LA CERTITUDE
monde, l'évidence des axiomes , vue, évidence, qui donnent la certitude qui ne peut tromper!)
^Maintenant veut-on savoir ce qu'est la certitude, quel en est le fondement, et pourquoi elle ne peut tromper? Essavons de le dire.
qu'est-ce que la certitude? — CERTITUDE DU MONDE SENSIBLE
Nous avouons n'avoir pénétré que fort tard la question de la certitude; et ce qui nous a fait comprendre enfin ce point de Logique, c'est la question théologique correspondante, touchant la certitude de la foi. « La foi peut-elle tromper"? > dit saint Thomas d'Aquin. Xum polcst fidei subesse falsum? « Non, dit-il, il est impossible que la foi trompe. j)(pès lors qu'il y a foi, il y a vérité, et adhésion à la vérité seule") Et pourquoi? Par cela même précisément que la foi est un don de Dieu, une adhésion à Dieu, à Dieu qui la produit lui-même en nous par sa lumière surnaturelle; à Dieu qui la verse lui-même par sa grâce dans le cœur et l'intelligence. Or (Dieu est la vérité même, et il ne peut tromper. On croit, parce que Dieu parle) Quand il ne parle pas, on ne croit {»as. Évidemment, la foi, ainsi définie, et cette définition est la seule légilime, la foi ne peut tromper; cela impliquerait contradiction.
Eh bien, justement par la même raison, la vue du monde et la vue de la vérité des principes et axiomes ne peut tromper.
Qu'est-ce, en effet, que l'évidence des principes et la vue de ce monde créé?
(^Ouant à la vue des vérités nécessaires et axiomatiques^ nous l'avons amplement montrée dans notre Traité de la connaissance de D/ew, (c'est une certaine vue de Dieu.') Il n'y a pas un philoso])he qui ne sache cela : Platon et Aristote, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin, saint
Anselme et saint Bonaventure, Descartes, Thomassin, Malebranche, Bossuet et Fénclon, tous l'enseignent. « L'idée de Dieu, dit Descartes, c'est Dieu même conçu dans l'entendement. Cette idée n'est que cela même que nous apercevons par l'entendement, soit lorsqu'il conçoit, soit lorsqu'il juge, soit lorsqu'il raisonne. » Ainsi,
^selon Descartes, l'idée de Dieu, et tout ce qu'aperçoit l'entendement lorsqu'il pense, cela même est une certaine vue de Dieu, existant dans l'entendement) Et d'ordinaire, l'on ne comprend pas assez Descartes lorsqu'il ajoute ces remarquables paroles : « La règle, que j'ai posée, savoir, quelles choses que nous concevons clairement sont toutes vraies, n'est assurée qu'à cause que Dieu est, et que tout ce qui est en nous vient de lui;)nos idées ou notions étant des choses réelles, et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires et distinctes, ne peuvent être que vraies. » Donc,
(^selon Descartes, ce qui fait que la certitude ne trompe point dans l'évidence, c'est qu'elle vient de Dieu même qui la produit acUiellement en nousT)
« C'est en Lui, d'une certaine manière qui m'est incompréhensible, c'est en Lui, dit Bossuet, que je vois les vérités, éternelles, et les voir, c'est me tourner à celui qui est immuablement toute vérité et recevoir ses lumières... (C'est une chose étonnante, que l'homme seul entende tant de vérités, sans entendre en même temps que toute vérité vient de Dieu; qu'elle est en Dieu et qu'elle est Dieu même. »)Tout Malebranche, on le sait, est de l'avoir développée plus qu'aucun autre philosophe. Le cardinal Gerdil, grand esprit trop peu connu, montre que telle est la doctrine de Thomassin et de saint Augustin, et, sur la fin de sa longue et savante carrière, il résume ainsi qu'il suit la doctrine de Malebranche, qu'il avait défendue toute sa vie, et qu'il déclare inattaquable sur ce point : « 1° Dans la simple perception, l'entendement est passif suivant l'ancienne maxime adoptée par les écoles, d'après Aristote; 2° Cette première opération de l'entendement qu'on
désigne en Logique par le nom de simple appréhension, n'est pas sujette à l'erreur, ainsi que toutes les écoles en conviennent; 3<^ Cette simple perception est produite dans l'àme par l'action de Dieu... en ce sens Dieu, qui renferme en Lui les idées de toutes choses, imprime, par son action sur l'esprit, la ressemblance intelligible, qui est l'objet immédiat de la perception. »
Ainsi, selon tous ces auteurs et beaucoup d'autres que nous avons cités et citerons,(une idée est une cer- ^ taine vue de Dieu; là où il y a idée proprement dite, il y a vue de Dieu; donc, là où est l'idée, là est la vérité; là où n'est pas la vérité, là n'est pas l'idée.)
C'est un mot de saint Augustin, que répète et approuve saint Thomas, et tous les philosophes, avant eux comme après : « Quiconque se trompe, là où il se trompe, ^ cesse de faire acte d'intelligence. »
Telle étant l'origine des idées, on comprend le fondement de la certitude. C'est ce que nous avons gagné à commencer notre Philosophie par le Traité de Dieu. Nous avons démontré, dans la seconde partie de cet ouvrage, que (l'intelligence en acte est une certaine vue de Die!K")Xous avons donc déjà résofu implicitement la question de l'origine des idées, et la question de la certitude.
