‹ Pages choisies des grands ecrivainsChapitre 30 sur 39 · II. — ATTRIBUTS DIVINS · texte numérisé non relu

II. — ATTRIBUTS DIVINS

Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes multipliées par Tinfini.

Leibniz.

De l'idée de l'Être, ou, si l'on veut, de cette proposition : « l'Être est », nous allons déduire d'abord ce que l'on nomme les attributs métaphysiques de Dieu. Pour cela nous prenons tout à la rigueur mathématique. Nous supposons qu'il est vrai, purement, simplement et absolument vrai que l'Être est : proposition qui du reste est la plus claire des propositions identiques, et comme le critérium de l'évidence rationnelle.

1. Cela posé, si l'Être est, simplement et absolument, il n'est pas un être fini, car l'être fini est jusqu'à un certain point, non au delà. Il est seulement dans des limites et sous des conditions particulières; il n'est pas

"t simplement, absolument. Donc,?' l'Être qui est n'est pas fini, donc il est infini.)

2. Suivons rigoureusement la déduction. Mettons de côté l'habitude de ne rien voir que partiellement et rela-

\/ tivement.(Si l'Être est infini, c'est une identité rigoureuse que d'ajouter qu'il est infini en tous sens.) Cela même n'est utile à ajouter que parce que nous avons la faiblesse de toujours retomber sur des imaginations limitées, partielles, relatives. Repoussons ces distractions de l'habitude; nous sommes en algèbre; nous prenons les choses dans leur rigueur et leur simplicité. Il est manifeste, dis-je, que si l'Être est infini, cela veut

dire identiquement qu'il est inlini en tous sens, puisque s'il cessait d'être infini en un sens, il serait fini en ce sens, il ne serait pas l'infini. Là où il y aurait une borne en un sens quelconque, en ce point-là et en ce sens il cesserait d'être; il ne serait donc pas l'être, comme nous l'avons posé.

Donc(si l'Être est, il est infini en tous sens.) ^

3. Si l'Être est, il est tout ce qui est possible ; sans quoi ^ il ne serait pas absolument. 11 est tout ce qui est possible: il est infiniment; puisque s'il n'était pas infiniment tel possible, il aurait, en cette manière d'être et en ce sens, une borne au delà de laquelle il ne serait pas. S'il est, il est infiniment tout possible.

4.(Si l'Être est, il est immense et éternel;) c'est le ^ même raisonnement que pour l'infinité. S'il n'était pas éternel, cela voudrait dire qu'il y aurait un temps où il ne serait pas; s'il n'était pas immense, cela voudrait dire qu'il y aurait un lieu où il ne serait pas. Il ne sera/f donc pas, purement, simplement et absolument. Du reste on voit clairement que l'éternité, l'immensité sont deux attributs identiques à l'infinité.

o.(Si l'Être est, il s'ensuit qu'il est nécessaire'^La ques- ^ tion : Pourquoi y a-t-il quelque chose? est irraisonnable. De ce que l'Être est, il suit qu'il ne peut pas ne pas être. La question ressemble à ce vers, absurde dans le fond :

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

L'Être est nécessaire parce qu'il est. / Il n'y a jamais eu de choix possible entre l'Être et le néant, par cela même que l'Être est éternel. Donc /jamais il n'y a eu, et jamais il n'a pu y avoir aucune "^ chance pour que l'Être absolu ne fût pas. Il ne se pouvait pas que l'Être ne fût pas; comme il ne se pouvait pas que le néant fùt;)ces deux pi'upositions sont contradictoires dans les termes. Tandis que ces deux autres : l'Être est, et le néant n'est pas, sont deux propositions identiques exprimant une seule et même vérité nécessaire : l'Être est, il est nécessairement. Si

VOUS pouvez concevoir un doute sur la possibilité de la non-existence de l'Être, c'est que vous n'avez pas l'idée de l'Être, et vous ne savez pas la valeur du mot.

D'où il suit aussi que(tout ce qui n'est pas l'Être absolu, a pu ne pas être : tout ce qui n'est pas de toute éternité pouvait ne pas être, et n'est qu'un contingent')

6.(Si l'Être est, il est par lui-mènic)Car s'il n'était pas par lui-même, il ne serait pas absolument, il serait l'Être relatif, et l'Être par lequel il serait, serait l'Être par soi, c'est-à-dire Dieu. D'ailleurs, (si l'Être est nécessaire, il s'ensuit qu'il est par lui-même -^c'est la même idée sous deux formes.

