CROISILLES
Au commencement du règne de Louis XV, un jeune homme nommé Croisilles, fils d'un orfèvre, revenait de Paris au Havre, sa ville natale. Il avait été chargé par son père d'une affaire de commerce, et cette affaire s'était terminée à son gré. La joie d*apporter une bonne nouvelle le faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume; car bien qu'il eût dans ses poches une somme d'argent assez considérable, il voyageait à pied pour son plaisir. C'était un . garçon de bonne humeur, et qui ne manquait pas d'esprit, mais tellement distrait et étourdi, qu'on le regardait comme un peu fou. Son gilet boutonné de travers, sa perruque au vent, son chapeau sous le bras, il suivait les rives de la Seine, tantôt rêvant, tantôt chantant, levé dès le matin, soupant au cabaret et charmé de traverser ainsi l'une des plus belles contrées de la France. Tout en dévastant, au passage, les pommiers de la Normandie, il cherchait des rimes dans sa tète (car tout étourdi est un peu poète), et il essayait de faire un madrigal pour une belle demoi- %eUe de son pays : ce n'était pas moins que la fille
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d*un fermier général, Mi^« Godeau, la perle du Havre, riche héritière fort courtisée. Croisilles n'était point reçu chez M. Godeau autrement que par hasard, c'està-dire qu'il y avait porté quelquefois des bijoux achetés chez son père. M. Godeau, dont le nom, tant soit peu commun, soutenait mal une immense fortune, se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, et se montrait, en toute occasion, énormément et impitoyablement riche. Il n'était donc pas homme à laisser entrer dans son salon le fils d*un orfèvre; mais, comme M"* Godeau avait les plus beaux yeux du monde, que Croisilles n'était pas mal tourné, et que rien n'empêche un joli garçon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisilles adorait M"* Godeau, qui n'en paraissait pas fâchée. Il pensait donc à elle tout en regagnant le Havre, et, comme il n'avait jamais réfléchi à rien, an lieu de songer aux obstacles invincibles qui le séparaient de sa bien -aimée, il ne s'occupait que de trouver une rime au nom de baptême qu'elle portait. M*** Godeau s'appelait Julie, et la rime était aisée à trouver. Croisilles, arrivé à Honfleur, s'embarqua le cœur satisfait, son argent et son madrigal en poche, et, dès qu'il eut touché le rivage, il courut à la maison paternelle.
Il trouva la boutique fermée; il y frappa à plusieurs reprises, non sans étonnement ni sans crainte, car ce n'était point un jour de fête; personne ne venait. Il appela son père, mais en vain. Il entra chez un voisin pour demander ce qui était arrivé; au lieu de lui répondre, le voisin détourna la tète, comme ne voulant pas le reconnaître. Croisilles répéta ses questions; il apprit que son père, depuis longtemps gêné dans ses affaires, venait de faire faillite, et s'était enfui en Amérique, abandonnant à ses créanciers tout ce qu'il possédait.
Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord frappé de l'idée qu'il ne reverrait peut-être jamais son père. Il lui paraissait impossible de se trouver ainsi abandonné tout à coup; il voulut à
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toute force entrer dans la boutique, mais on lui fit entendre que les scellés étaient mis; U s'assit sur une borne, et, se livrant à sa douleur, il se mit à pleurer à chaudes larmes, sourd aux consolations de ceux qui Fentouraient, ne pouvant cesser d'appeler son père, quoiqu'il le sût déjà bien loin ; enfin il se leva, honteux de voir la foule s'attrouper autour de lui, et, dans le plus profond désespoir, il se dirigea vers le port.'
Arrivé sur la jetée, il marcha devant lui comme un homme égaré qui ne sait où il va ni que devenir. U se voyait perdu sans ressources, n'ayant plus d'asile, aucun moyen de salut, et, bien entendu, plus d'amis. Seul, errant au bord de la mer, il fût tenté de mourir en s'y précipitant. Au momeoit où, cédant à cette pensée, il s'avançait, vers un rempart élevé, un vieux domestique, nommé Jean, qui servait sa famille depuis nombre d'années, s'approcha de lui.
« Ah! mon pauvre Jean! s'écria-t-il, tu sais ce qui s'est passé depuis mon départ. Est-il possible que mon père nous quitte sans avertissement, sans adieu!
~ Il est parti, répondit Jean, mais non pas sans vous dire adieu. >
En même temps il tira de sa poche une lettre qu'il donna à son jeune mattre. Croisilles reconnut l'écriture de son père, et, avant d'ouvrir la lettre, il la baisa avec transport; mais elle ne renfermait que quelques mots. Au lieu de sentir sa peine adoucie, le jeune homme la trouva confirmée. Honnête jusque-là et connu pour tel, ruiné par un malheur imprévu (la banqueroute d'un associé), le vieil orfèvre n'avait laissé à son fils que quelques paroles banales de consolation, et nul espoir, sinon cet espoir vague, sans but ni raison, le dernier bien, dit-on, qui se perde.
t Jean , mon ami , - tu m'as bercé , dit Croisilles après avoir lu la lettre, et tu es certainement aujourd'hui le seul être qui puisse m'aimer un peu; c'est une chose qui m'est bien douce, mais qui est fâcheuse pour toi ; car, aussi vrai que mon père s'est embarqué
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tit PAGES CHOISIES D ALFRED DE MUSSET
là, je vais me jeter dans cette mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais un jour ou Tautre, car je suis perdu.
— Que voulez-vous y faire? répliqua Jean, n'ayant point Tair d*avoir entendu, mais retenant Croisilles par le pan de son habit; que voulez-vous y faire, mon cher maître T Votre père a été trompé; il attendait de Pargent qui n*est pas venu, et ce n*était pas peu de chose. Pouvait-il rester ici? Je Tai vu, monsieur, gagner sa fortune depuis trente ans que je le sers ; je Fai vu travailler, faire son commerce, et les écus arriver un à un chez vous. -C'était un honnête homme, et habile; on a cruellement abusé de lui. Ces jours derniers, j'étais encore là, et comme les écus étaient arrivés, je les ai vus partir du logis. Votre père a payé tout ce qu'il a pu pendant une journée entière, et, lorsque son secrétaire a été vide, il n'a pu s'empêcher de me dire, en me montrant un tiroir où il ne restait que six francs : t II y avait ici cent mille francs ce matin ! » Ce n'est pas là une banqueroute, monsieur, ce n'est point une chose qui le déshonore!
— Je ne doute pas plus de la probité de mon père, répondit Croisilles, que de son malheur. Je ne doute pas non plus de son affection; mais j'aurais voulu l'embrasser, car que veux-tu que je devienne? Je ne suis point fait à \û misère, je n'ai pas l'esprit nécessaire pour recommencer ma fortune. Et quand je l'aurais, mon père est parti. S'il a mis trente ans à s'enrichir, combien m'en faudra-t-il pour réparer ce coup? Bien davantage. Et vivra-t-il alors? non sans doute; il mourra là-bas, et je ne puis pas môme l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en mourant aussi. >
Tout désolé qu'était Croisilles, il avait beaucoup de religion. 'Quoique soa désespoir lui ftt désirer la mort, il hésitait à se la donner. Dès les premiers mots de cet entretien, il s'était appuyé sur le bras de Jean, et tous deux retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entrés dans les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche :
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« Mais, monsieur, dit encore Jean, il me , semble qu*un homme de bien a le droit de vivre, et qu'un malheur ne prouve rien. Puisque votre père ne s'est pas tuéj Dieu merei, comment pouvez-vous songer à mourir? Puisqu'il n'y a'point de déshonneur, et toute la ville le sait, que penserait-on de vous? Que vous n'avez pu supports la pauvreté. Ce ne serait ni bravoj ni chrétien ; car au fond, qu'est-ce qui vous effraye? Il y a des gens qui naissent pauvres, et qui n'ont jamais eu ni père ni mère. Je sais bien que tout le monde ne seTessemble pas, mais enfin il n'y a rien d'impossible à Dieu. Qu'estnce que vous feriez en pareil cas? Votre père n'était j^as né riohe, tant s'en faut, sans vous offenser, et c'est peut-être ce qui le console. Si vous aviez été ici depuis un mois, cela vous aurait donné du courage. Oui, monsieur, on ^ peut se ruiner, personne n'est à l'abri d'une banqueroute; mais votre père, j'ose 1^ dire, a été un homme, quoiqu'il soit parti un peu vite. Mais que voulez- vous? on ne trouve pas tous les jours un bâtiment pour l'Amérique. Je l'ai accompagné jusque sur le port, et si vous aviez vu sa tristesse! comme il m'a recommandé d'avoir soin de vous, de lui doniferde vos nouvelles!... Monsieur, c'est une vilaine idée que vous avez de jeter le manche après la cognée. Chacun a son temps d'épreuve ici-bas, et j'ai été soldat avant d'être domestique. J'ai rudement souffert, mais j'étais jeune; j'avais votre ftge, monsieur/ à cette époque-là, et il me semblait que la Providence ne peut pas dire son dernier mot à un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulez- vous empêcher le bon Dieu de réparer le mal qu'il vous fait? Laissez^ui le temps^ et tout s'arrangera. S'il m'était permis de vous conseiller, vous attendriez seulement deux ou trois ans, et je gagerais que vous vous en trouveriez bien. Il y a toujours moyen de s'en aller de ce monde. Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment? >
Rendant que Jean s'évertuait à persuader son maître^
celui-ci marchait en silence, et, comme font souvent ceux qui souffrent, il regardait de côté et d'autre, comme pour chercher quelque chose qui pût le rattacher à la vie. Le hasard fit que, sur ces entrefaites, M"« Godeauy la fille du fermier général, vint à passer avec sa gouvernante. L*h6tel qu'elle habitait n'était pas éloigné de là; Croisilles la vit entrer chez elle. Cette rencontre produisit sur lui plus d'effe^ que tous les raisonnements du monde. J'ai dit qu'il était un peu fou, et qu'il cédait presque toujours à un premier mouvement. Sans hésiter plus longtemps et sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux domestique, et alla frapper à la porte de M. Godeau.
Quand on se représente aujourd'hui ce qu*on appelait jadis un financier, on imagine un ventre énorme, de courtes jambes, une immense perruque, une large face à triple menton, et ce n'est pas sans raison qu'on s'est habitué à se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait à quels abus ont donné lieu les fermes royales, et il semble qu'il y ait une loi de nature qui rende plus gras que le reste des hommes ceux qui s'engraissent non-seulement de leur propre oisiveté, mais encore du travail des autres. M. Godeau, parmi les financiers, était des plus classiques qu'on pût voir, c'est-à-dire des plus gros; pour l'instant il avait la goutte, chose fort à la mode en ce temps-là, comme l'est à présent la migraine. Couché sur une chaise longue, les yeux à demi fermés, il se dorlotait au fond d'un boudoir. Les panneaux de glaces qui l'environnaient répétaient majestueusement de toutes parts son énorme personne; des sacs pleins d'or couvraient sa table ; autour de lui les meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminée, le plafond, étaient
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dorés; son habit rétait; je ne sais si sa cenrelle ne Tétait pas aussi. Il calculait les suites d'une petite affaire qui ne pouvait manquer de lui rapporter quelques milliers de louis; il daignait en sourire tout seul, lorsqu'on lui annonça Croisilles, qui entra d*un air humble mais résolu, et dans tout le désordre qu'on peut supposer d'un homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau fut un peu surpris de cette visite inattendue; il crut que sa fille avait fait quelque emplette; il fut confirmé dans cette pensée en la voyant paraître presque en môme temps que le jeune homme. Il fit signe à Croisilles, non pas de s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un sofa, et Croisilles, resté debout, s'exprima à peu près en ces termes : .
« Monsieur, mon père vient de faire faillite. La banqueroute d'un associé l'a forcé à suspendre ses payements, et, ne pouvant assister à sa propre honte, il s'est enfui en Amérique, après avoir donné à ses créanciers jusqu'à son dernier sou. J'étais absent lorsque cela s'est passé ; j'arrive, et il y a deux heures que je sais cet événement. Je suis absolument sans ressources et déterminé à mourir. Il est très probable qu'en sortant de chez vous je vais me jeter à l'eau. Je l'aurais déjà fait, selon toute apparence, si le hasard ne m'avait fait rencontrer mademoiselle votre fille tout à l'heure. Je l'aime, monsieur, du plus profond de mon cœur ; il y a deux ans que je suis amoureux d'elle, et je me suis tu jusqu'ici à cause du respect que je lui dois ; mais aujourd'hui, en vous le déclarant, je remplis un devoir indispensable, et je croirais offenser Dieu, si, avant de me donner la mort, je ne venais pas vous demander si vous voulez que j'épouse M"* Julie. Je n'ai pas la moindre espérance que vous m'accordiez cette demande, mais je dois néanmoins vous la faire, car je suis bon chrétien, monsieur, et lorsqu'un bon chrétien se voit arrivé à un tel degré de malheur qu'il ne lui soit plus possible de souffrir la vie, il doit
du moins, pour atténuer son crime, épuiser toutes les chances qui lui restent avant de prendre un dernier parti. »
Au commencement de ce discours, M. Godeau avait supposé qu'on venait lui emprunter de l'argent, et< il avait jeté prudemment son mouchoir sur les sacs placés auprès de lui, préparant d'avance un refus poli, car il avait toujours eu de la bienveillance pour le père de CroisiUes. Mais quand il eut écouté jusqu'au bout, et qu'il eut compris de quoi il s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garçon ne fût devenu complètement fou. Il eut d'abord quelque envie de sonner et de le faire mettre à la porte; mais il lui trouva une apparence si ferme, un visage si déterminé, qu'il eut pitié d'une démence si tranquille. Il se contenta dédire à sa fille de se retirer, afin de ne pas s'exposer plus longtemps à entendre de pareilles inconvenances.
Pendant que CroisiUes avait parlé, M"« Godeau était devenue rouge comme une pèche au mois d'août. Sur l'ordre de son père, elle se retira. Le jeune homme lui fit un profond salut dont elle ne sembla pas s'aperce* voir. Demeuré seul avec CroisiUes, M. Godeau toussa, se souleva, se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforçant de prendre un air paternel :
c Mon garçon, dit-il, je veux bien croire que tu ne te moques pas de moi et que tu as réellement perdu la tête. Non seulem^it j'excuse ta démarche, mais je consens à ne point t'en punir. Je suis fâché que ton pauvre diable de père ait fait banqueroute et qu'il ait décampé : c'est fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourné la cervelle. Je veux faire quelque chose pour toi; prends un pliant et as6ieds*toi là.
— C'est inutile, monsieur, répondit CroisiUes; du moment que vous me refusez, je n'ai plus qu'à prendre congé de vous. Je vous souhaite toutes sortes de prospérités.
— Et où t'en vas-tuT
— Écrire à mon père et lui dire adieu»
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— Eht que diantre! on jurerait que tu dis vrai : tu vas te noyer, où le diable m'emporte 1 .
— Oui, monsieur; du moins je le erois, si le courage ne m'abandonne pas.
— La belle avance ! fi donc ! quelle niaiserie ! Assiedstoi, te dis-je, et écoute-moi. >
M. Godeau venait de faire une réflexion fort juste, c'est qu'il n'est jamais agréable qu'on dise qu'un homme, quel qu'il soit, s'est jeté à l'eau en nous quittant. U toussa donc de nouveau, prit sa tabatière, jeta un regard distrait sur son jabot et continua :
« Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfônt, c'est clair; tu ne sais ce que tu dis. Tu es ruiné, voilà ton affaire. Mais, mon cher ami, tout cela ne suffit pas : il faut réfléchir aux choses de ce monde. Si tu venais me demander... je ne sais quoi, un bon conseil, heinl passe ; mais qu'est-ce que tu veux? Tu es amoureux de ma fille?
— Oui, monsieur, et je vous répète que je suis bien éloigné de supposer que vous puissiez me la donner pour femme ; mais, comme il n'y a que cela au monde qui puisse m'empècher de mourir, si vous croyez en Dieu, comme je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui m'amène.
— Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas, je n'entends pas qu'on 'm'interroge; réponds d'abord : où as-tu vu ma fille?
— Dans la boutique de mon père et dans cette maison, lorsque j'y ai apporté des bijoux pour M»« Julie.
— Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie? On ne s'y reconnaît plus. Dieu me pardonne ! Mais qu'elle s'appelle Julie ou Javotte, sais-tu ce qu'il faut, avant tout, pour oser prétendre à la main de la fille d'un fermier général?
— Non, je l'ignore absolument, à moins que ce ne soit d'être aussi riche qu'elle.
— Il faut autre chose, mon cher. Il faut un nom.
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-— Eh bien! je m^appeUe Croisilles.
— Tu rappelles Croisilles, malheureux t Est-ce un nom que Croisilles?
— Ma foi, monsieur, en mon ftme et conscience, c^est un aussi beau nom que Godeau.
— Tu es un impertinent et tu me le payeras.
•— Eh ! mon Dieu, monsieur, ne vous fôchez pas ; je n*ai pas la moindre envie de vous offenser. Si vous voyez là quelque chose qui vous blesse, et si vous voulez m'en punir, 'vous n'avez que faire de vous mettre en colère; en sortant d'ici, je vais me noyer. »
Bien que M. Godeau se fût promis de renvoyer Croisilles. le plus doucement possible, afin d'éviter tout scandale, sa prudence ne pouvait résister à l'impatience de l'orgueil offensé; l'entretien auquel il essayait de se résigner lui paraissait monstrueux en lui-môme ; je lajsse à penser ce qu'il éprouvait en s'entendant parler de la sorte.
< Écoute, dit-il presque hors de lui et résolu à en finir à tout prix, tu n'es pas tellement fou que tu ne puisses comprendre un mot de sens commun. Es-tu riche?... non. Es-tu noble? encore moins. Qu'est-ce que c'est que la frénésie qui t'amène? Tu viens me tracasser, tu crois faire un coup de tête; tu sais parfaitement bien que c'est inutile; tu veux me rendre responsable de ta mort? As- tu à te plaindre de moi? dois-je un sou à ton père? est-ce ma faute si tu en es là? Eh! mordieu, on se noie et on se tait.
— C'est ce que je vais faire de ce pas ; je suis votre très humble serviteur.
— Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en vain recours à moi. Tiens, mon garçon, voilà quatre louis d'or; va-t'en dîner à la cuisine, et que je n'entende plus parler de toi.
