‹ Pages choisies des grands ecrivainsChapitre 31 sur 39 · I. — NATURE DE l'aME · texte numérisé non relu

I. — NATURE DE l'aME

L'âme est une trinité créée, image de la Trinité incréée.

Si les hommes connaissaient leur âme, ils aimeraient Dieu, et ils s'aimeraient les uns les autres; ils se mettraient à la raison, à la justice et à la vérité, plus quils nont fait jusqu'à présent.

Ouest-ce que rame? Il y a bien longtemp:^ que je crois avoir entrevu ce qu'est l'âme; mais je n'ai jamais osé le dire nettement. C'est trop simple, si on le prend pour une vague parole de piété. C'est trop étrange, si on le prend comme réalité scientifique. Or, c'est dans ce dernier sens précisément que je Tenlcnds.

Je veux pourtant essayer aujourd'hui de le dire, demandant à Dieu de m'aider, et aussi de disposer à lintelligence le cœur de ceux qui me liront.

Qu'est-ce que l'âme?

Toute la connaissance de Tâme, possible à Thomme sur la terre, me semble renlermée dans ces paroles de la Genèse : Dieu dit : « Faisons Thomme à notre image et à notre ressemblance. »

Mais il faudrait comprendre ce divin texte. Dieu dit! Dieu parle! Mais qu'est-ce donc qu'une parole de Dieu?

v' (je trouve en moi deux espèces de paroles : il y a ma parole intérieure et pensée : il y a ma parole parlée, proférée au dehors. L'une est moi-même, l'autre est un acte dont je suis cause!)

Si je n'avais pas en moi la parole intérieure, je ne serais pas actuellement intelligent; je ne serais pas homme, ou du moins je ne le serais qu'en puissance. Mais je puis être homme sans parler, sans articuler au dehors, par le son, ce que je pense. Ma parole intérieure, c'est moi. Ma parole extérieure est un acte, ou, si l'on veut, le résultat d'un acte libre que je produis, ou que j'omets selon ce que je veux.

C'est ainsi que la foi chrétienne nous enseigne que Dieu a son Verbe intérieur, qui est éternel, nécessaire, infini, consubstantiel à Dieu, Dieu même; mais, qu'en

V outre, (Dieu peut parler des paroles qui ne sont pas à lui, paroles libres qu'il omet ou prononce, s'il le veut, et quand il veut. Et ces libres paroles de Dieu, extérieures et distinctes de lui, ce sont les créatures")

Moi, j'ai bien des manières de parler. Je puis dire ce que je ne vois pas, ce que je ne sens pas, ce que je ne sais pas : je puis mentir, et par une incroyable perversité d'intelligence et de volonté, proférer le contraire de ce que je sens ou connais. Mais ces mensonges, ces sons vides, ces enveloppes creuses que n'emplit pas mon âme de sa lumière et de son amour, je ne les nomme pas des

V paroles. Je ne sais ce que c'est.(j'appelle parole humaine, celle que prononce ma bouche comme une image vivante et animée de ce que je vois, et de ce que je sens actuellement en moi.)

Et cette parole articulée, que je prononce ainsi, a une ûme et un corps; car elle a ces deux choses : le sens et le signe du sens, le sens et le son. Or, qu'est-ce que le \/ son?(Le son n'est pas moi-même. C'est un mouvement que j'opère, par ma bouche et mon souffle, dans l'air, qui est un corps différent de mon corps*^Et quest-ce que je sens?(Le sens, c'est ou l'objet lui-même qu'exprime le mot, ou plutôt l'idée que j'en ai^celle qu'apporte ou que

doit apporter le mot dans les esprits, autres que moi. qui conçoivent ma parole.

Il en est de mème^quand Dieu parle. Sa parole a une âme et un corps. Sa parole, c'est la création. Le corps de sa parole, c'est la matière, et le sens de la création, c'est la société des esprits^

Moi, j'ai besoin de l'air vital, substance qui n'est pas moi, pour donner corps à ma parole; et je ne puis produire un son que parce que la matière du son est donnée à ma bouche. Dieu, au contraire, parce qu'il parle, produit et crée le corps de sa parole. Mais Dieu ne parle que pour se faire entendre. Sa parole a un sens, elle révèle l'idée qu'il veut dire aux esprits auxquels il Fadresse; et ces esprits, il les crée en les appelant, il les fait naître en leur parlant. Et ces esprits sont lame de sa parole.

Ainsi, l'àme est un mot de Dieu portant conscience de la voix qui le parle ^

Ou plutôt l'homme tout entier, esprit et corps, est ce mot.

Dieu dit : « Faisons Ihomme à notre image et à notre ressemblance ». Cette parole de Dieu, c'est moi, et c"est aussi le genre humain. Cette parole est une et multiple.