7. Une déduction très importante et absolument rigoureuse, quoique vraiment inconcevable, comme le sont, par exemple, plusieurs déductions algébriques dans leur application à la géométrie, c'est que (^l'Être, puisqu'il est éternel et immense, est réellement présent à tons les points du temps et de l'espace^ Nous concevons jusqu'à un certain point son immensité, sa touteprésence à tous les points de l'espace; mais on ne saurait concevoir sa toule-présence à tous les points du temps. Et pourtant s'il est absolument, il est également en tout lieu, en tout temps ;(^il n'y a pour Dieu ni passé, ni futur : il voit et contient tout dans un éternel présenti) Le passé, le présent, le futur coexistent dans Finfmi, comme coexistent en un seul point inétendu et simple les points extrêmes et le centre d'un élément infinitésimal.

8.(Si Dieu est absolument, il est simple^ Car s'il n'était pas simple il serait composé; s'il était composé il aurait des parties, parties physiques ou spirituelles, n'importe.(S'il avait des parties physiques, une partie serait en un point, une autre ailleurs; il ne serait pas tout entier en tout point; il ne serait donc pas absolument en l'un des points, ni absolument en l'autre point; il ne serait donc pas absolument.") Si c'étaient des parties spirituelles, immatérielles, ce seraient des attributs distincts, dont l'un ne serait pas l'autre, et ne seraient pas

lui tout entier; qui dès lors seraient limités l'un par lautre, et limites relativement à lui ; ce seraient donc des attributs bornés, non infinis. Dès lors il ne serait, dans le sens de ces attributs bornés, que jusqu'à un certain point, non au delà; il ne serait pas absolument. Donc Dieu ne pouvant être composé d'aucune manière est absolument simple; donc en lui les attributs sont nécessairement identiques entre eux et à l'essence. Donc entre tous les attributs de Dieu et Dieu même, et son être et son essence, on peut toujours poser une équation rigoureusement exacte, et on peut dire avec saint Thomas : « Dieu même est son essence. En Dieu l'Être et l'essence sont identiques. L'intelligence de Dieu est son essence. Sa volonté est son essence; Dieu est sa vie; Dieu est sa béatitude. » ■^^-

9. Dieu donc est absolument simple ou absolument un. Il est l'unité même. Lui seul est l'unité. Aucun être n'a son unité qu'en lui. L'infini seul est absolument un : car l'infini seul est total; aucun être créé n'est total, aucun n'est absolument plcin.(ll n'y a aucune unité concrète, autre que Dieu, qui soit absolue) Laquelle? un volume de matière? Puisque l'espace est divisible à l'infini, cette quantité de matière devrait être intinie pour remplir le volume, c'est-à-dire renfermer un nombre actuellement infini de points, ce qui est impossible, puisque l'être créé est fini. Toute unité créée est approximative, elle est l'image de l'unité, mais non pas l'unité. Un atome n'est un qu'en son centre et par son centre qui n'est pas lui. Ainsi des Ames et des idées. Où y a-t-il une idée absolument une, totale et pleine? une telle idée ne peut être qu'en Dieu; elle est infinie, elle est Dieu.

Donc l'Être absolu est simple et un.

10. Il est simple et un en lui-même; mais il est un aussi en ce sens qu'il n'y a qu'un être absolu. Poser la distinction de deux êtres absolus ce serait poser la distinction de deux identiques ou de deux indiscernables, dit Leibniz. Ce serait poser deux infinis. Ce serait poser

cette formule : l'infini plus Vinflni, formule qui, en algèbre, n'a aucun sens et ne peut être posée, ou qui signifierait exactement l'infini seul.

ll.(Celui qui est, est immuable -^car qu'est-ce que changer? C'est devenir ce qu'on n'était pas, ou cesser d'être ce qu'on était. Mais s'il devient, s'il gagne quelque chose en un sens, il n'était donc pas en ce sens, et à partir de ce qu'il gagne; s'il perd quelque chose, il cesse d'être en ce sens ; il n'était pas et n'est plus absolument. Donc s'il est, il est immuable. Donc il est actuellement tout ce qu'il est. Il n'est pas en croissance comme nous; il n'est pas comme nous, partie en acte et partie en puissance. Il est tout acte. Il est acte pur, comme le disent si bien Aristote et saint Thomas d'Aquin : formule qui est l'une des plus simples, des plus parfaites, des plus fécondes pour faire connaître Dieu. S'il est tout acte, il est tout son possible déployé, il est tout le possible actuellement présent, vivant.