— Bien obligé, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de votre argent !»
Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant mis sa conscience en repos par l'offre qu'il venait de
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faire, se renfonça de plus belle dans sa chaise et reprit ses méditations.
A p'eine Croisilles avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit accourir son fidèle Jean, dont le visage exprimait la joie.
« Qu*est-il arrivé? lui demanda-t-il; as-tu quelque nouvelle à m'apprendre?
— Monsieur, répondit Jean, j'ai à vous apprendre que les scellés sont levés, et que vous pouvez rentrer chez vous. Toutes les dettes de votre père payées, vous restez propriétaire de la maison. Il est bien vrai qu'on a emporté tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et qu'on a même enlevé les meubles; mais enfin la maison vous appartient, et vous n'avez pas tout perdu. Je cours partout depuis une heure, ne sachant ce que vous étiez devenu, et j'espère, mon cher maître,^ que vous serez assez sage pour prendre un parti raisonnable.
— Quel parti veux-tu que je prenne?
— Vendre cette maison, monsieur, c'est toute votre fortune. Elle vaut une trentaine de mille francs. Avec cela, du moins, on ne meurt pas de faim ; et qui vous empêcherait d'acheter un petit fonds de commerce qui ne manquerait pas de prospérer?
•— Nous verrons cela », répondit Croisilles tout en se hfttant de prendre le chemin de sa rue. 11 lui tardait de revoir le toit paternel; mais, lorsqu'il y fut arrivé, un si triste spectacle s'offrit à lui, qu'il eut à peine le courage d'entrer. La boutique en désordre, les chambres désertes, l'alcôve de son père vide, tout présentait à ses regards la nudité de la misère. Il ne restait pas une chaise; tous les tiroirs avaient été fouillés, le comptoir brisé, la caisse emportée; rien n'avait échappé aux recherches avides d^s créanciers et de la
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justice, qni, après avoir pillé la maison, étaient partis, laissant les portes ouvertes, comme pour témoigner aux passants que leur besogne était accomplie.
« Voilà donc, s*écria Croisilles, voilà donc ce qui reste de trente ans de travail et la plus honnête existence, faute d*avoir eu à temps, au jour fixe, de quoi faire honneur à une signature imprudemment engagée! ».
Pendant que le jeune homme se promenait de long en large, livré aux plus tristes pensées, Jean paraissait fort embarrassé. Il supposait que son maître était sans argent, et qu*il pouvait même ne pas avoir dtné. n cherchait donc quelque moyen pour le questionner là-dessus, et pour lui ofïlrir, en cas de besoin, une part de ses économies. Après s'être mis Tesprit à la torture pendant un quart d'heure pour imaginer un biais convenable, il ne trouva rien de mieux que de s'approcher ^e Croisilles, et de lui demander d'une voix attendrie :
c Monsieur aime-t-il toujours les perdrix aux choux? >
Le pauvre homme avait prononcé ces mots avec un accent à la fois si burlesque et si touchant, que Croisilles, malgré sa tristesse, ne put s'empêcher d'en rire.
« Et à propos de quoi cette question? dit-il.
— Monsieur, dit Jean, c'est que ma femme m'en fait cuire une pour mon dtner, et si par hasard vous les aimiez toujours... >
Croisilles avait entièrement oublié jusqu'à ce moment la somme qu'il rapportait à son père; la proposition de Jean le fit ressouvenir que ses poches étaient pleines d'or.
c Je te remercie de tout mon cœur, dit-il au vieillard, et j'accepte avec plaisir ton dtner; mais si tu es inquiet de ma fortune, rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour avoir ce soir un bon souper que tu partageras à ton tour avec moi. >
En parlant ainsi, il posa sur la cheminée quatre bourses bien garnies, qu'il vida, qui contenaient chacune cinquante louis
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< Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ajouta-t-il, je puis en user pour un jour ou deux. A qui faut-il que je m'adresse pour la faire tenir à mon père?
— Monsieur, répondit Jean avec empressement, votre père m'a bien recommandé de vous dire que cet argent vous appartenait, et, si je ne vous en parlais point , c'est que je ne savais pas de quelle manière vos affaires de Paris s'étaient terminées. Votre père ne manquera de rien là-bas; il logera chez un de vos correspondants, qui le recevra de son mieux; il a d'ailleurs emporté ce qu'il lui faut, car il était bien sûfr d'en laisser encore de trop, et ce qu'il a laissé, monsieur, tout ce qu'il a laissé, est à vous; il vous le marque lui-môme dans sa lettre, et je suis expressément chargé de vous le répéter. Cet or est donc aussi légitimement votre bien que cette maison où nous sommes. Je puis vous rapporter les paroles mêmes que votre père m*a dites en partant, c Que mon fils c me pardonne de le quitter : qu'il se souvienne seulec ment pour m'aimer que je suis encore en ce monde, c et qu'il use de ce qui restera après mes dettes payées c comme si c'était mon héritage. » Voilà, monsieur, ses propres expressions ; ainsi remettez ceci dans votre poche, et puisque vous voulez bien de mon dîner, allons, je vous prie, à la maison. >
La joie et la sincérité qui brillaient dans les yeux de Jean ne laissaient aucun doute à Croisilles. Les paroles de son père l'avaient ému à un tel point qu'il ne put retenir ses larmes; d'autre part, dans un pareil moment, quatre mille francs n'étaient pas une bagatelle. Pour ce qui regardait la maison, ce n'était point une ressource certaine : car on ne pouvait en tirer parti qu'en la vendant, chose toujours longue et difficile. Tout cela cependant ne laissait pas que d'apporter un changement considérable à la situation dans laquelle se trouvait le jeune homme; il se sentit tout à coup attendri, ébranlé dans sa funeste résolution, et, pour
ainsi dire, à la fois plus triste et moins désolé. Après avoir fermé les volets de la boutique, 11 sortit de la maison avec Jean, et, en traversant de nouveau la ville, il ne put s^empècher de songer combien c'est peu de chose cpie nos affections, puisqu'elles servent quelquefois à nous faire trouver une joie imprévue dans la plus faible lueur d'espérance. Ce fut avec cette pensée qu'il se mit à table à côté de son vieux serviteur, qui ne manqua point, durant le repas, de faire tous ses efforts pour l'égayer.
Les étourdis ont un heureux défaut : ils se désolent aisément, mais ils n'ont même pas le temps de se consoler, tant il leur est facile de se distraire. On se tromperait de les croire insensibles ou égoïstes; ils sentent peut-être plus vivement que d'autres; et il» sont très capables de se brûler la cervelle dans un moment de désespoir; mais, ce moment passé, s'ils sont encore en vie, il faut qu'ils aillent dîner, qu'ils boivent et mangent comme à l'ordinaire, pour fondre ensuite en larmes en se couchant. La joie et la douleur ne glissent pas sur eux; elles les traversent comme des flèches ; bonne et violente nature qui sait souffrir, mais qui ne peut pas mentir, dans laquelle on lit tout à nu, non pas fragile et vide comme le .verre, mais pleine et transparente comme le cristal de roche.
Après avoir trinqué avec Jean, Croisilles, au lieu de se noyer, s'en alla à la comédie.
(Extrait de la nouvelle intitulée : CroisiUes^)
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HKRRE ET CAMILLE
Le cheralier des Arcis, officier de cavalerie, avait quitté le service en 4760. Bien qu'il fût jeune encore, et que sa fortune lui permît^ de paraître avantageusement à la cour, il s'était lassé de bonne heure de la vie de garçon et des plaisirs de Paris. Il se retira près du Mans, dans une jolie maison de campagne. Là, au bout de peu de temps, la solitude, qui lui avait d*abord été agréable, lui sembla pénible. 11 sentit qu'il lui était difficile de rompre tout à coup avec les habitudes de la jeunesse. Il ne se repentit pas d'avoir quitté le monde ; mais, ne pouvant se résoudre à vivre seul, il prit le parti de se marier et de trouver, i^il était possible, une femme qui partageât son goût pour le repos et pour la vie sédentaire qu'il était décidé à mener.
Il ne voulait point que sa femme fût belle; il ne la voulait pas laide, non plus ; il désirait qu'elle eût de l'instruction et de l'intelligence avec le moins d'esprit possible; ce qu'il recherchait par-dessus tout, c'était la gaieté et une humeur égale, qu'il regardait, dans une femme, comme les premières des qualités.
La fille d'un négociant retirés qui demeurait dans le
▼oisinage, lui plut. Coa^me le chevalier ne dépendait de personne, il ne s*arrôta pas à la distance qu'il y avait entre un gentilhomme et la fille d'un marchand. Il adressa à la famille une demande qui fut accueillie avec empressement. Il fit sa cour pendant quelques mois, et le mariage fut conclu.
Jamais alliance ne fut formée sous de meilleurs et de plus heureux auspices. A mesure qu'il connut mieux sa femme, le chevalier découvrit en elle de nouvelles qualités et une douceur de caractère inaltérable. Elle, de son côté, se prit pour son mari d'un amour extrême. Elle ne vivait qu'en lui, ne songeait qu'à lui complaire, et, bien loin de regretter les plaisirs de son âge qu'elle lui sacrifiait, elle souhaitait que son existence entière pût s'écouler dans une solitude qui, de jour en jour, lui devenait plus chère.
Cette solitude n'était cependant pas complète. Quelques voyages à la ville, la visite régulière de quelques amis, y faisaient diversion de temps en temps. Le chevalier ne refusait pas de voir fréquemment les parents de sa femme, en sorte qu'il semblait à celle-ci qu'elle n'eût pas quitté la maison paternelle. Elle sortait souvent des bras de son mari pour se retrouver dans ceux de sa mère, et jouissait ainsi d'une faveur que la Providence accorde à bien peu de gens; car il est rare qu'un bonheur nouveau ne détruise pas un ancien bonheur.
M. des Ârcis n'avait pas moins de douceur et de bonté que sa femme; mais les passions de sa jeunesse, l'expérience qu'il paraissait avoir faite des choses de ce monde, lui donnaient parfois de la mélancolie. Cécile (ainsi se nommait M^^^ des Ârcis) respectait religieusement ces moments de tristesse. Quoiqu'il n'y eût en elle, à ce sujet, ni réflexion ni calcul, son cœur l'avertissait aisément de ne pas se plaindre de ces légers nuages qui détruisent tout dès qu'on les regarde, et qui ne sont rien quand on les laisse passer.
La famille de Cécile était composée de bonnes gens,
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marchands enrichis par le travail, et dont la vieillesse était, pour ainsi dire, un perpétuel dimanche. Le chevalier aimait cette gaieté du repos, achetée parla peine, et y prenait part volontiers. Fatigué des mœurs de Versailles et même des soupers de M^^* Quinault, il se plaisait à ces fagons un peu bruyantes, mais franches et nouvelles pour lui. Cécile avait un oncle, excellent homme, meilleur convive encore, qui s'appelait Giraud. Il avait été maître maçon, puis il était devenu peu à peu architecte; à tout cela, il avait gagné une vingtaine de mille livres de pente. La maison du chevalier était fort à son goût, et il y était toujours bien reçu, quoiqu'il y arrivât quelquefois couvert de plâtre et de poussière ; car, en dépit des ans et de ses vingt mille livres, il ne pouvait se tenir de grimper sur les toits et de manier la truelle. Quand il avait bu quelques coups de Champagne, il fallait qu'il pérorât au dessert, c Vous êtes heureux, mon neveu, disait-il souvent au chevalier : vous êtes riche, jeune, vous avez une bonne petite femme, une maison pas trop mal bâtie ; il ne vous manque rien, il n'y a rien à dire; tant pis pour le voisin s'il s'en plaint. Je vous dis et répète que vous êtes heureux. »
Une fille leur naquit, qu'ils appelèrent Camille.
A mesure qu'elle grandissait, on fut surpris de lui voir garder une immobilité étrange. Aucun bruit ne semblait la frapper; elle était insensible à ces mille discours que les mères adressent à leurs nourrissons ; tandis qu'on chantait en la berçant, elle restait les yeux fixes et ouverts, regardant avidement la clarté de la lampe, et ne paraissant rien entendre. Un jour qu'elle était endormie, une servante renversa un meuble ; la mère accourut aussitôt, et vit avec étonnement que Fenfant ne s'était pas éveillée. Le clievalier fut effrayé de ces indices trop clairs pour qu'on pût s'y tromper. Dès qu'il les eut observés avec attention,
il comprit à quel malheur sa fille était coadamnôe. La mère voulut en vaiu s^abuser, et, par tous les moyens imaginables, détourner les craintes de son mari. Le médecin fut appelé, et Fexamen ne fut ni long ni difficile. On reconnut que la pauvre Camille était privée de Foule, et par conséquent de la parole.
La première pensée de la mère avait été de demander si le mal était sans remède, et^on lui avait répondu qu'il y avait des exemples de guérison. Pendant un an, malgré l'évidence, elle conserva quelque espoir; mais toutes les ressources de Fart échouèrent, et, après les avoir épuisées, il fallut enfin y renoncer.
Malheureusement à cette époque, où tant de préjugés furent détruits et remplacés, il en existait un impitoyable contre ces pauvres créatures qu'on appelle sourds-muets. De nobles esprits, des savants distingués ou des hommes seulement poussés par un sentiment charitable, avaient, il est vrai, dès longtemps protesté contre cette baii^rie. Chose bizarre, c'est un moine espagnol qui, le premier, au seizième siècle, a deviné et essayé cette tâche, crue alors impossible, d'apprendre aux muets à parler sans parole. Son exemple avait été suivi en Italie, en Angleterre et en France, à différentes reprises. Bonnet, Wallis, Bulwer, Van Helmont, avaient mis au jour des ouvrages importants, mais l'intention chez eux avait été meilleure que l'effet; un peu de bien avait été opéré çà et là, à l'insu du monde, presque au hasard, sans aucun fruit. Partout, même à Paris, au sein de la civilisation la plus avancée, les sourds-muets étaient regardés comme une espèce d'êtres à part, marqués du sceau de la colère céleste. Privés de la parole, on leur refusait la pensée. Le cloître pour ceux qui naissaient riches, l'abandon pour les pauvres,
PIBRRE ET CAMILLE . 231
tel était leur sort ; ils inspiraient plus d*horreur que de pitié.
Le chevalier tomba p^u à peu dans le plus profond chagrin. Il passait la plus grande partie du jour seul, enfermé dans son cabinet, ou se promenait dans les bois. Il s'efforçait, lorsqu'il voyait sa femme, de montrer un visage tranquille, et tentait de la consoler, mais en vain. M»« des Arcis, de son c6té, n'était pas moins triste. Un malheur mérité peut faire verser des' larmes, presque toujours tardives et inutiles; mais un malheur sans motif accable la raison, en décourageant la piété.
Ces deux nouveaux mariés, faits pour s'aimer, et qui s'aimaient, commencèrent ainsi à se voir avec peine et à s'éviter dans les mêmes allées où ils venai^it de se parler d'un espoir si prochain, si tranquille et si pur. Le chevalier, en s'exilant volontairement dans sa maison de campagne, n'avait pensé qu'au repos; le bonheur avait semblé l'y surprendre. M»« des Arcis n'avait fait qu'un mariage de raison; l'amour était venu, il était réciproque. Un obstacle terrible se plaçait tout k coup entre eux, et cet obstacle était ^urécisément l'objet même qui eût dû être un lien sacré.
Ce qui causa cette séparation soudaine et tacite, plus affreuse qu'un divorce, et plus cruelle qu'une mort lente, c'est que la mère, en dépit du malheur, aimait son enfant avec passion, tandis que le chevalier, quoi qu*il voulût faire, malgré sa patience et sa bonté, ne pouvait vaincre l'horreur que lui inspirait cette malédiction de Dieu tombée sur lui.
c Pourrais-je donc haïr ma fille? se demandait-il souvent durant ses promenades solitaires. Est-ce sa faute si la colère du ciel l'a fk^appée? Ne devrais-je pas uniquement la plaindre, chercher à adoucir la douleur de ma femme, cacher ce que je souffre, veOler sur mon enfant? A quelle triste existence est-elle réservée si moi, son père, je l'abandonne I que deviendra- t-elle? Dieu me l'envoie ainsi; c'est à moi de me résigner. Qui
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en prendra soin? qui relèvera? qui la protégera? Elle n'a au monde que sa mère et moi, elle ne trouvera pas un mari, et elle n'aura jamais ni frère ni sœur; c'est assez d'une malheureuse de plus au monde. Sous peine de manquer de cœur, je dois consacrer ma vie à lui faire supporter la sienne. »
Ainsi pensait le chevalier, puis il rentrait à la maison avec la ferme intention de remplir ses devoirs de père et de mari; il trouvait son enfant dans les bras de sa femme, il s'agenouillait devant eux, prenait les mains de Cécile entre les siennes : on lui avait parlé, disait-il, d'un médecin célèbre, qu'il allait faire venir; rien n'était encore décidé; on avait vu des cures merveilleuses. En parlant ainsi, il soulevait sa fille entre ses bras et la promenait par la chambre ; mais d'affreuses pensées le saisissaient malgré lui : l'idée de l'avenir^ la vue de ce silence, de cet être inachevé, dont les sens étaient iermés, la réprobation, le dégoût, la pitié, le mépris du monde, l'accablaient. Son visage pâlissait, ses mains tremblaient; il rendait l'enfant à sa mère, et se détournait pour cacher ses larmes.
C'est dans, ces moments que M"« des Arcis serrait sa fille sur son cœur avec une sorte de tendresse désespérée, et ce plein regard de l'amour maternel, le plus violent et le plus fier de tous. Jamais elle ne faisait entendre une plainte; elle se retirait dans sa chambre, posait Camille dans son berceau, et passait des heures entières, muette comme elle, à la regarder.
Cette espèce d'exaltation sombre et passionnée devint si forte, qu'il n'était pas rare de voir M.^ des Arcis garder le silence le plus absolu pendant des journées. On lui adressait en vain ia parole. Il semblait qu'elle voulût savoir par elle-même ce que c'était que cette nuit de l'esprit dans laquelle sa fille devait vivre.
