettait le couvert, versait à boire et chantait la chanson au dessert. Les servantes de la maison ne l'appelaient que M"« Marguerite, car elle avait un certain quant-à-soi.
M. le curé professait pour Margot la plus haute estime. Quand il avait un ex^ple à citer, c'était elle qu'il choisissait. Il lui fit même un jour l'honneur de parler d'elle en plein sermon et de la donner pour modèle à ses ouailles. Si le progrès des lumières, comme on dit, n'avait pas fait supprimer les rosières, cette^ vieille et honnête coutume de nos aïeux, Margot eût porté les roses blanches, ce qui eût mieux valu qu'un sermon; mais ces messieurs de 89 ont supprimé bien autre chose. Margot savait coudre et même broder ; son père avait voulu, en outre, qu'elle sût lire et écrire, et qu'elle apprît l'orthographe, un peu de grammaire et de géographie. Une religieuse carmélite s'était chargée de son éducation. Aussi Margot était-elle l'oracle de l'endroit; dès qu'elle ouvrait la bouche, les paysans s'ébahissaient. Elle leur disait que la terre était ronde, et ils l'en croyaient sur parole. On faisait cercle autour d'elle, le dimanche, lorsqu'elle dansait sur la pelouse; car elle avait eu un mattre de danse, et son pas de bourrée émerveillait tout
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le monde. En un mot, elle trouvait moyen d'être en même temps aimée et admirée, ce qui peut passer pour difficile.
Le lecteur sait déjà que Margot était filleule de JA^^ Doradour, et que c'était elle qui lui avait écrit, sur un beau papier à vignettes, un compliment de bonne année. Cette lettre, qui n'avait pas dix lignes, avait coûté à la petite fermière bien des réflexions et bien de la peine, car elle n'était pas forte en littérature. Quoi qu'il en soit, M*"* Doradour, qui avait toujours beaucoup aimé Margot, et qui la connaissait pour la plus honnête fille du pays, avait résolu de la demander à son père, et d'en faire, s'il se pouvait, sa demoiselle de compagnie.
Le bonhomme était un soir dans sa cour, fort occupé à regarder une roue neuve qu'on venait de remettre à une de ses charrettes. La mère Piédeleu, debout sous le hangar, tenait gravement avec une grosse pince le nez d'un taureau ombrageux, pour l'empêcher de remuer pendant que le vétérinaire le pansait. Les garçons de ferme bouchonnaient les chevaux qui revenaient de l'abreuvoir. Les bestiaux commençaient à rentrer, une majestueuse procession de vaches se dirigeait vers l'étable au soleil couchant, et Margot, assise sur une botte de trèfle, lisait un vieux numéro du Journal (ie V Empire^ que le curé lui avait prêté.
Le curé lui-même parut en ce moment, s'approcha du bonhomme et lui remit une lettre de la part de M°^^ Doradour. Le bonhomme ouvrit la lettre avec respect; mais il n'en eut pas plus tôt lu les premières lignes qu'il fut obligé 'de s'asseoir sur un banc, tant il était ému et surpris, c Me demander ma fille! B'écria-t-il, ma fille unique, ma pauvre Margot! »
A ces mots, M°^« Piédeleu épouvantée accourut; les garçons, qui revenaient des champs, s'assemblèrent autour de leur père; Margot seule resta à l'écart, n*osant bouger ni respirer. Après les premières exclamations, toute la famille garda un morue silence.
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Le curé commença alors à parler et à énumérer tons les avantages que Margot trouverait à accepter la proposition de sa marraine. M»« Doradour avait rendu de grands services aux Piédeleu, elle était leur bienfaitrice; elle avait besoin de quelqu'un qui lui rendît la vie agréable, qui prit soin d*elle et de sa maison à elle s'adressait avec confiance à ses fermiers, elle ne manquerait pas de bien traiter sa filleule et d'assprer son avenir. Le bonhomme écouta le curé sans mot dire, puis il demanda quelques jours pour réfléchir avant de prendre une détermination.