12. Enfin, à moins qu'on ne nie qu'il y ait hors de l'Être absolu des êtres finis et relatifs, il est vrai que ces êtres finis n'ayant pu devenir seuls, ni commencer si rien n'était, n'ont pu commencer que par l'Être qui était déjà. Donc cet être a eu la puissance de produire tout ce qui est produit; mais puisque ces êtres qui sont n'étaient pas, il s'ensuit qu'il les a produits de rien, ou créés; mais produire ce qui n'était pas, n'est possible qu'à une force infinie. Nulle force finie ne saurait rien produire de rien. La force infinie seule est capable de produire de rien. C'est ce que symbolisent ces formules algébriques : Zéro multiplié par une quantité quelconque égale zéro; Zéro multiplié par Vinfini égale une quantité quelconque.

Donc l'Être absolu est aussi tout-puissant.

Dieu étant absolument simple. Dieu est son intelligence comme son être. En Dieu, l'être et l'intelligence sont identiques; en lui la volonté est identique à l'intelligence comme à l'être. Donc, avec une suffisante péné-

(ration et une science suffisante, on pourrait aller, par voie d'identité, de l'être à Tintelligence et à la liberté, ou plutôt Ton verrait que l'Etre est absolument, nécessairement, simplement, tout cela ensemble.

Que ce soit par suite de l'idée d'être prise en ellemême, ou par suite de la connaissance de nous-mêmes, transfigurée par la raison, nous disons : lËtre est intel ligent.

Puis, nous voyons aussitôt que tous les attributs métaphysiques de l'être sont applicables à l'intelligence, laquelle est identique à l'être, puisqu'il est démontré déjà que(rêtre est absolument simple et que tous ses attributs sont identiques?) Donc l'intelligence de l'Être est l'Être même, ou(rÊtre même est l'intelligence ^^Donc aussi, puisque l'Être est simple, infini, éternel, immuable, tout actuel et tout-puissant, son intelligence, qui est lui, a justement tous ces caractères.

Elle est simple, non discursive, non composée comme la nôtre. En elle, tout est un dans la distinction. Elle est infinie et elle s'étend à l'être infini même, et à tout être relatif, possible ou actuel. Elle est éternelle, c'està-dire également présente à tous les temps, connaissant tout dans un éternel présent. Elle est immuable, immobile, et ne peut ni oublier ni acquérir. Elle est donc tout acte, n'allant jamais comme notre esprit de la puissance à l'acte, des ténèbres à la lumière. Elle n'est point une faculté, une puissance, une qualité de l'Être; elle est l'Etre lui-même, elle est son essence même.

1. Il est évident que quand on dit de Dieu qu'il est intelligent cela ne veut jias dire qu'il pense comme l'homme, qu'il a un cerveau, etc. On attribue ;i l'Être suprême, à un degré infini et parfait, ce que l'homme a à un degré lini, la faculté de prévoir des efTels, d'ordonner des causes en vue d'un eiïet, etc. On emploie le mot intelligence parce qu'il est le seul que l'on a à sa disposition. Les mots ont du reste plusieurs sens : un sens vaste et un sens restreint, un sens large, poétique et un sens étroit et prosaïque. Quand on i)arle de Dieu, c'est le sens poétique que Ion en a vu. (Voir, sur le sens des mots. Connaissance de l'âme, liv. II, chap.

Bien plus, son acte présent d'intelligence est sa sub- V. stance même. Et enfin, elle est sa tonte-puissance.(Dieu, dit saint Augustin, répété par saint Thomas, ne connaît pas les choses parce qu'elles sont, mais elles sont parce qu'il les connaît.)

Que connaît il? Il se connaît d'abord lui-même tout entier. Dieu est l'identité de l'intelligible et de l'intelligent, comme le dit Aristote. comme le développe saint Thomas, citant, comme applicable à Dieu seul, ce mot profond : « L'Être qui connaît son essence est identique à son essence. »

Non seulement il se connaît lui-même, mais il connaît tout ce qu'il a créé, puisque du reste son intelligence, jointe à sa volonté, est la cause de la création. Et il y a en Dieu non seuleinent l'idée une de lui-même, mais encore les idées multiples des choses diverses.