Elle parlait par signes à l'enfant et savait seule te faire comprendre. Les autres personnes de la maison,
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le chevalier lui-même, semblaient étrangers à Camille. La mère de M""« des Arcis, femme d*un esprit assez vulgaire, ne venait guère à Chardonneux (ainsi se nommait la terre du chevalier) que pour déplorer le malheur arrivé à son gendre et à sa chère Cécile. Croyant faire preuve de sensibilité, elle s*apitoyait sans relâche sur le triste sort de cette pauvre enfant, et il lui échappa de dire un jour : c Mieux eût valu pour elle ne pas être née. — Qu'auriez-vous donc fait si. j'étais ainsi? » répliqua Cécile presque avec Taccent de la colère.
L*oncle Giraud, le maître magon, ne trouvait pas grand mal à ce que sa petite-nièce fût muette : c Tai eu, disait-il, une femme si bavarde, que je regarde toute chose au monde, n'importe laquelle, comme préférable. Cette petite-là est sûre d'avance de ne jamais tenir de mauvais propos, ni d*en écouter, de ne pas impatienter toute une maison en chantant de vieux airs d*opéra, qui sont tous pareils; elle ne sera pas querelleuse, elle ne dira pas d'injures aux servantes, comme ma femme n'y manquait jamais ; elle ne s'éveillera pas si son mari tousse, ou bien s'il se lève plus tût qu'elle pour surveiller ses ouvriers; elle ne rêvera pas tout haut, elle sera discrète; elle y verra clair, les sourds ont de bons yeux; elle pourra régler un mémoire; quand elle ne ferait que compter sur ses doigts, et payer, si elle a de l'argent, mais sans chicaner comme les propriétaires à propos de la moindre bâtisse ; elle saura d'elle-même une chose très bonne qui ne s'apprend d'ordinaire que difficilement, c'est qu'il vaut mieux faire que dire; si elle a le cœur à sa place, on le verra sans qu'elle ait besoin de se mettre du miel au bout de la langue. Elle ne rira pas en compagnie, c'est vrai; mais elle n'entendra pas, à dtner, les rabat-joie qui font des périodes; elle sera jolie, elle aura de l'esprit, elle ne fera pas de bruit; elle ne sera pa.8 obligée, comme un aveugle, d'avoir un caniche pour se promener. Ma foi, si j'étais jeune, je
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l'épouserais très bien quand elle sera grande, .el aujourd'hui que je suis vieux et sans enfants, je la prendrais très bien chez nous comme ma fille, si par hasard elle vous ennuyait. >
Lorsque l'oncle Giraud tenait de pareils discours, un peu de gaieté rapprochait par instants M. des Ârcis de sa femme. Us ne pouvaient s'empèdier de sourire tous deux à cette bonhomie un peu brusque, mais 'respectable et surtout bienfaisante, ne voulant voir le mal nulle part. Mais le mal était là; tout le reste de la famille regardait avec des yeux effrayés et curieux ce malheur, qui était une rareté. Quand ils venaient en carriole du gué de Mauny, ces braves gens se mettaient en cercle avant dîner, tâchant de voir et.de raisonner, examinant tout d'un air d'intérêt, prenant un visage composé, se consultant tout bas pour savoir quoi dire, tentant quelquefois de détourner la pensée commune par une grosse remarque sur un fétu.
La petite fille devenait grande; la nature remplissait tristement sa^âche, mais fidèlement. Camille n'avait que ses yeux au service de son ftme, ses premiers gestes furent, comme l'avaient été ses premiers regards, dirigés vers la lumière. Le plus pâle rayon de soleil lui causait des transports de joie.
Lorsqu'elle commença à se tenir debout et à marcher, une curiosité très marquée lui fit examiner et toucher tous les objets qui l'environnaient, avec une délicatesse mêlée de crainte et de plaisir.
Quelques enfants du voisinage venaient jouer avec Camille dans le jardin. C'était une chose étrange que la manière dont elle les regardait parler. Ces enfants,à peu près du même âge qu'elle, essayaient, bien entendu, de répéter des mots estropiés par leurs
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bonnes, et tâchaient, en ouvrant les lèvres, d'exercer leur intelligence au moyen d'un bruit qui ne semblait qu'un mouvement à la pauvre fille. Souvent, pour prouver qu'elle avait compris, elle étendait les mains vers ses petites compagnes, qui, de leur côté, reculaient effrayées devant cette autre e^ression de leur propre pensée.
M»»» des Arcis ne quittait pas sa fille. Elle observait avec anxiété les moindres actions, les moindres signes de vie de Camille. Si elle eût pu deviner que l'abbé de rÊpée allait bientôt venir et apporter la lumière dans ce monde de ténèbres, quelle n'eût pas été sa joie ! Mais elle ne pouvait rien, et demeurait sans force contre ce mal du hasard, que le courage et la piété d'un homme allaient détruire. Singulière chose qu'un prêtre en voie plus qu'une mère, et que l'esprit, qui discerne, trouve^ ce qui manque au cœur qui souffre.
Quand les petites amies de Camille furen£ en âge de recevoir les premières instructions d'une gouvernante, la pauvre enfant commença à témoigner une très grande tristesse de ce qu'on n'en faisait pas autant pour elle que pour les autres. Il y avait chez un voisin une vieille institutrice anglaise qui faisait épeler à grand'peine un enfant et le traitait sévèrement. Camille assistait à la leçon, regardait avec étonnement son petit camarade, suivant des yeux ses efforts, et tâchant, pour ainsi dire, de l'aider; elle pleurait avec lui lorsqu'il était grondé.
Les leçons de musique furent pour elle le sujet d'une peine bien plus vive. Debout près du piano, elle raidissait et remuait ses petits doigts en regardant la maîtresse de tous ses grands yeux, qui étaient très noirs et très beaux. Elle semblait demander ce qui se faisait là, et frappait quelquefois sur les touches d'une façon en même temps douce et irritée.
L'impression que les êtres ou les objets extérieurs produisaient sur les autres enfants ne paraissait pas
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la surprendre. Elle observait les choses et s'en souvenait comme eux. Mais lorsqu'elle les voyait se montrer du doigt ces mômes objets et échanger entre eux ce mouvement des lèvres qui était inintelligible, alors recommençait son chagrin. Elle se retirait dans un coin, et avec une pierre ou un morceau de bois, elle traçait presque machinalement sur le sable quelques lettres majuscules qu'elle avait vu épeler à d'autres, et qu'elle considérait attentivement.
La prière du soir, que le voisin faisait faire régulièrement à ses enfants tous les jours, était pour Camille une énigme qui ressemblait à oin mystère. Elle s'agenouillait avec ses amies et joignait les mains sans savoir pourquoi. Le chevalier voyait en cela une profanation : « Otez-moi cette petite, disait-il, épargnezmoi cette singerie. ~ Je prends sur moi d'en demander pardon à Dieu >, répondit un jour la mère.
Camille donna de bonne heure des signes de cette bizarre faculté que les Écossais appellent la double vue, que les partisans du magnétisme veulent faire admettre, et que les médecins rangent, la plupart du temps, au nombre des maladies. La petite sourde et muette sentait venir ceux qu'elle aimait, et allait souvent au-devant d'eux, sans que rien eût pu l'avertir de leur arrivée.
Non seulement les autres enfants ne s'approchaient d'elle qu'avec une certaine crainte, mais ils l'évitaient quelquefois d'un air de mépris. Il arrivait que l'un d'eux, avec ce manque de pitié dont parle La Fontaine, venait lui parler longuement en la regardant en face et en riant, lui demandant de répondre. Ces petites rondes des enfants, qui se danseront tant qu'il y aura de petites jambes, Camille les regardait à la promenade, déjà à demi jeune fille, et quand venait le vieux refrain :
Entrez dans la dansa, Voyez comme on dansa...
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seule à Técart, appuyée sur un banc, elle suivait la mesure, en balançant sa jolie tôte, sans essayer de se « mêler au groupe, mais avec assez de tristesse et de gentillesse pour faire pitié.
L'une des plus grandes tâches qu'essaya cet esprit maltraité fut de vouloir compter avec une petite voisine qui apprenait Tarithmétique. Il s'agissait d'un calcul fort aisé et fort court. La voisine se débattait contre quelques chiffres un peu embrouillés. Le total ne se montait guère à plus de douze ou quinze unités. La voisine comptait sur ses doigts. Camille, comprenant qu'on se trompait, et voulant aider, étendit ses deux mains ouvertes. On lui avait donné, à elle aussi, les premières et les plus simples notions, elle savait que deux et deux font quatre. Un animal intelligent, un oiseau même, compte d'une façon ou d'une autre, que nous ne savons pas, jusqu'à deux ou trois. Une pie, dit-on, a compté jusqu'à cinq. Camille, dans cette circonstance, aurait eu à compter plus loin. Ses mains n'allaient que jusqu'à dix. Elle les tenait ouvertes devant sa petite amie avec un air si plein de bonne volonté qu'on l'eût prise pour un honilête homme qui ne peut pas payer,
La coquetterie se montre de bonne heure chez les femmes : Camille n'en donnait aucun indice, c C'est pourtant drôle, disait le chevalier, qu'une petite fille ne comprenne pas un bonnet! > A de pareils propos, M>*< des Arcis souriait tristement, c Elle est pourtant belle } > disait^elle à son mari ; et en même temps, avec douceur, elle poussait un peu Camille pour la faire marcher devant son père, afin qu'il vît mieux sa taille, qui commençait à se former, et sa démarche encore enfantine, qui était charmante.
A mesure qu'elle avançait en âge, Camille se prit de " passion, non pour la religion, qu'elle ne connaissait pas, mais pour les églises, qu'elle voyait. Peut-être avait-elle dans l'âme cet instinct invincible qui fait (u'un enfant de dix ans conçoit et garde le projet de
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prendre une robe de laine, de chercher ce qui est pauvre et ce qui souffre, et de passer ainsi toute sa vie. Il mourra bien des indifférents et même des philosophes avant que Fun d'eux explique une pareille fantaisie, mais elle existe:
€ Elle est pourtant belle ! » se répétait le chevalier, et Camille Tétait en effet. Daûs le parfait ovale d'un visage régulier, sur des traits d'une pureté et d'une fraîcheur admirables, brillait pour ainsi dire la clarté d'un bon cœur. Camille était petite, non point pâle, mais très blanche, avec de longs cheveux noirs. Gaie, active, elle suivait son naturel; triste avec douceur et presque avec nonchalance, dès que le malheur venait la toucher ; pleine de grâce dans tous ses mouvements, d'esprit et quelquefois d'énergie dans sa pantomime, singulièrement industrieuse à se faire entendre, vive à comprendre, toujours obéissante dès qu'elle avait compris. Le chevalier restait aussi parfois, comme M™û des Arcis, à regarder sa fille sans parler. Tant de grâce et de beauté, joints à tant de malheurs et d'horreur, était près de lui troubler l'esprit; on le vit embrasser souvent Camille avec une sorte de transport, en disant tout haut : < Je ne suis cependant pas un méchant homme ! »
Il y avait une allée dans le bois, au fond du jardin, où le chevalier avait l'habitude de se promener après le déjeuner. De la fenêtre de sa chambre M<"* des Arcis voyait son mari aller et venir derrière les arbres. Elle n'osait guère l'y aller retrouver. Elle regardait, avec un chagrin plein d'amertume, cet homme qui avait été pour elle plutôt un amant qu'un époux, dont elle n'avait jamais eu un seul reproche, à qui elle n'en avait jamais eu un seul à faire, et qui n'avait plus le courage de l'aimer parce qu'elle était mère.
Elle se hasarda pourtant un matin. Elle descendit le
. cœur palpitant; il s'agissait d*an bal d'enfants qui
devait aToirlieu dans un château voisin. M^ des Arcis
vonlait 'y mener Camille. Elle voulait voir Teffet que
pourrait produire sur le monde et sur son mari la
^ beauté de sa fille. Elle avait passé des nuits sans
} sommeil à chercher quelle robe elle lui mettrait; elle
avait formé, sur ce projet, les plus douces espérances.
< Il faudra bien, se disait-elle, qu'il en soit fier et
qu'en en soit jaloux, une fois pour toutes, de cette
petite fille. Elle ne dira rien, mais elle sera la plus
belle. »
Dès que le chevalier vit sa femme venir à lui, il s'avança au-devant d'elle, et lui prit la main qu'il baisa avec un respect et une galanterie qui lui venaient de Versailles, et dont il ne s'écartait jamais, malgré sa bonhomie naturelle. Ils commencèrent par échanger quelques mots insignifiants, puis ils se mirent à marcher l'un à côté de l'autre.
M"» des Arcis cherchait de qudle manière elle proposerait à son mari de la laisser mener sa fille au bal, et de rompre ainsi une détermination qu'il avait prise depuis la naissance de Camille, celle de ne plus voir le monde. La seule pensée d'exposer son malheur aux yeux des indifférents ou des malveillants mettait le chevalier presque hors de lui. 11 avait annoncé formellement sa volonté sur ce sujet. Il fallait donc que M"» des Arcis trouvât un biais, un prétexte quelconque, non seulement pour exécuter son dessein, mais pour en parler.
Pendant ce temps-là, le chevalier paraissait réfléchir beaucoup de son côté. Il fut le premier à rompre le silence. Une af^ire survenue à un de ses parents, ditil à sa femme, venait d'occasionner de grands dérangements de fortune dans sa famille; il était important pour lui de surveiller les gens chargés des mesures à prendre; ses intérêts^ et par conséquent ceux de H** des Areift elle-même, couraient le risque d*étre
compromis faute de soin. Bref, il annonce qu'il était obligé de faire un court voyage en Hollande, où il devait s'entendre avec son banquier; il igouta qiie Taffaire était extrêmement pressée, et qu'il comptait partir dès le lendemain matin.
Il n'était que trop facile à M"* des Ârcis de comprendre le motif de ce voyage. Le chevalier était bien éloigné de songer à abandonner sa femme ; mais, en dépit de lui-même, il éprouvait un besoin irrésistible de s'isoler tout à fait pendant quelque temps, ne fût-ce que pour revenir plus tranquille. Toute vraie douleur donne, la plupart du temps, ce besoin de solitude à rhomme, comme la souffrance physique aux animaux.
M"^* des Arcis fut d'abord tellement surprise, qu'elle ne répondit que par ces phrases banales qu'on a toujours sur ses lèvres quand on ne peut pas dire ce qu'on pense : elle trouvait ce. voyage tout simple ; le chevalier avait raison, elle reconnaissait l'importance . de cette démarche, et ne s'y opposait en aucune façon. Tandis qu'elle parlait, la douleur lui serrait le cœur; elle dit qu'elle se trouvait lasse, et s'assit sur un banc.
Là, elle resta plongée dans une rêverie profonde, les regards fixes, les mains pendantes. M"^« des Ârcis n'avait connu jusqu'alors ni grande joie ni grands plaisirs. Sans être une femme d'un esprit élevé, elle sentait assez fortement et elle était d'une famille assez commune pour avoir quelque peu souffert Son mariage avait été pour elle un bonheur tout à fait nouveau; un éclair avait brillé devant ses yeux au milieu de longues et froides journées; maintenant la nuit la saisissait.
Elle demeura longtemps pensive. Le chevalier détournait les yeux, et semblait impatient de rentrer à la maison. Il se levait et se rasseyait. M"^ des Arcis se leva aussi enfin, prit le bras de son mari; ils rentrèrent ensemble.
L'heure du dtner venue. M*"* des Arcis fît dire qu'elle ne descendrait pas. Dans sa chambre était on
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prie-Dieu où etle resta à genoux jusqu'au soir. Sa femme de chambre entra plusieurs fois, ayant reçu du chevalier l'ordre secret dé veiller sur elle; elle ne répondit pas à ce qu'on lui disait. Vers huit heures du soir elle sonna, demanda la robe commandée à l'avance pour sa fille et qu'on mît le cheval à la voiture. Elle fit avertir en même temps le chevalier qu'elle allait au bal, et qu'elle souhaitait qu'il l'y accompagnât.
C'était la première fois qu'on voyait Camille. On avait beaucoup entendu parler d'elle. La curiosité dirigea tous les regards vers la petite fille dès qu^elle parut. On pouvait s'attendre à ce que M"»* des Ârcis montrât quelque embarras et quelque inquiétude ; il n'en fut rien. Après les politesses d'usage, elle s'assit de l'air le plus calme, et tandis que chacun suivait des yeux son enfant avec une espèce d'étonnement ou un air d'intérêt affecté, elle la laissait aller par la chambre sans paraître y songer.
Camille retrouvait là ses petites compagnes; elle courait tour à tour vers l'une ou vers l'autre, comme si elle eût été au jardin. Toutes, cependant, la recevaienit avec réserve et avec firoideur. Le chevalier, debout à l'écart, souffrait visiblement. Ses amis vinrent à lui, vantèrent la beauté de sa fille; des personnes étrangères, ou même inconnues, l'abordèrent avec intention de lui faire compliment. Il sentait qu'on le consolait, et ce n'était guère de son goût. Cependant un regard auquel on ne se trompe pas, le regard de tous, lui remit peu à peu quelque joie au cœur. Après avoir parlé par gestes presque à tout le monde, Camille était restée debout entre les genoux de sa mère. On venait de la voir d'un côté et d'autre ; on s'attendait à quelque chose d'étrange, ou tout au moins de curieux; elle n'avait rien fait que de dire bonsoir aux gens avec une grande révérence, donner
un petit sîuLke'hand à des demoiselles anglaises, envoyer des baisers aux mères de ses petites amies, le tout peut-être appris par cœur, mais fait avec grâce et naïveté. Revenue tranquillement à sa place» on commença à Tadmirer. Rien, en effet, n'était plus beau que cette enveloppe dont ne pouvait sortir cette pauvre âme. Sa taille, son visage, ses longs cbeveux bouclés, ses yeux, surtout, d'un éclat incomparable, surprenaient tout le monde. En même temps que ses regards essayaient de tout deviner et ses gestes de tout dire, son air réfléchi et mélancolique prétait à ses moindres mouvements, à ses allures d'enfant et à ses poses un certain aspect d'un air de grandeur; un peintre ou un sculpteur en eût été frappé. On s'approcha de M">« des Arcis, on l'entoura, on fit mille qijKestions par gestes à Camille; à l'étonnement et à la répugnance avaient succédé une bienveillance sincère, une franche sympathie. L'exagération, qui arrive toujours dès que le voisin parle après le voisin pour répéter la même chose, s'en mêla bientôt. On n'avait jamais vu un si charmant enfant; rien ne lui ressemblait, rien n'était si beau qu'elle. Camille eut enfin un triomphe complet, auquel elle était loin de rien comprendre.