Ce ne fut qu'au bout d'une semaine, après bien des hésitations et bien des larmes, qu'il fut résolu que Margot se mettrait en route pour Paris. La mère était inconsolable; elle disait qu'il était honteux de faire de sa fille une servante, lorsqu'elle n'avait qu'à choisir parmi les plus beaux garçons du pays pour devenir une riche fermière. Les fils Piédeleu, pour la première fois de leur vie, ne pouvaient réussir à se mettre d'accord ; ils se querellaient toute la journée, les uns consentant , les autres refusant ; enfin , c'était un désordre et un chagrin inouïs dans la maison. Mais le bonhomme se souvenait que, dans une mauvaise innée, M^^ Doradour, au lieu de lui demander son terme, lui avait envoyé un sac d'écus; il imposa silence à tout le monde, et décida que sa fille partirait.
Margot, emmenée à la campagne par M** Doradour, s'éprend du fils de sa maîtresse. On va lire comment finit Thistoire. Pierrot est un petit paysan, ami d'enfance de Margot.
Depuis que Pierrot avait échoué dans la grande entreprise qu'il avait formée d'être pris pour domestique par Gaston, il était devenu de jour en jour plus triste. Les consolations que Margot lui avait données l'avaient satisfait un moment; mais cette satisfaction n'avait pas duré plus longtemps que les provisions qu'il avait emportées dans ses poches. Plus il pensait à sa chère Margot, plus U sentait qu'il ne pouvait
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yivre loin d'elle, et, à dire vrai, la vie qu'il menait à la ferme n'était pas faite pour le distraire, non plus que la compagnie avec laquelle il passait son temps; or, le jour môme du désespoir de notre héroïne, il s'en allait rêvant le long de la rivière, chassant ses dindons devant lui, lorsqu'il vit, à une centaine de pas de distance, une femme qui courait à perdre haleine, et qui, après avoir erré de côté et d'autre, disparut tout à coup au milieu des saules qui bordaient la rive. Cela le surprit et l'inquiéta ; il se mit à courir aussi pour tâcher d'atteindre cette femme, mais en arrivant à l'endroit où elle avait disparu, il la chercha en vain dans les champs environnants; il pensa qu'elle était entrée dans un moulin qui se trouvait dans le voisinage; toutefois il suivit le cours de l'eau avec un pressentiment de mauvais augure. L'Eure était enflée ce jour-là par des pluies abondantes, et Pierrot, qui n'était pas gai, trouvait les flots plus sinistres que de coutume. Il lui sembla bientôt apercevoir quelque chose de blanc qui s'agitait dans les roseaux; il s'approcha, et, &'étant mis à plat ventre sur le rivage, il attira à lui un cadavre qui n'était autre que Margot elle-même : la malheureuse fille ne donnait plus aucun signe de vie; elle était sans mouvement, fh)ide comme le marbre, les yeux ouverts et immobiles.
A cette vue, Pierrot poussa des cris qui firent sortir du moulin tous ceux qui s'y trouvaient. Sa douleur fut si violente, qu'il eut d'abord l'idée de se jeter à l'eau à son tour et de mourir à côté du seul être qu'il eût aimé. Il fit cependant réflexion qu'on lui avait dit que les noyés pouvaient revenir à la vie s'ils étaient secourus à temps. Les paysans affirmèrent, il est vrai, que Margot était morte sans retour, mais il ne voulut pas les en croire, ni les laisser déposer le corps dans le moulin; il le chargea sur ses épaules, et, marchant aussi vite qu'il put, il le porta dans la masure qu'il habitait. Le ciel voulut que, dans sa route, il rencon-
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trât le médecin du village, qui s'en allait à cheval faire ses visites aux environs; il Tarrôta et Fobligea à entrer chez lui, afin d'examiner s'il restait quelque espoir.
Le médecin fut du même avis que les paysans; à peine eut-il vu le cadavre, qu'il s'écria : c Elle est bien^ morte, et il n'y a plus qu'à l'enterrer; d'après l'état où se trouve le corps, il doit avoir séjourné sous l'eau plus d'un quart d'heure. » Sur quoi, le docteur sortit de la chaumière et se disposa à remonter à cheval, ajoutant qu'il fallait aller chez le maire faire la déclaratioh voulue par la loi.