Et que sont en Dieu ces idées? Nul ne l'a dit aussi bien 'que saint Augustin, répété par saint Thomas : « Les idées sont les principes ou les raisons formelles des choses, raisons stables, immuables, indépendantes de tout principe autre qu'elles-mêmes ; éternelles, subsistantes dans l'intelligence de Dieu. Elles ne naissent pas et ne meurent pas ; et pourtant elles sont le modèle de tout ce qui peut naître et mourir, de tout ce qui naît et meurt. » Elles sont en Dieu et elles sont Dieu. Dieu les voit parce qu'il se voit; mais s'il est simple, comment peut-il voir en soi diverses idées? Il le peut, dit saint Thomas d'Aquin, voici comment : « Il connaît son essence, et la connaît juste autant qu'elle est connaissable. Il peut donc la connaître non seulement selon ce qu'elle est en elle-même, mais encore selon la ressemblance partielle qu'une créature peut en avoir. Mais ce qui constitue l'espèce d'une créature, c'est son degré de ressemblance à cette essence divine. Donc, lorsque Dieu connaît son essence en tant qu'imitable par cette créature, il la connaît comme raison ou idée de cette même créature. Ainsi, Dieu voit en lui les idées distinctes des choses. »

Y a-t-il en Dieu volonté, liberté, bonté, amour? Y a-t-il providence de Dieu au monde?

Je ne puis ni'empOcher d'affirmer de nouveau que ridée d'être bien déployée, si l'on sait mettre de côté Ihabitude que nous avons de tout restreindre, de tout abstraire, de placer, même dans l'être, la négation qui n'est faite que pour le néant, et de n'oser jamais pleinement soutenir l'universelle affirmation, (^l'idée d"ètre, je le répète, est identique à celle de force, d'intelligence, de volonté, de liberté, d'an;our.^Otez quelques-unes de ces choses, vous tenez celui qui est. Ne le comprend-on pas? Otez rintelligence, ôtez l'amour, ôtez la liberté qui ôte l'amour, vous éteignez le regard, vous arrachez le cœur de Celui qui était. Et vous lui ôtez si bien l'être qu'alors vous dites : 11 n'y a pas de Dieu. Vous le dites et devez le dire. 11 n'y a plus d'être au-dessus de nous; il n'y en a plus qu'au-dessous. Nous sommes supérieurs à ce Dieu détruit, d'une supériorité incomparable, puisque nous connaissons, voulons, aimons. 11 n'y a plus d'être absolu.

Mais indépendamment de la déduction possible de l'être à la bonté, à l'amour, la raison pose directement, par son procédé principal, que Dieu est infiniment bon, libre et aimant, puisqu'il y a en nous des traces de bonté, de liberté et d'amour K

Dieu est libre, il est bon et il aime ; et tout cela, quant aux ra|)ports de Dieu au monde, se résume en un mot qui implique aussi sa sagesse et sa puissance, le mot de Providence, ou de gouvernement paternel du monde.

Je sais bien que les sophistes de tous les temps regardent ces mots comme vides de sens. La Providence, le Roi du monde, le Père des hommes, ce sont des mots, bons pour les catéchismes et les enfants de huit ans, dit Hegel.

1. La même remarque que nous avons faite à propos de l'mfellifjence s'impose ici. Dieu e?t libre, bon, aimant, mais pas comme l'homme... d'une manière infinie, d'une manière iiulicible.

Mais il se trouve précisément, selon nous, que ce sont là les mots pleins, tandis que les mots abstraits, même exacts, sont vides.

Si les sophistes, sur cette question, comme sur les mots qui s'y rapportent, voient le contraire de ce que nous voyons, cela doit être et s'explique par ce fait étrange trop peu connu, savoir que, comme l'ont dit Platon et Leibniz, les sophistes sont des esprits tournés de telle manière qu'ils voient tout renversé. En effet, ce sont des esprits parvenus artificiellement à ne plus voir les choses, mais seulement la pensée abstraite qu'ils en ont. Ces esprits sont donc comme des yeux qui seraient parvenus, par artifice, en changeant la nature du regard, à ne plus voir les objets mêmes, mais les images de ces objets sur la rétine. Ils verraient donc les objets renversés, puisque l'image des objets, sur la rétine, est toujours renversée. C'est ainsi, dis-je, que les sophistes voient à rebours. Dès lors quand on retourne ce qu'ils affirment, on a la vérité.