M*"* des Arcis le comprenait. Toujours calme au dehors, elle eut ce soir-là un battement de cœur qui lui était dû, le plus heureux, le plus pur de sa vie. Il y eut entre elle et son mari un sourire échangé qui valait bien des larmes.
Cependant une jeune fille se mit au piano, et joua une contredanse. Les enfants se prirent par la main, se mirent en place, et commencèrent à exécuter les pas que le maître de danse de l'endroit leur avait appris. Les parents, d'autre part, commencèrent à se complimenter réciproquement, à trouver charmante cette petite fête, et à se faire remarquer les uns aux autres la gentillesse de leurs progénitures. Ce fui bientôt un grand bruit de rires enfantins, de plaisanteries de café eojtre les jeunes filles, de bavardages
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entre les papas, de politesses aigres-douces entre les mamans, bref, un bal d'enfants en province.
Le chevalier ne quittait pas des yeux sa fîjle, qui, on le pense bien, n'était pas de la contredanse. Camille regardait la fête avec une attention un peu triste. Un petit garçon vint l'inviter» Elle secoua la tête pour toute réponse; quelques bluets tombèrent de sa couronne, qui n'était pas bien solide. M"»» des Arcis les ramassa, et eut bientôt réparé, avec quelques épingles, le désordre de cette coiffure qu'elle avait faite elle-même; mais elle chercha vainement ensuite son mari : il n'était plus dans la salle. Elle fit demander s'il était parti, et s'il avait pris la voiture. On lui répondit qu'il était retourné chez lui à pied.
Le chevalier avait résolu de s'éloigner sans dire adieu à sa femme. Il craignait et fuyait toute explication fâcheuse, et comme, d'ailleurs, son dessein était de revenir dans peu de temps, il crut agir plus sagement en laissant seulement une lettre. Il n'était pas tout à fait vrai que ses affaires l'appelassent en Hollande; cependant son voyage pouvait lui être avantageux. Un de ses amis écrivit à Chardonneux pour presser son départ; c'était un prétexte convenu. II prit, en rentrant, le semblant d'un homme obligé de s'en aller à l'improviste. II fit faire ses paquets en toute hâte, les envoya à la ville> monta à cheval et partit.
Une hésitation involontaire et un très grand regret s'emparèrent cependant de lui, lorsqu'il franchit le seuil de sa porté. II craignit d'avoir obéi trop vite à un sentiment qu'il pouvait maîtriser, de faire verser à sa femme des larmes inutiles, et de ne pas trouver ailleurs le repos qu'il ôtait peut-être à sa maison : —
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Mais qui sait, pensa-i-il, si je ne fais pas, au contraire, une chose utile et raisonnable? Qui sait si le chagrin passager que pourra causer mon absence ne nous rendra pas des jours plus heureux! Je suis frappé d'un malheur dont Dieu seul connaît la cause; je m'éloigne pour quelques jours du lieu où je souffre. Le changement, le voyage, la fatigue même, calmeront peut-être mes ennuis ; je vais m'occuper de choses matérielles, importantes, nécessaires; je reviendrai le cœur plus tranquille, plus content; j*aurai réfléchi, je saurai mieux ce que j'ai à faire. — Cependant Cécile va souffrir, se disait-il au fond du cœur. — Mais, son parti une fois pris, il continua sa route.
M«»« des Arcis avait quitté le bal vers onze heures. Elle était montée en voiture avec sa fille, qui s'endormit bientôt sur ses genoux. Bien qu'elle ignorât que le chevalier eût exécuté si promptement son projet de voyage, elle n'en souffrait pas moins d'être sortie seule de chez ses voisins. Ce qui n'est aux yeux du monde qu'un manque d'égards devient une douleur sensible à qui en soupçonne le motif. Le chevalier n'avait pu supporter le spectacle public de son malheur. La mère avait voulu montrer ce malheur pour tâcher de le vaincre et d'en avoir raison. Elle eût aisément pardonné à son mari un mouvement de tristesse ou de mauvaise humeur; mais il faut penser qu'en province une telle manière de laisser ainsi sa femme et sa fille est une chose presque inouïe; et 11 moindre bagatelle en pareil cas, seulement un manteau qu'on cherche, lorsque celui qui devrait l'apporter n'est pas là, a fait quelquefois plus de'mal que tout le respect des convenances ne saurait faire de bien.
A quelque distance de Chardonneux, il y avait un gué à passer. Il avait beaucoup plu depuis un mois à peu près, en sorte que la rivière débordait et couvrait Ifes prés d'alentour. Le passeux refusa d'abord de prendre la voiture dans son bac, et dit qu'il fallait
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dételer, qu'il se cliargeait de traverser Teau avec les gens et le cheval, non avec le carrosse. M™^ des Arcis, pressée de revoir son mari, ne voulut pas descendre. Elle dit au cocher d*entrer dans le bac; c'était un trajet dé quelques minutes, qu'elle avait fait cent fois.
Au milieu du gué, le bateau commença à dévier, poussé par le courant. Le passeux demanda aide au cocher pour empêcher, disait-il, d'aller à l'écluse. Il y avait, en effet, à deux ou trois cents pas plus bas, un moulin avec une écluse, faite de soliveaux, de pieux et de planches rassemblées, mais vieille, brisée par l'eau, et devenue une espèce de cascade, ou plutôt de précipice. Il était clair que si l'on se laissait entraîner jusque-là, on devait s'aiteqdre à un accident terrible.
Le cocher était descendu de son siège; il aurait voulu être bon à quelque chose, mais il n'y avait qu'une perche dans le bac. Le passetix, de son côté, faisait ce qu'il pouvait, mais la nuit était sombre ; une petite pluie fine aveuglait ces deux hommes qui tantô! se relayaient, tantôt réunissaient leurs forces pour couper l'eau et gagner la rive.
A mesure que le bruit de l'écluse se rapprochait le danger devenait plus effrayant. Le bateau, lourdement chargé, et défendu contre le courant par deux hommes vigoureux, n?allait pas vite. Lorsque la perche était bien enfoncée et bien tenue à l'avant le bac s'arrêtait, allait de côté, ou tournait sur lui-même; mais le flot était trop fort. M°^® des Arcis, qui était restée dans la voiture avec l'enfant, ouvrit *la glace avec une terreur affreuse :
c Est-ce que nous sommes perdus? > s'écria-t-elle.
En ce moment la perche rompit. Les deux hommes ^tombèrent dans le bateau , épuisés , et les mains meurtries.
Le passeux savait nager, mais non le cocher. Il n'y avait pas de temps à perdre :
€ Père Georgeot, dit M"»« des Arcis au passeux (c'était son nom), peux-tu me sauver, ma fille et moi? >
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Le père Georgeot jeta un coup d'œil sur Feau, puis sur la rive :
« Certainemeût >, répondit-il en haussant les épaules, d'un air presque offensé qu'on lui adressât une pareille question.
c Que faut-il faire? dit M"» des Arcis.
*— Vous mettre sur mes épaules, répliqua le pas$eux. Gardez votre robe, ça vous soutiendra. Empoignezmoi le cou à deux bras, mais n'ayez pas peur et ne vous cramponnez pas, nous serions noyés ; ne criez pas, ca vous ferait boire. Quant à la petite, je la prendrai d'une main par la taille, je nagerai de Tautre à la marinière, et je la passerai en Tair sans la mouiller. Il' n'y a pas vingt-cinq brasses d'ici aux pommes de terre qui sont dans ce champ-là.
— Et Jean? dit M°^« des Arcis, désignant le cocher.
— Jean boira un coup, mais il en reviendra. Qu'il aille à l'écluse et qu'il attende, je le retrouverai. >
Le père Georgeot s'élança dans l'eau, chargé de son double fardeau, mais il avait trop préjugé de ses forces. Il n'était plus jeune, tant s'en fallait. La rive était plus loin qu'il ne disait, et le courant plus fort qu'il ne l'avait pensé. Il Ot cependant tout ce qu'il put pour arriver |i terre, mais il fut bientôt entraîné. Le tronc d'un saule couvert par l'eau, et qu'il ne pouvait voir dans les ténèbres, l'arrêta tout à coup : il s'y était violemment frappé au front. Son sang coula, sa vue s'obscurcit.
c Prenez votre fille et mettez-la sur mon cou, dit-il, ou sur le vôtre ; je n'en puis plus.
-— Pourrais-tu la sauver si tu ne portais qu'elle? demanda la mère.
— Je n'en sais rien, mais je crois que oui », dit le passeux.
M"« des Arcis, pour toute réponse, ouvrit les bras, lâcha le cou du passeux et se laissa aller au fond de l'eau.
Lorsque le passeux eut déposé à terre la petite
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Camille saine et sauve, le cocher, qui avait été tiré de la rivière par un paysan, Taida à chercher le corps de M"^« des Arcis. On ne le retrouva que le lendemain matin, près du rivage.
Un an après cet événement, dans une chambre d'un hôtel garni, situé rue du Bouloi, à Paris, dans le quartier des diligences, une jeune fille en deuil était assise près d'une table, au coin du feu. Sur cette table était une bouteille de vin d'ordinaire, à moitié vide, et un verre. Un homme courbé par Vàge^ mais d'une physionomie ouverte et franche, vêtu à peu près comme un ouvrier, se promenait à grands pas dans la chambre. De temps en temps il s'approchait de la jeune ûUe, s'arrêtait devant elle, et la regardait d'un air presque paternel. La jeune fille, alors, étendait le bras, soulevait la bouteille avec un empressement mêlé d'une sorte de répugnance involontaire, et remplissait le verre. Le vieiUard buvait un petit coup, puis recommençait à marcher, tout en gesticulant d'une façon singulière et presque ridicule, pendant que la jeune fille, souriant d'un air triste, suivait ses mouvements avec attention.
Il eût été difficile, à qui se fût trouvé là, de deviner quelles étaient ces deux personnes : l'une, immobile, froide, pareille au marbre, mais pleine de grâce et de distinction, portant sur son visage et dans ses moindres gestes plus que ce qu'on appelle ordinairement la beauté; l'autre, d'une apparence tout à fait vulgaire, les habits en désordre, le chapeau sur la tète, buvant du gros vin de cabaret, et faisant résonner sur le parquet les clous de ses souliers. C'était un étrange contraste.
Ces deux personnes étaient pourtant liées par une
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amitié bien vive et bien tendre. C'était Camille et Fonde Giraud. Le digne homme était venu à Chardonneux lorsque M"»® des Arcis avait été portée d'abord à réglise, puis à sa dernière demeure. Sa mère étant morte et son père absent, la pauvre enfant se trouvait alors absolument seule en ce monde. Le chevalier, ayant une fois quitté sa maison, distrait par son voyage, appelé par ses affaires, et obligé de parcourir plusieurs villes de la Hollande, n'avait appris que fort tard la mort de sa femme ; en sorte qu'il se passa près d'un mois, pendant lequel Camille resta, pour ainsi dire, orpheline. Il y avait bien, il est vrai, à la maison une sorte de gouvernante qui avait charge de veiller sur la jeune fille; mais la mère, de son vivant, ne souffrait point de partage. Cet emploi était une sinécure; la gouvernante connaissait à peine Camille, et ne «pouvait lui être d'aucun secours en pareille circonstance. La douleur de la JQune fille à la mort de sa mère avait été si violente, qu'on avait craint longtemps pour ses jours. Lorsque le corps de M°»® des Arcis avait été retiré de l'eau et apporté à la maison, Camille accompagnait ce cortège funèbre en poussant des cris de désespoir si déchirants que les gens du pays en avaient presque peur. Il y avait, en effet, je ne sais quoi d'effrayant dans cet être qu'on était habitué à voir muet, doux et tranquille, et qui sortait tout à coup de son silence en présence de la mort. Les sons inarticulés qui s'échappaient de ses lèvres et qu'elle seule n'entendait pas, avait quelque chose de sauvage; ce n'étaient ni des paroles, ni des sanglots, mais une sorte de langage horrible, qui semblait inventé par la douleur. Pendant un jour et une nuit, ces cris affreux ne cessèrent de remplir la maison ; Camille courait de tous côtés, s'arrachant les cheveux et frappant les murailles. On essaya en vain de l'arrêter; la force même fut inutile. Ce ne fui que la nature épuisée qui la fît enfin tomber au pied du lit où le corps de sa mère était couché.
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Presque aussitôt, elle avait paru reprendre sa tranquillité accoutumée, et, pour ainsi dire, tout oublier. Elle était restée quelque temps dans un calme apparent, marchant toute la journée, au hasard, d'un pas lent et distrait, ne se refusant à aucun des soins qu'on prenait pour elle; on la croyait revenue à elle-même, et le médecin, qui avait été appelé, s'y trompa comme tout le monde; mais une fièvre nerveuse se déclara bientôt avec les plus graves symptômes. Il fallut veiller constamment sur la malade; sa raison semblait entièrement perdue.
C'était alors que l'oncle Giraud avait pris la résolution de venir à tout prix au secours de sa «nièce : — € Puisqu'elle n'a plus ni père ni mère dans ce moment-ci, avait-il dit aux gens de la maison, je me déclare pour son oncle véritable, chargé de la soigner et d'empêcher qu'il ne lui arrive malheur. Cette enfant m'a toujours plu; j'ai souvent demandé à son père de me la donner pour me faire rire. Je ne veux pas l'en priver, c'est sa fille, mais pour l'instant je m'en empare. A son retour, je la lui rendrai fidèlement. »
L'oncle Giraud n'avait pas«grande foi aux médecins, par une assez bonne raison, c'est qu'il croyait à peine aux maladies, n'ayant jamais lui-même été malade. Une fièvre nerveuse surtout lui paraissait une chimère, un pur dérangement d'idées, qu'un peu de distraction devait guérir. Il s'était donc décidé à amener Camille à Paris. -- c Vous voyez, disait-il encore, qu'elle a du chagrin, cette enfant. Elle ne fait que pleurer, et elle a raison; une mère ne vous meurt pas deux fois. Mais il ne s'agit pas que la fille s'en aille parce que l'autre vient de partir; il faut tâcher qu'elle pense à autre chose. On dit que Paris est très bon pour cela; je ne connais point Paris, moi, ni elle non plus. Ainsi donc je vais l'y mener, cela nous fera du bien à tous les deux. D'ailleurs, quand ce ne serait que la route, cela ne peut que lui être très bon. J'ai eu de la peine comme un autre, et toutes les fois que j'ai vu sautiller
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devant moi la queue d*un postillon, cela m*a toujour» ragaillardi. >
De cette façon, Camille et son oncle étaient venus a Paris. Le chevalier, instruit de ce voyage par une lettre de l'oncle Giraud, l'approuva. Au retour de sa tournée en Hollande, il avait rapporté à Ghardonneux une mélancolie tellement profonde, qu'il lui était presque impossible de voir qui que ce fût, même sa fille. Il semblait vouloir fuir tout être vivant, et chercher à se fuir lui même. Presque toujours seul» à cheval dans les bois, il fatiguait son corps outre mesure pour donner quelque repos à son âme. Un chagrin caché, incurable, le dévorait. Il se reprochait au fond du cœur d'avoir rendu sa femme malheureuse pendant sa vie, et d'avoir contribué à sa mort, c Si j'avais été là, se disait-il, elle vivrait, et je devais y être. > Cette pensée, qui ne le quittait plus, empoisonnait sa vie.
Il désirait que Camille fût heureuse; il était prêt, dans l'occasion, de faire pour cela les plus grands sacrifices. Sa première idée, en revenant à Ghardonneux, avait été d'essayer de remplacer près de sa fille celle qui n'était plus, et de payer avec usure cette dette de cœur qu'il avait contractée; mais le souvenir de la ressemblance, de la mère et de l'enfant lui causait à l'avance une douleur intolérable. C'était en vain qu'il cherchait à se tromper sur cette douleur même, et qu'il voulait se persuader que ce serait plutôt à ses yeux une consolation» un adoucissement à sa peine, de retrouver ainsi sur un visage aimé les traits de celle qu'il pleurait sans cesse. Camille, malgré tout, était pour lui un reproche vivant, une preuve de sa faute et de son malheur, qu'il ne se sentait pas la force de supporter.
L'oncle Giraud n'en pensait pas si long. Il ne songeait qu'à égayer sa nièce et à lui rendre la vie agréable. Malheureusement ce n'était pas facile. Camille s'était laissé emmener sans résistance, elle ne voulait prendre part à aucun des plaisirs que le bonhomme
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tftchaii de lui proposer. Ni promenades, ni fêtes, ni spectacles ne pouvaient la tenter; pour toute réponse, elle montrait sa robe noire.
Le vieux maître maçon était obstiné. U avait loué, comme on Ta vu, un appartement garni dans une auberge des Messageries, la première qu*un commissionnaire de la rue lui avait indiquée, ne comptant y rester qu'un mois ou deux. Il y était avec Camille depuis prèis d'un an. Pendant un an, Camille s'était refusée à toutes ses propositions de partie de plaisir, et, comme il était en même temps aussi bon et aussi patient qu'entêté, il attendait depuis un an sans se plaindre. U aimait cette pauvre fille de toute son âme sans qu'il en sût lui-même la cause, par un de ces charmes inexplicables qui attachent la bonté au malheur.
c Mais enfin, je ne sais pas, disait-il, tout en achevant sa bouteille, ce qui peut t'empêcher de venir à l'Opéra avec moi. Cela coûte fort cher; j'ai le billet dans ma poche; voilà ton deuil fini d'hier; tu as là deux robes neuves; d'ailleurs tu n'as qu'à mettre ton capuchon, et... »
Il s'interrompit : < Diable 1 dit-il, tu n'entends rien, je n'y avais pas pensé. Mais qu'importe? ce n'est pas nécessaire dans ces endroits-là. Tu n'entends pas; moi, je n'écoute pas. Nous regarderons danser, voilà tout. »
Ainsi parlait le bon oncle, qui ne pouvait jamais songer, quand il avait quelque chose d'intéressant à dire, que sa nièce ne pouvait l'entendre ni lui répondre. Il causait avec elle malgré lui. D'une autre part, quand il essayait de s'exprimer par signes, c'était encore pis; elle le comprenait encore moins. Aussi avait-il adopté rhabitude de lui parler comme à tout le monde, en gesticulant, il est vrai, de toutes ses forces; Camille s'était faite à cette pantomime parlante, et trouvait moyen d'y répondre à sa façon.