Voilà pour l'évidence des idées claires. Mais que dire de la certitude que donne (|a vue du monde des corps?) 11 en faut dire précisément la même chose. Il faut suivre Malebranche jusqu'ici. Si (la vue des idées nécessaires ^ est une certaine vue de DieuMa vue des créatures de Dieu n'implique-t-elle pas aussi quelque vue de Dieu? Est-ce qu'une étoile que j'aperçois au ciel ne me montre pas Dieu en un sens? Cette étoile peut-elle être où elle est, sans Dieu, sans Dieu qui la soutient et qui la porte actuellement? Peut-elle briller, si Dieu ne lui ordonne actuellement de luire? Et peut-elle obéir à cet ordre, si
Dieu ne concourt pas actuellement à sa lumière? La lumière est un mouvement dont l'astre est cause seconde, mais dont Dieu seul est cause première. « Dieu
V opère en tout Opérant », dit saint Thomas d'Aquin.QEn tout mouvement des esprits ou des corps, Dieu agit comme moteur immobile et premier. Dieu nous éclaire dans le soleil plus que le soleil même. Dieu nous touche dans toute créature, plus que la créature elle-même^
>^ « Toutes les fois, dit Bossuet, que nous nous servons de notre propre corps, soit pour parler ou pour respirer, ou pour nous mouvoir en quelque façon que ce soit, nous devrions toujours sentir Dieu présent. » —
y" « C'est en Dieu, dit saint Paul, que nous vivons, que nous sommes, et que nous nous mouvons » ; parole fondamentale/fleuve de science^dont les eaux se répandront de plus en plus sur toutes les (régions de la pensée^ parole fondamentale q.ui détruira le panthéisme, en lui ùlant les immenses vérités dont il abuse, et qui dans tous les temps lui ont fait une école, malgré sa monstruosité; parole fondamentale pour la physique, comme V pour la science de râme.(Oui, toute créature visible et inlelligible est en Dieu) Donc, quand nous la voyons et la sentons, en quelque manière que ce soit, nous la voyons être en Dieu, vivre en Dieu et se mouvoir en Dieu. De ce (miroir des créatures^ quelque chose de Dieu nous arrive, modifié par la créature; comme quand mes yeux regardent un horizon, de tout objet jusqu'à mes yeux arrive la lumière du soleil, empruntée par l'objet visible. Toute couleur puise dans la lumière, unité des couleurs et source des couleurs, sa force pour luire et être vue. Elle emprunte une partie de la lumière pleine, la partie dont sa nature la rend capable, et me l'envoie. C'est réellement un certain rayon du soleil, réfléchi et réfrangé, que je vois, en voyant ce corps qui m'envoie sa couleur. Ainsi toutes les qualités de toutes les créatures relativement à Dieu. Chacune d'elles participe, suivant sa nature, à l'éclat, à la force, à la vie, à la lumière de Dieu. En la voyant, en la sen-
tant, je vois et je sens, ou du moins je dois voir et sentir cette participation divine. Et c'est pour cela ^ que, selon saint Paul, « en voyant les objets créés, je vois aussi intellectuellement les perfections invisibles de Dieu {invisibilia Dei per ea qiiœ facta sunt intellecta compiciunlur) > ; et c'est aussi pourquoi, selon l'Ancien ^ Testament, « dans la beauté des créatures, le Créateur est vu et reconnu ipoterit cognoscibiliter videri) ».
On a tant de peine à comprendre, lorsque l'on veut philosopher, que quelque chose, autre que Dieu, puisse p^p.xistepi Comprenons donc du moins que(rien ne saurait ^ exister, ni vivre, ni se mouvoir, qu'en Dieu, par Dieu et avec Dieu.y^omprenons donc qu'^n ne saurait rien voir, "^ rien sentir, qu'en Dieu, par Dieu et avec Dieu'r)Son Verbe porte et vivifie tout incessamment. Donc, en sentant, en voyant quoi que ce soit, c'est, en quelque manière, Dieu qu'on voit et qu'on sent implicitement et indirectement. Ici, toutes les vérités dérobées par les efforts des panthéistes nous reviennent, car il suffit d'en retrancher Tabsurde manifeste. Nous avons, pour cette grande pensée, tout le platonisme et tout Malebranche, et beaucoup plus que tout cela, saint Paul, et plus encore, tout TÉvangile; et nous aurons pour nous tous les travaux de la physique, quand ils seront poussés à bout et médités. Tout ici nous est un appui, et nous disons avec confiance : « Oui, en voyant les idées, nous ^ voyons en même temps, et notre âme, et Dieu. En voyant le monde exister, nous voyons en même temps, et le monde, et notre âme, et Dieu. »
La conclusion pratique à tirer de ceci c'est que l'esprit qui aime et cherche la vérité doit commencer par le respect : respect pour Dieu, qui nous instruit, et pour toutes les divines leçons qui nous entourent; respect pour cette nature visible où Dieu nous parle; respect pour celte âme insondable où Dieu nous parle plus clairement encore; respect pour^l'admirable monde de la lK)role)au sein duquel nous apprenons que Dieu s'est révélé aux hommes d'une pleine, immédiate et surnatu-
y relie révélation. ^L'intelligence doit savoir demeurer passive, docile et attentive, sous l'impression de la vérité, et ne la point troubler par la passion ou la témérité^ Il faut voir, attendre, écouter, observer et obéir à la nature, à l'âme, à la parole, à Dieu, bien
• assurés que(pieu cherche en tout temps à nous instruire par toutes ses créatures et toutes leurs impressions, tant qu'elles ne sont pas perverties. Il faut prendre chaque chose religieusement, aller debout à Dieu, puisqu'il est le sens de toutes choses, et la lumière où nous voyons tout ce qui est visible.^