‹ Pages choisies des grands ecrivainsChapitre 27 sur 39 · NÉCESSITÉ DE LA SAGESSE PRATIQUE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE LA SAGESSE PRATIQUE

dune lumière refrangée, qui colorent tout un horizon d'une teinte unique, ôtant au paysage tout rayon qu'ils n'ont pas en eux. (Les esprits sans pitié suppriment du ^ monde la religion, parce quelle est contraire à la nature de leur regard, et absente de leur propre lumière. D'autres suppriment la poésie, d'autres, la science, dautres, l'amour, ou tout autre rayon de la vie.')

Ainsi,(quiconque ne porte pas en soi, par suite dun ^ saint et légitime rapport avec le monde et avec Dieu, l'objet philosophique complet, ne peut être un vrai philosophe.)* On connaît de la vérité ce qu'on en porte en ^ soi », dit un ancien. [Tantuni de veritate potest quisque videre, quantum ipse est.) On lit aussi dans Flmitation : c Chacun juge au dehors selon ce qu'il est en lui- ^ même. » [Qualis quisque intus est, taliter exterius judicat.) Et saint Jean, en parlant de Dieu, a dit que « nous le connaîtrons pleinement lorsque, par la sainteté consommée, nous lui serons semblables ». (Shniles ci erlmus, quoniam videbimus eum sicuti est.) Platon déjà disait t Nul ne connaît le beau, que celui qui est beau. » Bossuet affirme que, « lorsque j'entends actuellement la vérité, c'est que je suis actuellement éclairé de Dieu, et rendu conforme à lui ». « Et. dit-il, si l'homme a la capacité de tout connaître, c'est qu'il a le pouvoir d'être conforme à tout. » Mais(cette conformité à Dieu et à la vérité, c'est la sagesse et la pratique du bien^Donc, la pratique du bien est réellement la substance et le fond d'où sort, par le travail de la spéculation, la connaissance du vrai.

Quiconque, par le seul travail de sa tète et l'abondance de son érudition prétend, sans la sagesse pratique, à la philosophie et à la vérité, celui-là n'y parviendra pas. Cet homme n'a rien en lui de la noblesse et de la dignité pliilosophique. C'est cet esclave dont parle Platon, qui, enrichi par le travail des forges, et tout couvert encore de la poussière des mines, va demander la main d'une fille de roi.

Celui qui veut explorer riiomme et le décrire, sans

porter en son âme la véritable vie humaine, est comparable encore à cet animal de la fable, qui, dans l'absence de l'homme, son maître, prétend montrer aux autres animaux un grand spectacle dont il croit bien connaîlre les ressorts; mais il n'oublie qu'un point : c'est d'éclairer la scène.

La philosophie creuse et vide, sans expérience personnelle de celui qui la traite, sans objet réel et vivant sous le regard de la conscience, sans sagesse, sans ardent amour de Dieu, de la lumière et de l'humanité, cette triste et pitoyable dissection des facultés de l'homme abstrait, est le travail le plus stérile qu'ait jamais sorti pour l'homme.

(Ainsi, encore une fois, la philosophie se compose et de pratique et de spéculation. La philosophie veut, avec la connaissance de la vérité, l'amour et la pratique du bien^ C'est là ce qui distingue, avant tout autre caractère, la vraie philosophie de la fausse. Toute philosophie qui, n'étant que spéculative, ne jette point en même temps ses racines et dans l'intelligence et dans le coeur^ n'est qu'une tentative sophistique. « Dans l'homme, la lumière seule est vaine », a-t-on dit. « La lumière sèche, dit Bacon, ne suffit pas. » La chaleur et la lumière réunies forment la vie totale. C'est pourquoi la philosophie ne peut être une lumière sans chaleur. Son flambeau doit être ardent et lumineux; sinon, ce n'est plus que l'art des sophistes, ce vain et faux travail dont Pascal dit : « Toute la philosophie ne vaut pas une heure de peine » ; dont Bossuet dit : « Je fais bon marché du philosophe pur », et qu'il flétrit ailleurs par ces admirables paroles : « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne pas à aimer, et se trahit ellemême! »

Donc, il est surabondamment démontré que le premier et le principal vice de la philosophie est de cesser d'être pratique pour demeurer exclusivement spéculative et que sa spéculation même est arrêtée par l'absence de la vie pratique.

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