Le deuil de Camille venait de finir en effet, comme
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le disait le bonhomme. Il avait fait faire deux belles robes à sa nièce, et les lui présentait d'un air à la fois si tendre et si suppliant, qu*elle lui sauta au cou pour le remercier, puis elle se rassit avec la tristesse calme qu'on lui voyait toujours.
c Mais ce n'est pas tout, dit l'oncle, il faut les mettre, ces belles robes. Elles sont faites' pour cela, ces robes; elles sont jolies, ces robes. » Et tout en parlant, il se promenait par la chambre en faisant danser les robes comme des marionnettes.
Camille avait assez pleuré pour qu'un moment de joie lui fût permis. Pour la première fois depuis la mort de sa mère, elle se leva, se plaça devant son miroir, prit une des deux robes que son oncle lui montrait, le regarda tendrement, lui tendit la main, et fit un petit signe de tète pour dire : Oui.
A ce- signe, le bonhomme Giraud se mit à sauter comme un enfant, avec ses gros souliers. Il triomphait; l'heure était enfin venue où il accomplissait son dessein; Camille allait se parer, sortir avec lui, venir à rOpéra, voir le monde; il ne se tenait pas d'aise à cette pensée, et il embrassait sa nièce coup sur coup, tout en criant après la femme de chambre, les domestiques, tous les gens de la maison.
La toilette achevée, Camille était si l^lle^ qu'elle sembla le reconnaître elle-même, et sourit à sa propre image, c La voiture est en bas », dit l'oncle Giraud, tâchant d'imiter avec ses bras le geste d'un cocher qui fouette ses chevaux, et avec sa bouche le bruit d'un carrosse. Camille sourit de nouveau, prit la robe de deuil qu'elle venait de quitter, la plia avec soin, la baisa, la mit dans l'armoire, et partit.
Si Fonde Giraud n'était pas élégant de sa personne, il se piquait du moins de faire bien les choses. Peu
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lui importait que ses habits, toujours tout neufs et beaucoup trop larges, parce qu'il ne voulait pas être gêné, l'enveloppassent comme bon leur semblait, que ses bas drapés fussent mal tirés, et que sa perruque lui tombât sur les yeux. Mais quand il se mêlait de régaler les autres, il prenait d'abord ce qu'il y avait de plus cher «t de meilleur. Aussi avait-il retenu ce sotr-là, pour lui et pour Camille, une bonne loge découverte, bien en évidence, afin que sa nièce pût être vue de tout Immonde.
Aux premiers regards que Camille jeta sur le théâtre et dans la salle, elle fut éblouie; cela ne pouvait manquer : une jeune fille à peine âgée de seize ans, élevée au fond d'une campagne, et se trouvant tout à coup transportée au milieu du séjour du luxe, des arts et du plaisir, devait presque croire qu'elle rêvait. On jouait un ballet; Camille suivait avec curiosité les attitudes^ les gestes et les pas des acteurs; elle comprenait que c'était une pantomime, et, comme elle devait s'y connaître, elle cherchait à s'en expliquer le sens. A tout moment, elle se retournait vers son oncle d'un air stupéfait, comme pour le consulter : mais il n'y comprenait guère plus qu'elle. Elle voyait des bergers en bas de soie offrant des fleurs à leurs bergères, des amours voltigeant au bout d'une corde, des dieux assis sur des nuages. Les décorations, les lumières, le lustre surtout, dont l'éclat la charmait, les parures des femmes, les broderies, les plumes, toute cette pompe d'un spectacle inconnu pour elle, la jetait dans un doux étonnement.
De son côté, elle devint bientôt l'objet d'une curiosité presque générale ; sa parure était simple, mais du meilleur goût. Seule, en grande loge, à côté d'un homme aussi peu musqué que l'était Fonde Giraud, belle comme un astre et fraîche comme une rose, avec ses grands yeux noirs et son air naïf, elle devait nécessairement attirer les regards. Les hommes commencèrent à se lia montrer, les femmes à l'observer; les
marquis s'approchèrent, et les compliments les plus flatteurs, faits à haute voix, à la mode du temps, furent adressés à la nouvelle venue; par malheur, Fonde Giraud seul recueillait ces hommages, qu'il savourait avec délices.
Cependant Camille, peu à peu, reprit d'abord son air tranquille, puis un mouvement de tristesse la saisit. Elle sentit combien il était cruel d'être isolée au milieu de cette foule. Ces gens qui causaient dans leurs loges, ces musiciens dont les instruments réglaient la mesure des pas des acteurs, ce vaste échange de pensées entre le théâtre et la salle, tout cela, pour ainsi dire, la repoussa en elle-même ; c Nous parlons et tu ne parles pas, semblait lui dire tout ce monde; nous écoutons, nous rions, nous chantons, nous nous aimons, nous jouissons de tout; toi seule ne jouis de rien, toi seule n'entends rien, toi seule n'es ici qu'une statue, le simulacre d'un être qui ne fait qu'assister à la vie. »
Camille ferma les yeux pour se délivrer de ce spectacle; elle se souvint de ce bal d'enfant où elle avait vu danser ses compagnes, et où elle était restée près de sa mère. Elle revint par la pensée à la maison natale, à son enfance si malheureuse, à ses longues souffrances, à ses larmes secrètes, à la mort de sa mère, enfin, à ce deuil qu'elle venait de quitter, et qu'elle résolut de reprendre en rentrant. Puisqu'elle était à jamais condamnée, il lui sembla qu'il valait mieux pour elle ne jamais- tenter de moins souffrir. Elle sentit plus amèrement qu'elle ne l'avait encore fait, que tout effort de sa part pour résister à la malédiction céleste était inutile. Remplie de cette pensée, elle ne put retenir quelques pleurs que l'oncle Giraud vit couler; il cherchait à en deviner la cause, lors-* qu'elle lui fit signe qu'elle voulait partir. Le bonhomme, surpris et inquiet, hésitait et ne savait que faire; Camille se leva, et lui montra la porte de la loge afin qu'il lui donnât son mantelet.
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En C6 moment, elle aperçut au-dessous d'elle, à la galerie, un jeune homme de bonne mine, très richement vêtu, qui tenait à la main un morceau d'ardoise, sur lequel il traçait des lettres et des figures avec un petit crayop blanc. Il montrait ensuite cette ardoise à son voisin, plus âgé que lui; celui-ci paraissait le comprendre aussitôt, et lui répondait de la même manière avec une très grande promptitude. Tous deux éhcangeaient en même temps, en ouvrant ou fermant les doigts, certains signes qui semblaient leur servir à se mieux communiquer leurs idées.
Camille de comprit rien, ni à ces dessins qu'elle distinguait à peine, ni à ces signes qu'elle ne connaissait pas ; mais elle avait remarqué, du premier coup d'œil, que ce jeune homme ne remuait pas les lèvres; — prête à sortir, elle s'arrêta. Elle voyait qu'il parlait un langage qui n'était celui de personne, et qu'il trouvait moyen de s'exprimer sans ce fatal mouvement de la parole, si incompréhensible pour elle, et qui faisait le tourment de sa pensée. Quel que fût ce langage étrange, une surprise extrême, un désir invincible d'en voir davantage, lui firent reprendre la place qu'elle venait de quitter; elle se pencha au bord de la loge, et observa attentivement ce que faisait cet inconnu. Le voyant de nouveau écrire sur l'ardoise et la présenter à son voisin, elle fit un mouvement involontaire comme pour la saisir au passage. A ce mouvement, le jeune homme se retourna et regarda Camille à son tour. A peine leurs yeux se furent-ils rencontrés, qu'ils restèrent tous deux d'abord immobiles et indécis, comme s'ils eussent cherché à se reconnaître; puis, en un instant, ils se devinèrent, et se dirent d'un regard : c Nous sommes muets tous deux. >
L'oncle Giraud apportait à sa nièce son mantelet, sa canne et son loup, mais elle ne voulut plus s'en aller. Elle avait repris sa chaise, et resta accoudée sur la balustrade. L'abbé de l'Êpée venait alors de commencer à se faire connaître.
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Faisant une visite à une dame, dans la rue tles Fossés-Saint- Victor, touché de pitié pour deux sourdesmuettes qu'il avait vues, par hasard, travailler à l'aiguille, la charité qui remplissait son âme s'était éveillée tout à coup, et opérait déjà des prodiges. Dans la pantomime informe de ces êtres misérables et tnéprisés, il avait trouvé les germes d'une langue féconde, qu'il croyait pouvoir devenir universelle, plus vraie, en tout cas, que celle de Leibnitz. Comme la plupart des hommes de génie, il avait peut-être dépassé son but, le voyant trop grand, mais c'était déjà beaucoup d'en voir la grandeur. Quelle que pût être l'am bition de sa bonté, il apprenait aux sourds-muets à lire et à écrire. Il les replaçait au nombre des hommes. Seul et sans aide, par sa propre force, il avait entrepris de faire une famille de ces malheureux, et il se préparait à sacrifier à ce projet, sa vie et sa fortune, en attendant que le roi jetât les yeux sur eux.
Le jeune homme assis près de la loge de Camille était un des élèves formés par l'abbé. Né gentilhomme et d'une ancienne maison, doué d'une vive intelligence, mais frappé de la demi-mort, comme on disait alors, il avait reçu, l'un des premiers, la même éduqjation à peu près que le célèbre comte de Solar, avec cette différence qu'il était riche, et qu'il ne courait pas le risque de mourir de faim, faute d'une pension du duc de Penthièvre. Indépendamment des leçons de l'abbé, on lui avait donné un gouverneur, qui, étant une personne laïque, pouvait l'accompagner partout,, chargé, bien entendu, de veiller sur ses actions et de diriger ses pensées (c'était le voisin qui lisait sur l'ardoise). Le jeune homme profitait, avec grand soin et grande application, de ces études journalières qui exerçaient son esprit sur toute chose, à la lecture comme au manège, à l'Opéra comme à la messe; cependant un peu de fierté liative et une indépendance de caractère très prononcée luttaient en lui contre cette application pénible. Il ne savait rien des maux
qui auraient pu Tatteindre s'il fût né dans une classe inférieure ou seulement, comme Camille, dans un autre lieu qu'à Paris. L'une des premières choses qu'on lui avait apprises, lorsqu'il avait commencé à épeler, avait été le nom de son père, le marquis de Maubray. Il savait donc qu'il était, à la fois, différent des autres hommes par le privilège de la naissance et par une disgrâce de la nature. L'orgueil et Thumiliation se disputaient ainsi un noble esprit, qui, par bonheur, ou peut-être par nécessité, n'en était pas moins resté simple.
Ce marquis, sourd-muet, observant et comprenant les autres, aussi fier qu'eux tous, et qui avait aussi, auprès de son gouverneur, sur les grands parquets de VersaiUes, traîné ses talons rouges à fleur de terre, selon l'usage, était lorgné par plus d'une jolie femme, mais il ne quittait pas des yeux Camille; de son côté elle le voyait très bien, sans le regarder davantage. L'opéra fini, elle prit le bras de son oncle, et, n'osant pas se retourner, rentra pensive.
Il va sans dire que ni Camille ni l'oncle Giraud ne savaient seulement le nom de l'abbé de l'Épée; encore moins se doutaient-ils.de la découverte d'une science nouvelle qui faisait parler les muets. Le chevalier aurait pu connaître cette découverte; sa femme l'eût certainement connue, si elle eût vécu ; mais Chardonneux était loin de Paris; le chevalier ne recevait pas la gazette, ou, s'il la recevait, ne la lisait pas. Ainsi quelques lieues de distance, un peu de paresse ou la mort, peuvent produire le môme résultat.
Revenue au logis, Camille n'avait plus qu'une idée : ee que ses gestes et ses regards pouvaient dire, elle l'employa pour expliquer à son oncle qu'il fallait,
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ayant tout, une ardoise et un crayon. Le bonhomme Giraud ne fût point embarrassé par cette demande, bien qu'elle lui fût adressée un peu plus tard, car il était temps de souper; il courut à sa chambrOy et, per^ snadé qu*il avait bien compris, il rapporta en triomphe à sa nièce une petite planche et un morceau de craie, reliques précieuses de son ancien amour pour la bfttisse et la charpente.
Camille n*eut pas Pair de se plaindre de voir don désir rempli de cette façon; elle prit la planchette sur ses genoux, et fit asseoir son oncle à côté d'elle; puis elle lui fit prendre la craie, et lui saisit la main comme pour le guider, en môme temps que ses regards inquiets s'apprêtaient à suivre ses moindres mouvements.
L'oncle Giraud comprenait bien qu'elle lui demandait d'écrire quelque chose, mais quoi? n l'ignorait, c Est-ce le nom de ta mère? Est-ce le mien? Est-ce le tien?» Et pour se faire comprendre, il flrappadu bout du doigt, le plus doucement qu'il put, sur le cœur de la jeune fille. Elle inclina aussitôt la tête; il écrivit donc en grosses lettres le nom de Camille; après quoi, satisfait de lui-même et de la manière dont il avait passé sa soirée, le souper étant prêt, il se mit à table sans attendre sa nièce, qui n'était pas de force à lui tenir tête.
Camille ne se retirait jamais que son oncle n'eût achevé sa bouteille; elle le regarda prendre son repas, lui souhaita le bonsoir, puis rentra chez elle, tenant sa petite planche entre ses bras.
Aussitôt son verrou tiré, elle se mit à son tour à écrire. Débarrassée de sa coiffure et de ses paniers, elle commença à- copier, avec un soin et une peine infinis, le mot que son oncle venait de tracer, et à barbouiller de blanc une grande table qui était au milieu de la chambre. Après plus d'un essai et plus d*une rature, elle parvint assez bien à reproduire les lettres qu'elle avait devant les yeux. Lorsque ce fût fait, et
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que pour s^assurer de Texactitude de sa copie, elle eut compté une à une les lettres qui lui avaient servi de modèle, elle se promena autour de la table, le cœur palpitant d*aise comme si elle eût remporté une vic^ toire. Ce mot de Camille qu'elle venait d'écrire lui paraissait admirable à voir, et devait certainement, à son sens, exprimer les plus belles choses du monde. Dans ce mot seul, il lui semblait voir une multitude de pensées, toutes plus douces, plus mystérieuses, plus charmantes les unes que les autres. Elle était loin de croire que ce n'était que son nom.
On était au mois de juillet, Tair était pur et la nuit supert>e. Camille avait ouvert sa fenêtre; elle s'y arrêtait de temps en temps, et là, rêvant, les cheveux dénoués, les bras croisés, les yeux brillants, belle de cette pâleur que la clarté des nuits donne aux femmes, elle regardait Tune des plus tristes perspectives qu'on puisse avoir devant les yeux : l'étroite cour d'une longue maison où se trouvait logée une entreprise de diligences. Dans cette cour, froide, humide et malsaine, jamais un rayon de soleil n'avait pénétré; la hauteur des étages, entassés l'un sur l'autre, défendait contre la lumière cette espèce de cave. Quatre ou cinq grosses voitures, serrées sous un hangar, présentaient leurs timons à qui voulait entrer. Deux ou trois autres, laissées dans la cour, faute de place, semblaient attendre les chevaux, dont le piétinement dans l'écurie demandait l'avoine du soir au matin. Au-dessus d'une porte strictement fermée dès minuit pour les locataires, mais toujours prête à s'ouvrir avec bruit à toute heure au claquement du fouet d'un cocher, s'élevaient d'énormes murailles, garnies d'une cinquantaine de croisées, où jamais, passé dix heures, une chandelle ne brillait, à moins de circonstances extraordinaires.
Camille allait quitter sa fenêtre, quand tout à coup, dans l'ombre que projetait une lourde diligence, il lui sembla voir passer une forme humaine, revêtue d'un
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habit brillant, se promenant à pas lents. Le frisson de la peur saisit d'abord Camille sans qu*elle sût pourquoi, car son oncle était là, et la surveillance du bonhomme se révélait par son bruyant sommeil; quelle apparence d'ailleurs qu'un voleur ou un assassin vînt se promener dans cette cour en pareil costume?
L'homme y était pourtant, et Camille le voyait. Il marchait derrière la voiture, regardant la fenôtre où elle se tenait. Après quelques instants, Camille sentit revenir son courage; elle prit sa lumière, et avançant le bras hors de la croisée, éclaira subitement la cour ; en môme temps elle y jeta un regard à demi effrayé, à demi menaçant. L'ombre de la voiture s'étant effacée, le marquis de Maubray, car c'était lui, vit qu'il était complètement découvert, et, pour toute réponse, posa un genou en terre, joignant ses mains en regardant Camille, dans l'attitude du plus profond respect.
Us restèrent quelques instants ainsi, Camille à la fenêtre, tenant sa lumière, le marquis à genoux devant elle. Si Roméo et Juliette, qui ne s'étaient vus qu'un soir dans un bal masqué, ont échangé dès la première fois tant de serments, fidèlement tenus, que l'on songe à ce que purent être les premiers gestes et les premiers regards de deux amants qui ne pouvaient se dire que par la pensée ces mêmes choses, étemelles devant Dieu, et que le génie de Shakespeare a immortalisées sur la terre.
Il est certain qu'il est ridicule de monter sur deux ou trois marchepieds pour grimper sur l'impériale d'une voiture, en s'arrètant à chaque effort qu'on est obligé de faire, pour savoir si l'on doit continuer. Il est vrai qu'un homme en bas de soie et en veste brodée risque d'avoir mauvaise grâce lorsqu'il s'agit de sauter de cette impériale sur le rebord d'une croisée. Tout cela est incontestable, à moins qu'on n'aime.
Lorsque le marquis de Maubray fût dans la chambre de Camille, il commença par lui faire un salut aussi cérémonieux que s'il l'eût rencontrée aux Tuilerie»
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S*il avait su parler, peut-être lui eût-il raconté comme quoi il avait échappé à la vigilance de son gouverneur, pour venir, au moyen de quelque argent donné à un laquais, passer la nuit sous sa fenêtre ; comme quoi il Pavait suivie lorsqu'elle avait quitté l'Opéra ; comment enfin il n'aimait qu'elle au monde, et n'ambitionnait d'autre bonheur que de lui offrir sa main et sa fortune. Tout cela était écrit sur ses lèvres; mais la révérence de Camille, en lui rendant son salut, lui fit comprendre combien un tel récit eût été inutile et qu'il lui importait peu de savoir comment il avait fait pour venir chez elle, dès l'instant qu'il y était venu.