(Je demande comment il est possible de ne pas voir que Dieu gouverne le monde par sa Providence) Je demande quel degré d'effacement et de renversement intellectuel il faut avoir atteint pour dire avec Lucrèce ceci : « Ne pensez pas que les yeux nous ont été donnés pour voir le monde qui nous entoure; que nos pieds sont flexibles afin de marcher; que des bras vigoureux, que deux mains opposées et adroites nous ont été donnés pour nous en servir; tout ce qu'on interprète ainsi, on l'interprète à contresens : on renverse tout. Rien ne nous a été donné pour que nous en fassions usage; mais ce qui se trouve être, c'est là ce qui décide l'usage que l'on en fait. »

Est-ce possible? En c[uoi Lucrèce diffère-t-il ici de celui qui dirait : Les hommes pensent qu'ils ont les pieds en bas, la tète en haut, mais c'est le contraire.

Disons-le nettement, il faut avoir perdu le sens et avoir abdiqué sa raison pour ne pas reconnaître que l'œil nous a été donné pour voir, les membres pour

agir et marcher; pour ne pas comprendre qu'une science profonde et une bonté profonde, soutenues d'une puissance infinie, ont construit notre corps et ce monde, et ont laissé leur marque et comme leur signature sur l'ensemble et sur chaque détail. Laissons les raisonnements abstraits : voici de palpables réalités.

Hier, je tenais dans mes mains un lambeau de chair, découpé par la science sur un cadavre. C'était une f)artie de Vaorte prise au point où ce tronc artériel sort du cœur. J'admirais cette porte du cœur, par oîi la vie jaillit avec le sang dans tout le corps : porte construite de telle manière qu'elle est toujours à la fois ouverte et fermée; parfaitement ouverte et solidement fermée; ouverte d'un côté, fermée de l'autre : ouverte pour la vie qui s'élance, et fermée pour la vie qui chercherait à reculer. Je palpais ce tissu aussi mince qu'une feuille de rose, mais d'une incomparable solidité; dressé à disparaître, comme s'il n'existait pas, devant le sang qui sort du cœur, et à reparaître inflexible dès que le flot s'arrête et revient un moment vers le cœur. Le plus petit reflux ramasse lui-même les trois parties de la barrière, les adapte par son mouvement et les referme devant lui. Mais, de peur que le léger tissu, trop bien collé sur la voûte du canal, puisse une fois s'y oublier à contretemps, chacun des plis de la valvule est muni dun bouton que le reflux saisit nécessairement pour s'enfermer lui-même; et ce jeu délicat s'exécute, dans ma poitrine, à chaque battement de cœur, s'accélérant sous rémotion, s'adaptant dans son rythme à ma pensée, à mon besoin, à mon essor, à l'élan de mon àme; se calmant pendant mon sommeil, pour y reprendre la régularité mathématique qui me repose et me répare. VA ceci continue en moi pendant un demi-siècle, peut être pendant un siècle, pour me rendre la vie à chaque battement du cœur, et emporter la mort dans l'intervalle.

Mais ce n'est là qu'un détail.

Et la vie entière de mon corps et tout le mécanisme de ma vie, tel que la science le connaît aujourd'hui, se

compose d'un million de détails pareils, portant tous de la même manière la signature de l'ouvrier; de plus tous concourent au même but; de plus tous ces détails, adaptés entre eux dans l'unité de ma vie, s'adaptent à leur tour à l'unité de la vie générale, et à d'autres millions de merveilles au sein desquelles je vis.

Ce cœur, dont l'impulsion toujours nouvelle me rend la vie à chaque seconde, oii la prend-il? Elle lui vient du dehors : une source perpétuelle qui vient en nous, sans nous, et dont la bienfaisance incessante vient habiter en ma propre poitrine, lui en apporte l'aliment principal. Des milliers d'aliments secondaires sont sous mes mains; il y a une autre vie que la mienne qui les produit et les fait naître autour de moi. Il se trouve que j'ai faim et qu'il y a du pain, et que de plus ce pain me donne la vie. Et cette faim et ce pain, et ce pouvoir donné au pain de maintenir la vie, et les innombrables moyens d'en venir à l'effet, tout cela se compose encore de milliers de détails adaptés l'un à l'autre, dont chacun pris à part est un prodige, et dont l'ensemble, on peut le dire, est la vue même des mains de Dieu et du travail de Dieu pour me nourrir.