Outre qu'il aimait passionnément Margot, Pierrot était fort obstiné; il savait très bien qu'elle n'était pas restée un quart d'heure dans la rivière, puisqu'il l'avait vue s'y jeter. Il courut après le médecin et le supplia au nom du ciel de ne pas s'en aller avant d'être bien sûr que ses secours étaient inutiles.
c Et quels secours véux-tu que je lui donne? s'écria le médecin de mauvaise humeur. Je n'ai pas un seul des instruments qui me seraient indispensables.
— Je les irai chercher chez vous, monsieur, répondit Pierrot; dites-moi seulement ce que c'est, et attendezmoi ici; je serai bientôt revenu. »
Le médecin, pressé de partir, se mordit les lèvres de la sottise qu'il venait de faire en parlant de ses instruments; bien qu'il fût convaincu que la mort était réelle, il sentit qu'il né pouvait se refuser à tenter quelque chose, sous peine de se faire tort dans le pays et de compromettre sa réputation, c Va donc et dépèche-toi, dit-il à Pierrot; tu prendras une boîte de fer-blanc que ma gouvernante te donnera, et tu me retrouveras ici. Je vais, en attendant, envelopper le corps dans ces couvertures, et essayer des frictions. Tâche, en même temps, de trouver de la cendre que nous puissions faire chauffer; mais tout cela ne servira à rien qu'à perdre mon temps, ajouta-t-il en haussant les épaules et en frappant du pied' allons I entends-tu ce que je te dis?
— Oui, monsieur, dit Pierrot, et pour aller plus vite, si monsieur veut, je vais prendre le cheval de monsieur. »
Et sans attendre la permission du docteur, il saut^ sur le cheval et disparut. Un quart d'heure après, il revînt au galop avec deux gros sacs pleins de cendre, l'un devant, l'autre derrière lui. « Monsieur voit que je a'ai pas perdu de temps, dit-il en montrapt le cheval qui n'en pouvait plus; je ne me suis pas amusé à causer, je n'ai dit un mot à personne; votre gouvernante était sortie^ et j'ai tout arrangé moi-même. »
c Que le diable t'emporte 1 pensa le docteur, voilà mon cheval enbon état pour la Journée » ; et, tout en murmurant tout bas, il commença à souffler, au moyen d'une vessie, dans la bouche de la pauvre Margot, pendant que Pierrot lui frottait les bras. Le feu s'alluma ; quand la cendre fut chaude, ils la répandirent sur le lit de telle sorte que le corps y était entièrement enseveli. Le médecin versa alors quelques gouttes de liqueur sur les lèvres de Margot, puis il secoua la tète et tira sa montre : € J'en suis désolé, dit-il d'un ton pénétré, mais il ne faut pas que lés morts fassent tort aux malades; on m'attend fort loin, et je m'en vais.
— Si monsieur voulait rester encore une demi-heure, dit Pierrot, je lui donnerais bien un écu.
^ Non, mon garçon, c'est impossible, et je ne veux pas de ton argent.
•— Le voilà, l'écu », répondit Pierrot en le mettant dans la main du médecin, sans avoir l'air de l'écouter.
C'était toute la fortune du pauvre garçon; il venait de tirer de la paillasse de son lit toutes ses économies et le docteur les prit, bien entendu.
< Soit, ditril, Mieore une demi-heure, mais après eela je pars sans rémission, car tu vois bien que tout est inutile. >
Au bout d'une demi-heure, Margot, toujours roide et*glacée, n'avait pas donné le moindre signe de con-
filO PAGES CHOISIES D ALFRED DE MUSSET
naissance. Le médecin lui iâta le pouls, puis, décidé à en finir, il prit sa canne et son chapeau et se dirigea vers son cheval. Pierrot, n'ayant plus d'argent, et voyant que les prières ne serviraient de rien, suivit le médecin hors de la chaumière, puis il se posta devant le cheval avec le même air de tranquillité que le jour où il avait arrêté Gaston dans l'avenue.
c Qu'est-ce à dire? demanda le docteur; veux-tu me faire coucher ici?