M. de Maubray, malgré l'espèce d'audace dont il avait fait preuve pour parvenir jusqu'à celle qu'il aimait, était, nous l'avons dit, simple et réservé. Après avoir salué Camille, il cherchait vainement de quelle façon lui demander si elle voulait de lui pour époux; elle ne comprenait rien à ce qu'il tâchait de lui expliquer. Il vit sur la table la planchette où était écrit le nom de Camille, Il prit un morceau de craie, et, à côté de ce nom, il écrivit le sien: Pierre,
c Qu'est-ce que tout cela veut dire? cria une grosse voix de basse-taille; qu'est-ce que c'est que des rendezvous pareils? Par où vous ètes-vous introduit ici, monsieur? Que venez- vous faire dans Cette maison? »
C'était l'oncle Giraud qui parlait ainsi, entrant en robe de^chambre, l'air furieux.
c Voilà une belle chose ! continua-t-il. Dieu sait que je dormais, et que, du moins, si vous avez fait du bruit, ce n'est pas avec xotre langue. Qu'est-ce que c'est que des êtres pareils, qui ne trouvent rien de plus simple que de tout escalader? Quelle est votre intention? Abîmer une voiture, briser tout, faire du dégât, et après cela, quoi! Déshonorer une famille 1 Jeter l'opprobe et l'infamie sur d'honnêtes gens!...
c Celui-là, non plus, ne m'entend pas encore », s'écria l'oncle Giraud désolé. Mais le marquis prît un crayon, un morceau de papier, et écrivit cette espèce de lettre :
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« J'aime M"« Camille Je veux Tépouser, j'ai vingt mille livres de rente. Voulez-vous me la donner? » — c II n'y a que les gens qui ne parlent pas, dit l'oncle Giraud, pour mener les afTaires aussi vite. »
c Mais dites donc,, s'écria-t-il après quelques moments de réflexion, je ne suis pa.s àùn père, je ne suis que l'oncle. Il faut demander la permission au papa. 1
Ce n'était pas une chose facile que d'obtenir du chevalier son consentement à un pareil mariage, non qu'il ne fût disposé, comme on l'a vu, à faire tout ce qui était possible pour rendrç sa fille moins malheureuse; mais il y avait dans la circonstance présente une difficulté presque insurmontable. Il s'agissait d'unir une femme, atteinte d'une' horrible infirmité, à un homme frappé de la même disgrâce, et, si une telle union devait avoir des fruits, il était probable qu'elle ne ferait que mettre quelque infortuné de plus au monde.
Le chevalier, retiré dans sa terre, toujours en proie au plus noir chagrin, continuait de vivre dans la solitude. Mp^ des Arcis avait été enterrée dans le parc, quelques saules pleureurs entouraient sa tombe, et annonçaient de loin aux passants la modeste place où elle reposait. C'était vers ce lieu que le chevalier dirigeait tous les jours ses promenades. Là, il passait de longues heures, dévoré de regrets et de tristesse, et se livrant à tous les souvenirs qui pouvaient nourrir sa douleur.
Ce fut là que l'oncle Giraud vint le trouver tout à coup un matin. Dès le lendemain du jour où il avait surpris les deux amants ensemble, le bonhomme avait quitté Paris avec sa nièce, avait ramené CamiUe au Mans, et l'avait laissée dans sa propre maison, pour y attendre le résultat de la démarche qu'il allait faire.
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I Pierre, averti de ce voyage, avait promis d*étre fidèle ? et de rester prêt à tenir sa parole. Orphelin dès long- ' temps, maître de sa fortune, n'ayant besoin que de prendre Tavis d*un tuteur, sa volonté n'avait à craindre aucun obstacle. Le bonhomme, de son côté, voulait bien servir de médiateur et tâcher de marier les deux jeunes gens, mais il n'entendait pas que cette première entrevue, qui lui semblait passablement étrange, pûi se renouveler autrement qu'avec la permission du père et du notaire.
Aux premiers mots de Fonde Giraud, le chevalier montra, comme on pense, le plus grand étonnement. Lorsque le bonhomme commença à lui raconter cette rencontre à l'Opéra, cette scène bizarre et cette proposition plus singulière encore, il eut peine à concevoir qu'un tel roman fût possible. Forcé cependant de reconnaître qu'on lui parlait sérieusement, les objections auxquelles on s'attendait se présentèrent aussitôt à son esprit.
c Que voulez- vous? dit-il à Giraud. Unir deux êtres également malheureux? N'est-ce pas assez d'avoir dans notre famille cette pauvre créature dont je suis le père? Faut-il encore augmenter notre malheur en lui donnant un mari semblable à elle? Suis-je destiné à me voir entouré d'êtres réprouvés du monde, objets de mépris et de pitié? Dois-je passer ma vie avec des muets, vieillir au milieu de leur affreux silence, avoir les yeux fermés parleurs mains? Mon nom, dont je ne tire pas vanité, Dieu le sait, mais qui, enfin, est celui de mon père, dois-je le laisser à des infortunés qui ne pourront ni le signer ni le prononcer?
— Non pas le prononcer, dit Giraud, mais le signer, c'est autre chose.
— Le signerl s'écria le chevalier. Êtes-vous privé de raison?
— Je sais ce que je dis, et ce jeune homme sait écrire, répliqua l'oncle. Je vous témoigne et vous certifie qu'il écrit même fort bien et très couramment.
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comme sa proposition, que j'ai dans ma poche et qui est fort honnête, en fait foi. »
Le bonhomme montra en même temps au chevalier le papier sur lequel le marquis de Maubray avait tracé le peu de mots qui exposaient, d*une manière laconique, il est vrai, mais claire, Tobjet de sa demande.
c Que signifie cela? dit le père. Depuis quand les sourds-muets tiennent-ils la plume? Quel conte me faites- vous, Giraud?
— Ma foi, dit Giraud, je ne sais ce qui en est, ni comment pareille chose peut se faire. La vérité est que mon intention était tout bonnement de distraire Camille, et de voir un peu aussi, avec elle, ce que c'est que les pirouettes. Ce petit marquis s'est trouvé être là, et il est certain qu'il avait une ardoise et un crayon, dont il se servait très lestement. J'avais toujours cru, comme vous, que lorsqu'on était muet, c'était pour ne rien dire; mais pas du tout. Il paraît qu'aujourd'hui on a fait une découverte au moyen de laquelle tout ce monde-là se comprend et fait très bien la conversation. On dit que c'est un abbé, dont je ne sais^ plus le nom, qui a inventé ce moyen-là. Quant à moi, vous comprenez bien qu'fine ardoise ne m'a jamais paru bonne qu'à mettre sur un toit ; mais ces Parisiens sont si fins I
— Est-ce sérieux, ce que vous dites?
— Très sérieux. Ce petit marquis est riche, joli garçon ; c'est un gentilhomme et un galant homme ; je réponds de lui. Songez, je vous en prie, à une chose : que ferez-vous de cette pauvre Camille? Elle ne parle pas, c'est vrai, mais ce n'est pas sa faute. Que voulezvous qu'elle devienne? Elle ne peut pas toujours rester fille, voilà un homme qui l'aime ; cet homme-là, si vous la lui donnez, ne se dégoûtera jamais d'elle à cause du défaut qu'elle a au bout de la langue, il sait ce qui en est par lui-même. Ils se comprennent, ces enfants, ils s'entendent, sans avoir besoin de crier pour cela. Le petit marquis sait lire et écrire ; Camille apprendra à en faire autant; cela ne lui sera pas plus difficile qu*à
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Tautrd. Vous sentez bien que, si je vous proposais de marier votre fille à un aveugle, vous auriez le droit de me rire au nez, mais je vous propose un sourd-muet, c*est raisonnable. Vous voyez que, depuis seize ans que vous avez cette petite-là, vous ne vous en êtes jamais bien consolé. Comment voulez-vous qu*un homme fait comme tout le monde s'en arrange,, si vous, qui êtes son père, vous ne pouvez pas en prendre votre parti? »
Tandis que Fonde parlait, le chevalier jetait de temps en temps un regard du côté du tombeau de sa femme, et semblait réfléchir profondément.
c Rendre à ma fille Tusage de la pensée? dit-il après un long silence; Dieu le permettrait-il? est-ce possible? »
En ce moment, le curé d*un village voisin entrait dans le jardin, venant dîner au chftteau. Le chevalier le salua d'un air distrait, puis sortant tout à coup de sa rêverie :
c L*abbé, lui demanda-t-il, vous savez quelquefois les nouvelles, et Vous recevez les papiers. Avez-vous entendu parler d*un prêtée qui a entrepris l'éducation des sourds-muets? >
Malheureusement, le personnage auquel cette question s'adressait était un véritable curé de campagne de ce temps-là, homme simple et bon, mais fort ignorant, et partageant tous les préjugés d'un siècle où il y en avait tant, et de si funestes.
c Je ne sais ce que monseigneur veut dire, répondit-il (traitant le chevalier en seigneur de village), à moins qu'il ne soit question de Tabbé de FÉpée.
— Précisément, dit l'oncle Giraud.. C'est le nom qu'on m'a dit; je ne m'en souvenais plus.
•— Eh bien ! dit le chevalier, que faut-il en croire?
— Je ne saurais, répliqua le curé, parler avec trop dé circonspection d'une matière sur laquelle je ne puis me donner encore pour complètement édifié. Mais je suis fondé à croire, d'anrès le peu de renseignements
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qu'il m'a été loisible de recueillir à ce sujet, que ce monsieur de TÉpée, qui parait être, d'ailleurs, une personne tout à élit vénérable, n'a point atteint le but qu'il s'était proposé.
— Qu'entendez-Yous par là? dit l'oncle Giraud.
,— J'entends, dit le prêtre, que Tintention la plus pure peut quelquefois faillir parle résultat. II est hors de doute, d'après ce que j'ai pu en apprendre, que les plus louables efforts ont été faits; mais j'ai tout lieu de croire que la prétention d'apprendre à lire aux sourds-muets, comme le dit monseigneur, est tout à fait chimérique.
— Je l'ai vu de mes yeux, dit Giraud; j'ai vu un sourd-muet qui écrit.
•— Je suis bien éloigné, répliqua le curé, de vouloir vous contredire en aucune façon; mais des personnes savantes et distinguées, parmi lesquelles je pourrais même citer des docteurs de la Faculté de Paris, m'ont assuré d'une manière péremptoire que la chose était impossible.
>- Une chose qu'on voit ne peut pas être impossible, reprit le bonhomme impatienté. J'ai fait cinquante lieues avec un billet dans ma poche, pour le montrer au chevalier; le voilà, c'est clair comme le jour. »
En parlant ainsi, le vieux maître maçon avait de nouveau tiré son papier, et l'avait mis sous les yeux du curé. Celui-ci, à demi étonné, à demi piqué, examina le billet, le retourna, le lut plusieurs fois à haute voix, et le rendît à Toncle, ne sachant trop quoi dire.
Le chevalier avait semblé étranger à la discussion; il continuait de marcher en silence, et son incertitude croissait d'instant en instant.
c Si Giraud a raison, pensait-il, et si je refuse, je manque à mon devoir; c'est presque un crime que je commets. Une occasion se présente où cette pauvre fille, à qui je n'ai donné que l'apparence de la vie, trouve une main qui recherche la sienne dans les ténèbres où elle est plongée. Sans sortir de cette nuit
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PIERRE BT CAMILLE 267
qui Feoyeloppe pour toujours» elle peut rêver qu'elle est h3ureu8e. De quel droit l'en empécherais-je? Que dirait sa mère, si elle était là?... »
Les regards du chevalier se reportèrent encore une fois vers le tombeau, puis il prit le bras de Toncle Giraud, fit quelques pas à Técart avec lui, et lui dit à voix basse : c Faites ce que vous voudrez.
•— A la bpnne heure, dit Fonde, je vais la chercher, je vous ramène; elle est chez moi, nous revenons ensemble, ce sera fait dans un instant.
•— Jamais 1 répondit le père. Tâchons ensemble qu'elle soit heureuse; mais la revoir je ne le peux pas. »
Pierre et Camille furent mariés à Paris, à l'église des Petits-Pères. Le gouverneur et Toncle furent les seuls témoins. Lorsque le prêtre officiant leur adressa les formules d'usage, Pierre, qui en avait assez appris pour savoir à quel moment il fallait s'incliner en signe d'assentiment, s'acquitta assez bien d'un rêle qui était pourtant difficile à remplir. Camille n'essaya de rien deviner, ni de rien comprendre; elle regarda son mari, et baissa la tête comme lui.
Us n'avaient fait que se voir et s'aimer, et c'est assez, pourrait-on dire. Lorsqu'ils sortirent de l'église, en se tenant la main pour toujours, c'est tout au plus s'ils se connaissaient. Le marquis avait une assez grande maison. Camille, après la messe, monta dans un brillant équipage qu'elle regardait avec une curiosité enfantine. L'hôtel dans lequel on la ramena ne lui fût pas un moindre sujet d'étonnement. Ces appartements, ces chevaux, ces gens, qui allaient être à elle, lui semblaient une merveille. Il était convenu, du reste, que ce mariage se ferait sans bruit; un souper fort simple fut toute la fête.
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86g PAGES CHOISIES D ALFRED DE MUSSET
Camille devint mère. Un jour que le chevalier faisait sa triste promenade au fond du parc, un domestique lui apporta une lettre écrite d'une main qui lui était inconnue, et où se trouvait un singulier mélange de distinction et d'ignorance. Elle venait de Camille et renfermait ce qui suit :
c O mon père! je parle non pas avec ma bouche, mais avec ma main. Mes pauvres lèvres sont toujours fermées, et cependant je sais parler. Celui qui est mon maître m'a appris à pouvoir vous écrire. Il m'a fait enseigner comme pour lui, par la même personne qui l'avait élevé, car vous savez qu'il est resté comme moi très longtemps. J'ai eu beaucoup de peine à apprendre. Ce qu'on enseigne d'abord, c'est de parler avec les doigts, ensuite on apprend des figures écrites. Il y en a de toutes sortes, qui expriment la peur, la colère, et tout en général. On est très long à connaître tout, et encore plus à mettre des mots, à cause des figures qui ne sont pas la même chose, mais enfin on en vient à bout, comme vous voyez. L'abbé de l'Êpée est un hotnme très bon et très doux, de même que le père Vanin, de la Doctrine chrétienne.
c J'ai un enfant qui est très beau; je n'osais pas vous en parler avant de savoir s'il sera comme nous. Mais je n'ai pu résister au plaisir que j'ai à vous-écrire, malgré notre peine, car vous pensez bien que mon mari et moi nous sommes très inquiets, surtout parce que nous ne pouvons pas entendre. La bonne peut bien entendre, mais nous avons peur qu'elle ne se trompe; ainsi nous attendons avec une grande impatience de voir s'il ouvrira les lèvres et s'il les remuera avec le bruit des entendanis-parlants. Vous pensez bien que nous avons consulté des médecins
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pour savoir s'il est possible que Tenfant de deux personnes aussi malheureuses que nous ne soit pas muet aussi, et ils nous ont bien dit que cela se pouvait ; mais nous n'osons pas le croire.
c Jugez avec quelle crainte nous regardons ce pauvre enfant depuis longtemps, et comme nous sommes embarrassés lorsqu'il ouvre ses petites lèvres et que nous ne pouvons pas savoir si elles font du bruit. Soyez sûr, mon père, que je pense bien à ma mère, car elle a dû s'inquiéter comme moi. Vous l'avez bien aimée, comme moi aussi j'aime mon enfant; mais je n'ai été pour vous qu'un sujet.de chagrin. Maintenant que je sais lire et écrire, je comprends combien ma mère a dû souffrir.
c Si vous étiez tout à fait bon pour moi, cher père, vous viendriez nous voir à Paris; ce serait un sujet de joie et de reconnaissance pour votre fille respectueuse.
c Camille. »
Après avoir lu cette lettre, le chevalier hésita longtemps. Il avait eu d'abord peine à s'en fier à ses yeux, et à croire que c'était Camille elle-même qui lui avait écrit : mais il fallait se rendre à l'évidence. Qu'allaitil faire? S'il cédait à sa fille, et s'il allait en effet à Paris, il s'exposait à retrouver, dans une douleur nouvelle, tous les souvenirs d'une ancienne douleur. Un enfant qu'il ne connaissait pas, il est vrai, mais qui n'en était pas moins le fils de sa fille, pouvait lui rendre les chagrins du passé. Camille pouvait lui rappeler Cécile, et cependant il ne pouvait s'empêcher en même temps dé partager l'inquiétude de cette jeune mère attendant une parole de son enfant.
< Il faut y aller, dit l'oncle Giraud quand le chevalier le consulta. C'est moi qui ai fait ce mariage-là, et je le tiens pour bon et durable. Voulez- vous laisser votre sang dans la peine? N'en est-ce pas assez, soit dit sans reproche, d'avoir oublié votre femme au bal, moyen-
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nant quoi elle est tombée à Teau? Oubliez-you9 j cette petite? Pensez-Yous que ce soit tout d'être triste? Vous Tètes, j*en conviens, et môme plus que de raison ; mais croyez-vous qu'on n*ait pas autre chose à faire au monde? Elle vous demande de venir; partons. Je vais avec vous, et je n*ai qu'un regret, c'est qu'elle ne m'ait pas appelé aussi. Il n'est pas bien de sa part de n'avoir pas frappé à ma porté, moi qui lui ai toujours ouvert.
•— 11 a raison, pensait le chevalier. J'ai fait inutilement et cruellement souffrir la meilleure des femmes. Je l'ai laissée mourir d'une mort affreuse, quand j'aurais dû l'en préserver. Si je dois en être puni aujourd'hui par le spectacle du malheur de ma fîUe, je ne saurais m'en plaindre; quelque pénible que soit pour moi ce spectacle, je dois m'y résoudre et m'y condamner. Ce châtiment m'est dû. Que la fille me punisse d'avoir abandonné la mèrel J'irai à Paris, je verrai cet enfant. J'ai délaissé ce que j'aimais, je me suis éloigné du malheur; je veux prendre maintenant un amer plaisir à le contempler. »
Dans un joli boudoir boisé, à l'entresol d'un bon hôtel situé dans le faubourg Saint-Germain, se tenaient la jeune femme et son mari, lorsque le père et l'oncle arrivèrent. Sur une table étaient des dessins, des livres, des gravures. Le mari lisait, la femme brodait, l'enfant jouait sur le tapis.