Avant que je ne fusse, et que le premier homme ne fût, Dieu a construit ce globe dont la matière a été un nuage. Il en a fait un rocher, travaillé dans le feu; il a refroidi cette lave brûlante, a revêtu le rocher d'eau, et l'a mis à portée du soleil. Il a tracé, sur l'océan qui couvrait tout, le plan d'un palais et d'un jardin, et a fait sortir le palais et le jardin du fond des eaux. Puis, sur le sol aride du jardin, il a répandu cette terre féconde qui vient des plantes, et lui a ordonné de produire les plantes. La demeure était magnifiquement ornée et richement pourvue de fruits et d'aliments; il y avait d'ailleurs, partout déposés sous le sol, des instruments, et, au besoin, des armes et des trésors. Dieu y créa une autre merveille, des serviteurs animés, des forces dociles : les animaux.

Et le plan de toute cette demeure, aux yeux de la

prionre qui sait voir, est manifestement un plan tracé î»:ir une intelligente bonté pour réducation d'une race d'hommes.

Quand tout fut prêt, il y eut un jour semblable au jour présent et mesuré par le même soleil, jour dont la date est certaine quoic{u'inconnue ; il y eut un lieu où l'homme qui, l'heure d'avant, n'était pas sur la terre, fut placé.

Au milieu de ce monde muet el inintelligent paraît ^ subitement un être, qui se tient debout, qui parle, qui pense, et qui parlant à l'invisible lui dit : Mon père!

Tout cela est ainsi : nous le voyons de nos yeux.

Mais qui fut la nourrice et la mère de cet homme naissant? Oui a fait marcher et parler le premier homme? Il n'y a pas de choix : c'est Dieu.

Dieu, comme ce roi poétic{ue dont parle Virgile, qui portait son enfant dans ses bras,

Ipse sinu prae se portans,

et qui, pour passer un torrent, l'attachait à sa lance. Dieu, créateur et roi du monde, dans ce moment de transition des choses, portait aussi lui-même son enfant dans ses bras, et le tenait attaché à son sceptre.

Malheur à qui penserait sans émotion et sans adora- ^ tion à ce moment unique et merveilleux de l'histoire, à ce jour de naissance du genre humain !

Il s'agit bien ici de Providence, mot trop abstrait encore et trop froid pour exprimer ce que j'ai sous 'es yeux! Il y a ici mon père et ma mère bien-aimtis! Il y a ici les bras et la sagesse d'un père, le cœur et le sein d'une mère, père et mère éternels, qui sont Dieu.

Je croirais cjue ce père qui m'a créé de rien, qui m"a déposé sur cette terre, qui entretient ma vie, qui me donne la pensée et l'amour, ne veille plus sur moi! Non, je crois et je vois, ce que, grâce à Dieu, on apprend aux enfants parmi nous, et ce que les plus petits enfants croient et comprennent : je crois et je comprends et ne

puis pas ne pas comprendre que son regard est constamment sur moi, qu'il voit mes plus secrètes pensées, connaît tous les mouvements de mon cœur, que dans chacun des battements de ce cœur, lui-même me provoque à l'aimer, et que, toujours présent et assidu, il ravaille à mon éducation céleste, jusque dans le détail des moindres mouvements de ma vie.

Je crois, je comprends, et ne puis pas ne pas comprendre qu'il en est ainsi de chaque homme et du genre humain tout entier. Quand je saurai la philosophie de l'histoire, comme je crois savoir aujourd'hui celle de ma propre vie, je comprendrai la marche providentielle de Dieu dans l'histoire de l'humanité, comme je la vois dans mon histoire; et si le progrès du monde est si lent, cela tient à la cause qui rend lent mon propre progrès. Or je ne sais que trop ce qui ralentit ma marche.

Je saurai que Dieu concourt aux événements comme il concourt à nos pensées et à nos mouvements, et qu'il a un but en traçant le plan de l'histoire, tout aussi bien qu'en traçant le cours de l'année. Le but du plan visible de l'année est une moisson : le but de l'histoire des siècles n'est-il pas aussi une moisson?

Pourquoi les siècles marchent-ils si ce n'est pour mûrir la moisson dont parle l'Évangile, et pour préparer le travail des moissonneurs que le Père de famille enverra.