— Nenni, monsieur, répondit Pierrot, mais il vous faut rester encore une demi-heure; ça reposera votre bidet. » En parlant ainsi, il tenait à la main un échalas, et regardait de travers d'une façon si étrange, que le médecin rentra pour la troisième fois dans la chaumière; mais, cette fois, il ne se contraignit plus : c Maudit soit l'entêté! s'écria-t-il ; ce garnement me fera perdre un louis avec ses six Ihmcs!
— Mais, monsieur, répliqua Pierrot, puisqu'on dit qu'on en revient au bout de six heures!
— Jamais; où as-tu pris cela? Il ne me manquerait plus que de passer six heures dans ton galetas!
— Et vous les y passerez, les six heures, poursuivit Pierrot; ou bien vous me laisserez la boîte, les tuyaux, et tout, sauf votre permission, et, quand je vous aurai vu travailler encore une couple d'heures, je saurai peut-être bien m'en servir. »
Le médecin eut beau se mettre en fureur, il fallut céder bon gré mal gré, et rester encore deux heures entières. Ce temps expiré, Pierrot, gui commençait à désespérer lui-même, laissa sortir son prisonnier. Il resta seul alors au chevet du lit, immobile, dans un morne abattement; il passa ainsi le reste du jour, sans bouger, les regards fixés sur Margot. La nuit venue, il se leva, et il^ensa qu'il était temps d'aller prévenir k bonhomme Piédeleu de la mort de sa fille. Il sortit de la chaumière et ferma sa porte ; en la fermant, il crut entendre une voix faible qui rappelait; U treasaiUit et courut au lit, mais rien ne remuait; il jugea
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qn^il s'était trompé. C'en fut assez^ cependant de- cet instant d'espérance pour qu'il ne pût se décider à quitter la place, c J'irai aussi bien demain », se dit-il, et il se rassit au chevet.
En regardant attentivement Margot, il crut remar^ quer tout à coup un changement sur son visage. Il lui semblait que, lorsqu'il avait voulu la quitter, elle avait les dents serrées, et maintenant ses lèvres étaient entr'ouvertes; il s'empara aussitôt de l'instrument du docteur, et essaya de souffler comme lui dans la bouche de Margot, mais il ne savait comment s'y prendre; le tuyau ne s'adaptait pas bien à la vessie. Pierrot s*épuisait à souffler, et l'air se perdait; il versa quelques gouttes d'ammoniaque sur les lèvres de la malade, mais elles ne purent pénétrer dans sa gorge; il eut^de nouveau recours au tuyau ; rien ne réussissait, c Quelles sottes machines! s'écria-t-il enfin, lorsqu'il fut hors d'haleine; tout ça n'est rien et ne fait rien qui vaille. > Il jeta l'instrument, s'inclina sur Margot, posa ses lèvres sur les siennes, et, dans un effort désespéré, soufflant de toute la force de ses robustes poumons, il fit pénétrer l'air vital dans la poitrine de la jeune fille; au même instant, la cendre s'agita, deux bras mourants se soulevèrent, puis retombèrent sur le cou de Pierrot. Margot poussa un profond soupir, et s'écria : c Je gèle, je gèle.
— Non, tu ne gèles pas, répondit Pierrot, tu es dans de la bonne cendre chaude.
— Tu as raison; pourquoi m'a-t-on mise là?
— Pour rien, Margot, pour te faire du bien. Comment te portes-tu à présent?
^ Pas mal; je suis seulement bien lasse; aide-moi un peu à me lever. >
Le bonhomme Piédeleu et M™« Doradour, avertis par le médecin, entrèrent dans la chaumière au moment où la noyée, nonchalamment penchée dans les bras de Pierrot, avalait une cuillerée d*eau de cerises.
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«• Ah çà! qu'est-ce que vous Tenez me chanlér? B'écria le bonhomme. Savez*vou8 bien que ça ne se fait pas, de venir dire aux gens que leur fille est mortel il ne faudrait pas recommencer, mille tonnerres 1 ça ne se passerait pas comme ça t >
Et il sauta au cou de sa fille. < Prenez garde, cher père, dit celle-ci en souriant, ne me serrez pas trop fort; il n'y a pas encore bien longtemps que je ne suis plus morte. »
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