Le marquis s'était levé; Camille courut à son père, qui l'embrassa tendrement, et ne put retenir quelques larmes; mais les regards du chevalier se reportèrent aussitôt sur l'enfant. Malgré lui l'horreur qu'il avait eue autrefois pour l'infirmité de Camille reprenait place dans son cœur, à la vue de cet être qui allait hériter de la malédiction qu'il lui avait léguée. Il recula lorsqu'on le lui présenta.
c Encore un muet! > s'écria-t-iL
Camille prit son fils dans ses bras; sans entendre, elle avait compris. Soulevant doucement l'enfant devant le chevalier, elle posa son doigt sur ses petites
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lèvres, en les frottant un peu, comme pour Tinyiter à parler. L*enfant se fit prier quelques minutes, et prononça bien distinctement ces deux mots, que la mère lui avait fait apprendre d'avance : c Bonjour, papa. > c Et vous voyez bien que Dieu pardonne tout, et toujours >9 dit Fonde Gîraud.
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La nuit tombait lorsque le chevalier arriva au château. Il s^avança timidement vers la grille et demanda son chemin à la sentinelle. On lui montra le grand escalier. Là, il apprit du suisse que Topera venait de commencer, et que le roi, c'est-à-dire tout le monde, était dans la salle ^
« Si monsieur le marquis veut traverser la cour, ajouta le suisse (à tout hasard, on donnait du marquis), il sera au spectacle dans un instant. S'il aime mieux passer par les appartements... >
Le chevalier ne connaissait point le palais. La curiosité lui fit répondre d'abord qu'il passerait par les appartements; puis, comme un laquais se disposait à le suivre pour le guider, un mouvement de vanité lui fît ajouter qu'il n'avait que faire d'être accompagné. Il s'avança donc seul, non sans quelque émotion.
Versailles resplendissait de lumière. Du rez-de-
i. Il ne s'agit point ici de la salle actuelle, construite par Louis XV, ou plutôt par M"** de Pompadour, mais terminée seulement en 1769 et inaugurée en 1770 pour le mariage du duc de Berri (Louis XVI) avec Marie-Antoinette. Il s'agit d'une sorte de théâtre mobile qu'on transportait dans une galerie ou un appartement, selon la coutume de Louis XIV.
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UNE VISITE A VERSAILLES t73
ehaussée jusqu'au &ite, les lustres, las girandoles, les meubles dorés, les marbres étincelaient. Hormièi aux appartements de la reine, les deux battants étaient ouverts partout. A mesure que le chevalier marchait, il était frappé d'un étonnement et d'une admiration difBcilès à imaginer; car ce qui rendait tout à fait merveilleux le spectacle qui s'offrait à lui, ce n'était pas seulement la beauté, l'éclat de ce spectacle même, c'était la complète solitude où il se trouvait dans cette sorte de désert enchanté.
A se voir seul, en effet, dans une vaste enceinte, que ce soit dans un temple, un cloître ou un château, il y a quelque chose de bizarre, et, pour ainsi dire, de mystérieux. Le monument semble peser sur l'homme; les murs le regardent, les échos l'écoutent, le bruit de ses pas trouble un si grand silence, qu'il en ressent une crainte involontaire, et n'ose marcher qu'avec respect.^
Ainsi d'abord fit le chevalier ; mais bientôt la curiosité prit le dessus et l'entraîna. Les candélabres de la galerie des glaces, en se mirant, se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d'amours, quis de nymphes et de bergères se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient aux plafonds, et semblaient enlacer d'une immense guirlande le palais tout entier. Ici de vastes salles, avec des baldaquins en velours semé d'or, et des fauteuils de parade conservant encore la roideur majestueuse du grand roi; là des ottomanes chiffonnées, des pliants en désordre autour d'une table de jeu; une suite infinie de salons toujours vides, où la magnificence éclatait d'autant mieux qu'elle semblait plus inutile; de temps en temps des portes secrètes s'ouvrant sur des corridors à perte de vue; mille escaliers, mille passages se croisant comme dans un labyrinthe; des colonnes, des estrades faites pour des géants; des boudoirs enchevêtrés comme des cachettes d'enfants; une énorme toile de Vanloo près d^une cheminée de porphyre; une botte à mouches
rA«BS CSOIfUI D^ALFIIB DB MU88BT. 9*
oubliée à côté d*un magot de la Chine; tantôt une grandeur écrasante, tantôt une grâce efféminée; et partout, au milieu du luxe, de la prodigalité et de la mollesse, mille odeurs enivrantes, étranges et diverses, une tiédeur énervante, Fair de la volupté.
Être en pareil lieu à vingt ans, au milieu de ces merveilles, et s*y trouver seul, il y avait, à coup sûr, de quoi être ébloui. Le chevalier avançait au hasard, comme dans un rêve.
c Vrai palais de fées! » murmurait-il; et, en effet, il lui semblait voir se réaliser pour lui un de ces contes où les princes égarés découvrent des châteaux magnifiques.
Êtaient-ce bien des créatures mortelles qui habitaient ce séjour sans pareil? Ëtaient-ce des femmes véritables qui venaient de s'asseoir dans ces fauteuils? Qui sait? derrière ces rideaux épais, an fond de quelque immense et brillante galerie, peut-être allaitil apparaître une princesse endormie depuis cent ans, une fée en paniers, une Ârmide en paillettes, ou quelque hamadryade de cour, sortant d*une colonne de marbre, entr'ouvrant un lambris doré !
Étourdi, malgré lui, par toutes ces chimères, le chevalier, pour mieux rêver, s'était jeté sur un sofa.
Il se leva et continua son chemin à travers ce pays nouveau, et il s'y perdit, cela va sans dire. Deux ou trois laquais, parlant à voix basse, lui apparurent aa fond d'une galerie. Il s'avança vers eux et leur demanda sa route pour aller à la comédie.
< Si monsieur le marquis, lui répondit-on (toujours d'après la même formule), veut bien prendre la peine de descendre par cet escalier et de suivre la galerie à droite, il trouvera au bout trois marches à monter; il tournera alors à gauche, et quand il aura traversé le salon de Diane, celui d'Apollon, celui des Muses, et celui du Printemps, il redescendra encore six marches, puis, en laissant à droite la salle des gardes, comme pour gagner l'escalier des ministres, il ne peut man-
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fuer de rencontrer là d'autres huissiers qui lui indiqueront le chemin.
— Bien obligé, dit le chevalier, et avec de si bons renseignements ce sera bien ma faute si je ne m*y retrouve pas. »
Il se remit en marche avec courage, s'arrétant toujours malgré lui pour regarder de côté et d'autre, puis se rappelant de nouveau ses amours; enfin, au bout d'un grand quart d'heure, ainsi qu'on le lui avait annoncé, il trouva de nouveaux laquais.
< Monsieur le marquis s'est trompé, lui dirent ceuxci, c'est par l'autre aile du château qu'il aurait fallu prendre; mais rien n'est plus facile que de la regagner. Monsieur n'a qu'à descendre cet escalier, puis il traversera le salon des Nymphes, celui de l'Été, celui de...
— Je vous remercie », dit le chevalier.
< Et je suis bien sot, pensa-t-il encore, d'interroger ainsi les gens comme un badaud. Je me déshonore en pure perte, et quand, par impossible, ils ne se moqueraient pas de moi, à quoi me sert leur nomenclature, et tous les sobriquets pompeux de ces salons dont je ne connais pas un? >
Il prit le parti d'aller droit devant lui, autant que faire se pourrait : < Car, après tout, se disait-il, ce palais est fort beau, il est très grand, mais il n'est pas sans bornes, et, fût-il long comme trois fois notre garenne, il faudrait bien que j'en voie la fin. >
Mais il n'est pas facile, à Versailles, d'aller longtemps droit devant soi, et cette comparaison rustique de la royale demeure avec une garenne déplut peutêtre aux nymphes de l'endroit, car elles recommencèrent de plus belle à égarer le pauvre amoureux, et, sans doute pour le punir, elles prirent plaisir à le faire tourner et retourner sur ses propres pas, le ramenant sans cesse à la même place, justement comme un campagnard fourvoyé dans une charmille; c'est ainsi qu'elles l'enveloppaient dans leur dédale de marbre et d'or.
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Dans les Antiquités de Rome, de Piranési, il y a ane série de gravures que Partis te appelle < ses rêves i, et qui sont un souvenir de ses propres visions durant le délire d*une fîèvre. Ces gravures représentent de vastes salles gothiques : sur le pavé sont toutes sortes d*engins et de machines, roues, câbles, poulies, leviers, catapultes, etc., etc., expression d*énorme puissance mise en action et de résistance formidable. Le long des murs vous apercevez un escalier, et sur cet escalier, grimpant, non sans peine, Piranési lui-même. Suivez les marches un peu plus haut, elles s'arrêtent tout à coup devant un abîme. Quoi qu*il soit advenu dû pauvre Piranési, vous le croyez du moins au bout de son travail, car il ne peut faire un pas de plus sans tomber; mais levez les yeux, et vous voyez un second escalier qui s'élève en Pair, et,' sur cet escalier encore, Piranési sur le bord d'un autre précipice. Regardez encore plus haut, et un escalier encore plus aérien se dresse devant vous, et encore le pauvre Piranési continuant son ascension, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'éternel escalier et Piranési disparaissent ensemble dans les nues, c'est-à-dire dans le bord de la gravure.
Cette fiévreuse allégorie représente assez exactement l'ennui d'une peine inutile, et l'espèce de vertige que donne l'impatience. Le chevalier, voyageant toujours de salon en salon et de galerie en galerie, fut pris d'une sorte de colère.
< Parbleu! dit-il, voilà qui est cruel. Après avoir été si charmé, si ravi, si enthousiasmé de me trouver seul dans ce maudit palais (ce n'était plus le palais des fées), je n'en pourrai donc pas sortir 1 Peste soit de la fatuité qui m'a inspiré cette idée d'entrer ici comme le prince Fanfarinet avec ses bottes d'or massif, au lieu de dire au premier laquais venu de me conduire tout bonnement à la salle de spectacle ) »
Lorsqu'il ressentait ces regrets tardifs, le chevalier était, comme Piranési, à la moitié d'un escalier, sur un palier, entre trois portes> Derrière celle du milieu.
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il lai sembla entendre un murmure si doux, si léger, si voluptueux, pour ainsi dire, qu'il ne put s'empêcher d'écouter. Au moment où il s'avançait, tremblant de prêter une oreille indiscrète, cette porte s'ouvrit à deux battants. Une bouffée d'air embaumé de mille parfums, un torrent de lumière à faire pâlir la galerie des glaces, vinrent le frapper si soudainement qu'il recula de quelques pas.
c Monsieur le marquis veut-il entrer? demanda l'huissier qui avait ouvert la porte
— Je voudrais aller à la comédie, répondit le chevalier.
— Elle vient de finir à l'instant même. > \
En même temps, de fort belles dames, délicatement plâtrées de blanc et de carmin, donnant, non pas le bras, ni même la main, mais le bout des doigs à de vieux et jeunes seigneurs, commençaient à sortir de la salle de spectacle, ayant grand soin de marcher de profil pour ne pas gâter leurs paniers. Tout ce monde* brillant parlait à voix basse, avec une demi-gaieté, mêlée de crainte et de respect.
c Qu'est-ce donc? > dit le chevalier, ne devinant pas que le hasard l'avait conduit précisément au petit foyer.
< Le roi va passer >, répondit l'huissier.
Il y a une sorte d'intrépidité qui ne doute de rien, elle* n'est que trop facile : c'est le courage des gens mal élevés. Notre jeune provincial, bien qu'il fût raisonnablement brave, ne possédait pas cette faculté. A ces seuls mots : c Le roi va passer. >, il resta immobile et presque effrayé.
Le roi Louis XV, qui faisait à. cheval, à la chasse, une douzaine de lieues sans y prendre garde, était, comme l'on sait, souverainement nonchalant. 11 se vantait, non sans raison, d'être le premier gentilhomme de France. C'était une chose considérable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en personne. Lorsqu'il traversa le foyer, avec un bras posé
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OU plutôt étendu sur Tépaule de M. d'Argenson, pendant que son talon rouge glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse à la mode), toutes les chuchoteries cessèrent; les courtisans baissaient la tète, n'osant pas saluer tout à fait, et les belles dames, au fond de leurs immenses falbalas, hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand*mères appelaient une révérence, et que notre siècle a remplacé par le brutal c shakehand > des Anglais.
Mais le roi ne se souciait de rien et ne voyait que ce qui lui plaisait. Alfiéri était peut-être là, qui raconte ainsi sa présentation à Versailles, dans ses Mémoires :
c Je savais que le roi ne parlait jamais aux étrangers qui n'étaient pas marquants; je ne pus cependant me faire à l'impassible et sourcilleux maintien de Louis XV. Il toisait ThQmme qu'on lui présentait de la tète aux pieds, et il avait l'air de n'en recevoir aucune impression. Il me semble cependant que si l'on disait à un géant : Voiùi une fourmi que je vous présente^ en la regardant, il sourirait, ou dirait peut-être : Ah I le petit animal! >
Le taciturne monarque passa donc à travers ces fleurs, ces belles dames, et toute cette cour, gardant sa solitude au milieu de la foule.
(Extrait de : La mouche^
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Qu'il est glorieux, mais qu*il est pénible d*ètre en ce monde un merle exceptionnel! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et M. de Bufion m'a décrit. Mais, hélas! je suis extrêmement rare, et très difficile à trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible !
Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre d'années, au fond d'un vieux jardin retiré du Marais. C'était un ménage exemplaire.^ Pendant que ma mère, assise dans un buisson fourré, pondait régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et fort pétulant, malgré son grand âge, picorait autour d'elle toute la journée, lui apportant de beaux insectes qu'il saisissait délicatement par le bout de la queue pour ne pas dégoûter sa femme, et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d'une chanson qui réjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre nuage n'avait troublé cette douce union.
A peine fus-je venu au monde, que, pour la première fois de sa vie, mon père commença à montrer
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de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse encore que d*un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur, ni la tournure de sa nombreuse postérité.
< Voilà un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de travers; il faut que ce gamin-là aille apparemment se fourrer dans tous les plâtras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour être toujours si laid et si crotté.
— Eh! mon Dieu, mon ami >, répondait ma mère, toujours roulée en boule dans une vieille écuelle dont eUe avait fait son nid, c ne voyez- vous pas que c'est de son âge? Et vous-même, dans votre jeune temps, n'avez- vous pas été un charmant vaurien? Laissez grandir notre merlichon, et vous verrez comme il serg beau; il est des mieux que j'aie pondus. »
Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s'y trompait pas; elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité; mais elle faisait comme toutes les mères, qui s'attachent souvent à leurs enfants, par cela même qu'ils sont maltraités de la nature, comme si la faute en était à elle, ou comme si elles repoussaient d'avance l'injustice du sort qui doit les frapper.
• Quand vint le temps de ma première mue, mon père devint tout à fait pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plurxes tombèrent, il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pfttée, me voyant grelotter presque nu dans un coin; mais dès que mes pauvres ailerons transis commencèrent à se recouvrir de duvet, à chaque plume blanche qu'il vil paraître, il entra dans une telle colère, que je craignis qu'il ne me plumât pour le reste de mes jours. Hélas 1 je n'avais pas de miroir ; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi si barbare.
Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis, malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeaia dans une allée, je me mis, pour
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mon malheur, à chanter. A la première note qu*il entendit, mon père sauta en l'air coyime une fusée.
€ Qu*est-ce que j'entends là? s'écria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je sifQe? est-ce là siffler? »
Et, s'abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible :
c Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid? »
A ces mots, ma mère indignée s'élança de son écuelle, non sans se faire du mal à une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la suffoquaient; elle tomba à terre à demi pâmée. Je la vis près d'expirer; épouvanté et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon père.
< O mon pèret lui dis-je, si je si£Ele de travers, et si je suis mal vêtu, que ma mère n'en soit point punie. ËstK^e sa faute si la nature m'a refusé une voix comme la vôtre? Est-ce sa faute si je n'ai pas votre beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous donnent l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le Ciel a fait de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine que je sois du moins le seul malheureux!
— Il ne sagit pas de cela, dit mon père; que signifie la manière absurde dont tu viens de te permettre de sifQer? qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles?
— Hélas! monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je pouvais, me i^entant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-être mangé trop de mouches.
— On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui. 11 y a des siècles que nous sifflons de père en fils, et, lorsque je fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici, au premier étage, un vieux monsieur, et au grenier, une jeune grîl»ette, qui ouvrent leurs fenêtres pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux l'affreuse couleur de
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tes sottes plumes qui te donnent Tair enfariné comme mi paillasse de la foire? Si je n*étais le plus pacifique des merles, je t'aurais déjà cent fois mis à nu, ni plus ni moins qu'un poulet de basse-cour prôt à être embroché.
— Eh bien! m'é<MÎai-je, révolté de Finjustice de mon père, s'il en est ainsi, monsieur, qu'à cela ne tienne! je me déroberai à votre présence, je délivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche par laquelle vous me tirez toute la journée. Je partirai, monsieur, je fuirai ; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma mère pond trois fois par an; j'irai loin de vous cacher ma misère, et peut-être, ajoutais-je en sanglotant, peut-être trouverai-je, dans le potager du voisin ou sur les gouttières, quelques vers de terre ou quelques araignées pour soutenir ma triste existence.
— Comme tu voudras, répliqua mon père, loin de s'attendrir à ce discours; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils ; tu n'es pas un merle.
— Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plaît?
— Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un merle. » Après ces paroles foudroyantes, mon père s'éloigna
à pas lents. Ma mère se releva tristement, et alla, en boitant, achever de pleurer dans son écuelle. Poui* moi, confus et désolé, je pris 'mon vol du mieux que je pus, et j'allai, comme je l'avais annoncé, me percher sur la gouttière d'une maison voisine.
Mon père eut l'inhumanité de me laisser pendant plusieurs jours dans cette situation mortifiante. Malgré sa violence, il avait bon cœur, et, aux regards détournés qu'il me lançait, je voyais bien qu'il aurait voulu me pardonner et me rappeler; ma mère, surtout.