Il me semble que si l'on veut sortir des abstractions pour regarder, selon la nature du regard humain, ce qui est sous nos yeux, on voit, sans qu'il soit possible de contester, la présence de Dieu dans le monde. ^ J'avoue toutefois qu'il y a une ombre dans le tableau et comme une continuelle contradiction qui jette beaucoup d'hommes dans le doute. Cette ombre, cette contradiction, c'est la mort. La mort empoisonne tout et détruit tout; la mort tient en échec tout le reste et anéantit tous les dons de Dieu. Où est alors la providence? où est le père? Car, par la mort, son œuvre est nulle.

Oui, si la mort est le néant. Mais si elle est Timmortalité, comme l'affirme la vie que nous portons en nous, r\ qu'il faut croire plutôt que cette ombre inconnue qui nous effraie, alors, tout au contraire, la mort n'est plus qu'un dernier trait ajouté à la perfection du tableau. Elle est le trait qui explique tout et qui justifie tout; elle (1< vient la lumière qui transfigure l'ensemble, et lui donne un sens éternel; car elle est dans l'œuvre de Dieu, <•(' qu'est dans la vie de mon intelligence et de mon iiour cet acte principal de ma raison et de ma volonté, qui, pour entrer dans l'infini de Dieu, comme s'exprime Fénelon, brise et sacrifie, par le secours de Dieu, les limites de mon intelligence et de ma liberté.

Ceci doit être expliqué plus au long quand nous parlerons de la mort et de l'immortalité de l'homme, et aussi de la mort de ce monde et de sa reconstruction, dont Leibniz touche ce mot : « Ce globe sera détruit et réparé dans les moments que le demande le gouvernement des esprits. »

Si la philosophie chrétienne se développe, c'est-à-dire si la seule philosophie possible et utile aujourd'hui est appelée à porter ses fruits, les sages finiront par savoir ^ que la force, l'intelligence, l'amour, ces trois radicales distinctions, sont à l'être absolu ce que les trois dimensions sont au corps, et c{u'elles en constituent l'unité comme le produit des trois unités de dimension constitue l'unité du solide; quelles n'en détruisent pas- plus la simplicité que la simplicité de l'élément infinitésimal du solide n'est détruite parée qu'on y doit distinguer les éléments des trois dimensions; qu'enfin, s'il est vrai que dans les organismes vivants, la itlus haute perfection correspond au maximum de distinction des organes, dans la vie absolue la perfection consiste dans 1 unité absolue unie à la distinction absolue.QOr l'unité absolue ^ c'est la simplicité et la distinction absolue, c'est la distinction de personne à personne^ Si donc la vraie philosophie se développe, on comprendra ce qu'ont dit

quelques théologiens, que la distincHon des personnes est, on Dieu, la condition de la simplicité, loin d'en être b négation. On comprendra le mot de saint Thomas d'Aquin : « L'unité et la pluralité transcendantes sont identiques » ; et celui de saint Hilaire de Poitiers : « Notre Dieu n'est pas solitaire quoiqu'il soit un. » On comprendra la vérité de ces comparaisons et de ces conceptions, et surtout leur insuffisance, et l'on saura l'incompréhensibilité du mystère.

Et, tout en sondant toujours par la contemplation et par l'étude l'insondable profondeur dii mystère, on se tournera surtout à son adoration et à son culte d'imitation. On y verra la source de toute science, de toute vertu, la vie même et l'immortalité. Nous avons pesé tous ces mots. On y verra le cœur du christianisme, le dernier vœu du Christ : « Qu'ils soient un, ô mon Père, comme nous sommes un. » On y verra, et la perfection de chaque âme, et l'organisation du monde à venir et de la société idéale du ciel, qui sera, selon la prière du Sauveur, une pluralité de personnes en un K

i. Pour le P. Gratry, Dieu, la Trinité, est le modèle, le type universel. En appliquant les principes de la Science comparée il a montré ailleurs comment l'unité et la variété (b^es sint iiniim) sont les conditions de la perfection dans le monde. Toutes les règles du syllogisme, par exemple, se ramènent à la première -, terminus esto ti-iplex... Toules les règles de la morale, toutes les règles pour la conduite de l'esprit et pour la conduite de la volonté se ramènent à ceci : développer en nous l'image de Dieu, distinguer à la fois et unifier en nous Pétre, la faculté de connaître et la facilité de vouloir, ne pas rester à l'état où restent les fleurs qui n'éclosent pas.

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