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levait sans cesse vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait même parfois à m*appeler d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur inspirait, malgré eux, une répugnance et un effroi auxquels je vis bien qu'il n'y avait point de remède.
« Je ne suis point un merle? > me répétais-je; et, en effet, en m'épluchant le matin et en me mirant dans Teau de la gouttière, je ne reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu à ma famille, c O ciel! répétai-je encore, apprends-moi donc ce que je suis ! >
Une certaine nuit qu'il pleuvait à verse, j'allais m'endormir exténué de faim et de chagrin, lorsque je vis se poser près de moi un oiseau plus mouillé, plus pâle et plus maigre que je ne le croyais possible. Il était à peu près de ma couleur, autant que j'en pus juger à travers la pluie qui nous inondait, à peine avait-il sur le corps assez de plumes pour habiller un moineau, et il était plus gros que moi. Il me sembla, au premier abord, un oiseau tout à fait pauvre et nécessiteux; mais ir gardait, en dépit de l'orage qui maltraitait son front presque tondu, un air de fierté qui me charma. Je lui fis modestement une grande révérence, à laquelle il répondit par un coup de bec qui faillit me jeter à bas de la gouttière. Voyant que je me grattais l'oreille et que je .me retirais avec componction sans essayer de lui répondre en sa langue :
€ Qui es-tu? > me demanda-t-il d'une voix aussi enrouée que son crâne était chauve.
< Hélas! monseigneur, répondis-je (craignant une seconde estocade), je n'en sais rien. Je croyais être un merle, mais l'on m'a convaincu que je n'en suis pas un. >
La singularité de ma réponse et mon air de sincérité l'intéressèrent. Il s'approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je m'acquittai avec toute la tristesse et toute l'humilité qui convenaient à raa position et au temps affreux qu'il faisait.
c Si tu étais un ramier comme moi, me dit-il après m*avoir écouté, les niaiseries dont tu t*affliges ne t'inquiéteraient pas un moment. Fendre Taîr, traverser Tespace, voir à nos pieds les monts et les plaines, respirer Tazur même des cieux, et non les exhalaisons de la terre, courir comme la flèche à un but marqué qui ne nous échappe jamais, voilà notre plaisir et notre existence. Je fais plus de chemin en un jour qu'un homme n^en peut faire en dix.
— Sur ma parole, monsieur^ dis-je un peu enhardi, vous êtes un oiseau bohémien. Mais qu*avez-vous là qui vous pend au cou? C*est comme une vieille papillote chifTonnée. «
— Ce sont des papiers d'importance, répondit-il en se rengorgeant; je vais à Bruxelles de ce pas, et je porte au célèbre banquier *** une nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dis-huit centimes.
-— Juste Dieu i m'écriai-je, c'est une belle existence que la vôtre, et Bruxelles, j'en suis sûr, doit être une ville bien curieuse à voir. Ne pourriez-vous pas m'enmener avec vous? Puisque je ne suis pas un merle, je suis peut-être un pigeon ramier.
•— Si tu en étais un, réplîqua-t-il, tu m'aurais rendu le coup de bec que je t'ai donné tout à l'heure.
— £h bien! monsieur, je vous le rendrai; ne nous brouillons pas pour si peu de chose. Voilà le matin qui paraît et l'orage qui s'apaise. De grâce, laissezmoi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au monde; si vous me refusez, il ne me reste plus qu'à me noyer dans cette gouttière.
— Eh bien, en route! suis-moi si tu peux. >
Je jetai un dernier regard sur le jardin où dormait ma mère. Une larme coula de mes yeux; le vent et la pluie l'emportèrent. J'ouvris mes ailes et je partis.
Le ramier volait trop vite. Resté seul, le merle blanc lie connaissance avec une tourterelle et une pie. L'une et l'autre reconnaissent & son chant qu'il n'est pas de leur espèce.
HISTOIRE d'un merle BLANC 285
Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de m'attrister. c Hélas! musique, hélas! poésie, me répétais-je en regagnant Paris, qu'il y a peu de cœurs qui vous comprennent! >
En faisant ces réflexions, je me cognai la tète contre celle d'un oiseau qui volait dans le sens opposé au mien. Le choc fut si rude et si imprévu, que nous tombâmes tous deux sur la cime d'un arbre, qui, par bonheur, se trouva là. Après que nous nous fûipes un peu secoués, je regardai le nouveau venu, m'attendant à une querelle. Je vis avec surprise qu'il était blanc. A la vérité, il avait la tète un peu plus grosse que moi, et, sur le front, une espèce de panache qui lui donnait un air héroï-comique; de plus, il portait sa queue fort en l'air, avec une grande magnanimité : du reste, il ne me parut nullement disposé à la bataille. Nous nous abordâmes fort civilement, et nous nous fîmes de mutuelles excuses, après quoi nous entrâmes en conversation. Je pris la liberté de lui demander son nom et de quel pays il était.
c Je suis étonné, me dit-il, que vous ne me connais-, siez pas. Est-ce que vous n'êtes pas des nôtres?
— En vérité, monsieur, répondis-je, je ne sais pas desquels je suis. Tout le monde me demande et me dit la même chose; il faut que ce soit une gageure qu'on ait faite.
— Vous voulez rire, répliqua-t-il; yotre plumage vous sied trop bien pour que je méconnaisse un cour frère. Vous appartenez infailliblement à cette race illustre et vénérable qu'on nomme en latin cacuata, en langue savante kakatoès, et en jargon vulgaire catacois.
^ Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l'honneur pour moi. Mais ne laissez pas de
faire comme si je n*ea étais pas, et daignez m*apprendre à qui j'ai la gloire de parler.
—- Je suis, répondit Finconnu, le grand poète Kaca togan. J'ai fait de puissants voyages, monsieur, des traversées arides et de cruelles pérégrinations. Ce n'est pas d'hier que je rime, et ma muse a eu des malheurs. J*ai fredonné sous Louis XVI, monsieur, j'ai braillé pour la République, j*ai noblement chanté l'Empire, j'ai discrètement loué la Restauration, j'ai même fait un effort dans ces derniers, temps, et je me suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siècle sans goût. J'ai lancé dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes, de gracieux dithyrambes, de pieuses élégies, des drames chevelus, des romans crépus, des vaudevilles poudrés et des tragédies chauves. En un mot, je puis me flatter d'avoir ajouté au temple des Muses quelques festons galants, quelques sombres créneaux et quelques ingénieuses arabesques. Que voulez- vous? je me suis fait vieux. Mais je rime encore vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je rêvais à un poème en un chant, qui n'aura pas moins de six pages, quand vous m'avez fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous être bon à quelque chose, je suis tout à votre service.
— Vraiment, monsieur, vous le pouvez, répliquai-je, car vous me voyez en ce moment dans un grand embarras poétique. Je n'ose dire que je sois un poète, ni surtout un aussi grand poète que vous, ajoutai-je en le saluant, mais j'ai reçu de la nature un gosier qui me démange quand je me sens bien aise ou que j'ai du chagrin. A vous dire la vérité, j'ignore absolument les règles.
— Je les ai oubliées, dit Kaca togan, ne vous inquiétez pas de cela.
— Mais il m'arrive, repris-je, une chose fâcheuse; c'est que ma voix produit sur ceux qui l'entendent à peu près le même effet que celle d'un certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire?
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— Je le sais, dit Kacatogan; je connais par moimême cet effet bizarre. La cause ne m'en est pas connue, mais Teffet est incontestable.
— Eh bien! monsieur, vous qui me sembléz être le Nestor de la poésie, sauriez-vous, je vous prie, un remède à ce pénible inconvénient.
— Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n*en ai jamais pu trouver. Je m'en suis fort tourmenté étant jeune, à cause qu'on me sifflait toujours; mais à l'heure qu'il est, je n'y songe plus. Je crois que cette répugnance vient de ce que le public en lit d'autres que nous : cela le distrait.
— Je le pense comme vous; mais vous conviendrez, monsieur, qu'il est dur, pour une créature bien intentionnée, de mettre les gens en fuite dès qu'il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le service de m'écouter, et de me dire sincèrement votre avis?
— Très volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles. »
Je me mis à chanter aussitôt, et j'eus la satisfaction de voir que Kacatogan ne s'enfuyait ni ne s'endormait. Il me regardait fixement, et, de temps en temps, il inclinait la tète d'un air d'approbation, avec une espèce de murmure flatteur. Mais je m'aperçus bientôt qu'il ne m'écoutait pas, et qu'il rêvait à son poème. Profitant d'un moment où je reprenais haleine, il m'interrompit tout à coup.
€ Je l'ai pourtant trouvée, cette rime ! dit- il en souriant et en branlant la tète; c'est la soixante mille sept cent quatorzième qui sort de cette cervelle-là i Et l'on ose dire que je vieillis! Je vais lire cela aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu'on en dira! »
Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se souvenir de m'avoir rencontré.
Après une nuit passée à chercher vainement un gtte, le merle retourne dans son pays nataL
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Je cherchai d^abord mes parents dans tous les jardins d*alentour, mais ce fut peine perdue; ils s'étaient sans doute réfugiés dans quelque quartier éloigné, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.
Pénétré d'une tristesse affreuse, j'allai me percher sur la gouttière où la colère de mon père m'avait d'abord exilé. J'y passais les jours et les nuits à déplorer ma triste existence. Je ne dormais plus, je piangeais à peine : j'étais près de mourir de douleur.
Un jour que je me lamentais comme à l'ordinaire :
« Ainsi donc, me disais-je tout haut, je ne suis ni un merle, puisque mon père me plumait ; ni un pigeon, puisque je suis tombé en route quand j'ai voulu aller en Belgique; ni une pie russe, puisque la petite marquise s'est bouché les oreilles dès que j'ai ouvert le bec; ni une tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-même, ronflait comme un moine quand je chantais; ni un perroquet, puisque Kacatogàn n'a pas daigné m'écouter; ni un oiseau quelconque, enfin, puisque à Morfontaine on m'a laissé coucher tout seul. Et cependant j'ai des plumes sur le corps; voilà des pattes et voilà des ailes. Par quel mystère inexplicable ces plumes, ces ailes et ces pattes ne sauraient-elles former un ensemble auquel on puisse donner un nom? Ne serais-je pas par hasard... »
J'allais poursuivre mes doléances, lorsque je fus interrompu par deux portières qui se disputaient dans la rue.
< Ah, parbleu! dit l'une d'elles à l'autre, si tu en viens jamais à bout, je te fais cadeau d'un merle blanc !
—-Dieu juste! m'écriai-je, voilà mon affaire. O Providence! je suis fils d'un merle, et je suis blanc : je suis un merle blanc 1 >
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Cette découverte, il faut Tavouer, modifia beaucoup mes idées. Au lieu de continuer à me plaindre, je commençai à me rengorger et à marcher ûôrement le long de la gouttière, en regardant Tespace d*un air victorieux.
c Cest quelque chose, me dis-je, que d*ôtre un merle blanc : cela ne se trouve point dans le pas d'un âne. J'étais bien bon de m'affliger de ne pas rencontrer mon semblable : c'est le sort du génie, c'est le mien! Je voulais fuir le monde, je veux Tétonnerl Puisque je suis cet oiseau sans pareil dont le vulgaire nie l'existence, je dois et prétends me comporter comme tel, ni plus ni moins que le phénix, et mépriser le reste des volatiles. Il faut que j'achète les mémoires d'Alfiéri et les poèmes de lord Byron; cette nourriture substantielle m'inspirera un noble orgueil, sans compter celur que Dieu m'a donné. Oui, je veux ajouter, s'il se peut, au prestige de ma naissance. La nature m*a fait rare, je me ferai mytérieux. Ce sera une faveur, une gloire de me voir. — Et, au fait, ajoutai-je plus bas, si je me montrais tout bonnement pour de l'argent.
■^ Fi donc i quelle indigne pensée 1 Je veux faire un poème comme Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les grands hommes ; ce n'est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des notes et un appendice 1 II faut que l'univers apprenne que j'existe. Je ne manquerai pas, dans mes vers, de déplorer mon isolement; mais ce sera de telle sorte que les plus heureux me porteront envie. Puisque le ciel m'a refusé une femelle, je dirai un mal affreux de celle des autres. Je prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que je mange. Les rossignols n'ont qu'à se bien tenir; je démontrerai, comme deux et deux font quatre, que leurs complaintes font mal au cœur, et que leur marchandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver Charpentier. Je veux me créer tout d'abord une puissante position littéraire. J'entends
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avoir autour de moi une cour composée non pas seulement de journalistes, mais d'auteurs véritables et même de femmes de lettres. J'écrirai un rôle pour M"* Rachel, et, si elle refuse de le jouer, je publierai à son de trompe que son talent est bien inférieur à celui d'une vieille actrice de province. J'irai à Venise, et je louerai, sur les bords du grand canal au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour ; là, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de Lara doit y avoir laissés. Du fond de ma solitude, j'inonderai le monde d'un déluge de rîmes croisées, calquées sur la strophe de Spencer, où je soulagerai ma grande ftme, je ferai soupirer toutes les mésanges, roucouler toutes les tourterelles, fondre en larmes toutes les bécasses, et hurler toutes les vieilles chouettes. Mais, pour ce qui regarde ma personne, je me montrerai inexorable et inaccessible à l'amour. En vain me prèssera-t-on, me suppliera-t-on d'avoir pitié des infortunées qu'auront séduites mes chants sublimes; à tout cela, je répondrai : < Foin! » excès de gloire! mes manuscrits se vendront au poids de l'or, mes livres traverseront les mers ; la renommée, la fortune, me suivront partout; seul, je semblerai indifférent aux murmures de la foule qui m'environnera. En un mot, je serai un parfait merle blanc, un véritable écrivain excentrique, fêté, choyé, admiré, envié, mais complètement grognon et insupportable.
n ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon premier ouvrage. C'était, comme je me Tétais promis, un poème en quarante-huit chants. Il s'y trouvait bien quelques négligences, à cause de la prodigieuse fécondité avec laquelle je l'avais écrit
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mais je pensai que le puDlic d'aujourd'hui, accoutumé à la belle littérature qui s'imprime au bas des journaux, ne m'en ferait pas un reproche.
J'eus un succès digne de moi, c'est-à-dire sans pareil. Le sujet de mon ouvrage n'était autre que moimême : je me conformai en cela à la grande mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passées avec une fatuité charmante; je mettais le lecteur au fait de mille détails domestiques du plus piquant intérêt ; la description de l'écuelle de ma mère ne remplissait pas moins de quatorze chants : j'en avais compté les rainures, les trous, les bosses, les éclats, les échardes, les clous, les taches, les teintes diverses, les reflets; je montrais le dedans, le dehors, les bords, le fond, les côtés, les plans droits; passant au contenu, j'avais étudié les brins d'herbe, les pailles, les feuilles sèches, les petits morceaux de bois, les graviers, les gouttes d'eau, les débris de mouches, les pattes de hannetons cassées qui s'y trouvaient; c'était une description ravissante. Mais ne pensez pas que je l'eusse imprimée tout d'une venue ; il y a des lecteurs impertinents qui l'auraient sautée. Je l'avais habilement coupée par morceaux, et entremêlée au récit afin que rien n'en fût perdu ; en sorte que, au moment le plus intéressant et le plus dramatique, arrivaient tout à coup quinze . pages d'écuelle. Voilà, je crois, un des grands secrets de l'art, et, comme je n'ai point d'avarice, en profitera qui voudra.
L'Europe entière fut émue à l'apparition de mon livre; elle dévora les révélations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en eût-il été autrement? Non seulement j'énumérais tous les faits qui se rattachaient à ma personne, mais je donnais encore au public un tablea\i complet de toutes les rêvasseries qui m'avaient passé par la tète depuis l'âge de deux mois ; j'avais mêmç intercalé, au plus bel endroit, une ode composée dans mon œuf. Bien entendu d'ailleurs que je ne négligeais pas de traiter en passant le grand
sujet qui préoccupe maintenant tant de monde : à savoir, l'avenir de Thumanité. Ce problème m'avait paru intéressant; j'en ébauchai, dans un lâoment de loisir, une solution qui passa généralement pour satisfaisante.
On m'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de félicitation et des déclarations d'amour anonymes. Quant aux visites, je suivais rigoureusement le plan que je m'étais tracé; ma porte était fermée à tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir deux étrangers qui s'étaient annoncés comme étant de mes parents. L'un était un merle du Sénégal, et l'autre un merle de la Chine.
c Âhi monsieur, me dirent-ils en m'embrassant à m'étouffer, que vous êtes un grand merle! que vous avez bien peint, dans votre poème immortel, la profonde souffrance du génie méconnu I Si nous n'étions pas déjà aussi incompris que possible, nous le deviendrions après vous avoir lu. Combien nous sympathisons avec vos douleurs, avec votre sublime mépris du vulgaire! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons par nous-mêmes, les peines secrètes que vous avez chantées! Voici deux sonnets que nous avons faits, l'un portant l'autre, et que nous vous prions d'agréer.
— Voici en outre, ajouta le Chinois, de la musique que mon épouse a composée sur un passage de votre préface. Elle rend merveilleusement l'intention de Tauteur.
— Messieurs, leur dis-je, autant que j'en puis juger, vous me semblez doués d'un grand cœur et d'un esprit plein de lumières. Mais pardonnez-moi de vous faire une question. D'où vient votre mélancolie?
— Eh! monsieur, répondit l'habitant du Sénégal, regardez comme je suis bâti. Mon plumage, il est vrai, est agréable à voir, et je suis revêtu de cette belle couleur verte qu'on voit briller sur les canards; mais mon bec est trop court et mon pied trop grand ; et voyez de quelle queue je suis affublé! La longueur de
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mon corps n'en fait pas les deux tiers. N*y à-t-il pas là de quoi se donner au diable?
— Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus pénible. La queue de mon confrère balaye les rues ; mais les polissons me montrent au doigt, à cause que je n*en ai point.
— Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon âme; il est toujours fâcheux d'avoir trop ou trop peu n'importe de quoi. Mais permettez-moi de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui TOUS ressemblent, et qui demeurent là depuis longtemps, fort paisiblement empaillées. Ce n'est pas assez pour un merle d'être mécontent pour avoir du génie. Je suis seul de mon espèce, et je m'en afflige; j'ai peutrètre tort, mais c'est mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous verrons ce que vous saurez dire. »
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