1. En quel sons l'àme est une parole de Dieu c'est ce que le P. Gratry explique longuement dans ces lignes. Sa pensée peut paraître cependant obscure au lecteur. Elle peut se condenser dans les propositions suivantes.

Si on consenti appliquer à Dieu, c'est-à-dire à rinfini, ce que l'on dit de l'homme et du fini, on peut dire que(« parler » pour Dieu, comme pour l'homme, c'est manifester sa pensée par des signes extérieurs.")

^En ce sens tout est parole de Dieu.) La création entière est une parole de Dieu comme(toute œuvre humaine est une manifcslalion d'une pensée humaine, d'une activité intérieure dont la cause est l'àme hinaaine'^Or parmi les œuvres de Dieu celle qui mérite incontestablement !e mieux le nom de « parole de Dieu » est lame humaine, ima(je de Dieu^ (La pensée est l'image de l'àme, la parole, image de la pensée, est aussi image de l'àme.; Voilà pourquoi l'étude des langues est pour le P. Gratry un long chapitre de sa psychologie. (Voir ' ^naissance de l'dme, t. I.)

Quand je prononce un mot, il se fait entendre à plusieurs; et quand Dieu dit un mot, il crée des multitudes. Dieu donc a prononcé ce mot, et, en le prononçant, il a créé le genre humain.

Quand je parle, ma parole vibre en moi, et hors d moi, pendant un temps : et puis elle se dissipe et eL< s'arrête. Il en est autrement quand Dieu parle. Ce qu'il a dit, il le dit encore, et chacun de ses mots vibre toujours. C'est un être, qui subsiste et subsistera. Dieu le soutient et le maintient, le continue, le vivifie en le parlant toujours. C'est ce que dit l'Écriture sainte : « Dieu porte tout par la vertu de sa parole. » Les êtres ne vivent pas seulement des accroissements qui leur viennent du dehors, ils vivent surtout de la parole de Dieu qui leproduit. L'homme ne vit pas seulement de pain, mais, avant tout, de la parole qui sort de la bouche de Dieu. (Ainsi, Seigneur, je suis un mot de votre bouche^ Je vis, je suis, parce que vous dites encore, en ce moment, le mot qui est mon corps, mon esprit et mon âme!

Oui, je découle d'une source qui est votre bouche, ô mon Dieu! Les battements de ma vie, ce sont les vibrations de votre voix.

Et n'est-ce pas pour cela, Seigneur, que ma vie scompose de flots qui se succèdent et qui se pressent? Dans mon corps, tout va par flots, par ondes, par flux et par reflux, comme les ondes sonores de la voix. Ma pensée va de même, mon cœur aussi. Vous nous faites successifs, tous et chacun, comme un discours ou comme un chant. Les impulsions succèdent aux impulsions. La vie marche par palpitations, par alternances d'élans et de recueillements, comme la voix, comme la lumière, comme les battements du cœur, comme la croissance des plantes, comme la vie même de notre terre, qui n'est que par vicissitudes de nuit et de jour, et d'hiver qui recueille, et d'été qui épanouit.

Et ne fallait-il pas que la vie fût ainsi! Tout est créé par périodes de soir et de matin, dit le texte de la Genèse. Et saint Augustin montre ce que cela veut dire. La vie

de l'être qui n'est pas par lui-même se compose toujours de deux temps : d'une impulsiou de Dieu qui donne, et puis d'un mouvement de la créature qui reçoit, (il y a d'abord en nous, sans nous, le don de Dieu, la vie leiie que Dieu nous la donne; puis il y a la vie telle que nous la faisons.) S'approprier le flot de vie, le diminuer et l'épuiser, c'est le soir, dit saint Augustin; et recourir ensuite à Dieu pour recevoir un flot nouveau, c'est le malin. L'être qui n'est pas par lui-même ne vit pas aulremeuL Dieu daigne se comparer à la mère qui nourrit son enfant. Oui, source de mon être, ma vie aussi ne se soutient que par les flots qui sortent de votre sein, et que, comme un enfant, je dois puiser en vous par eDTorls successifs de ma bouche et de ma poitrine.

C'est ainsi, ô mon Dieu, que ie suis une parole de votre bouche, dans la suite de mes jours et de tous mes instants.

Mais je partage ce privilège avec tout ce qui est et vil. (Toute créature est une parole de votre bouche. La lumière est, parce que vous parlez d'eUe, Seigneur, et ous en dites : c Quelle soit! >)

Mais il y a, entre mon àme et la lumière, cette diffe-

ince que votre parole que je suis, est plus grande et

lus belle que celle qui créa la lumière. Car vous dites ;

* Faisons l'homme à notre image et à notre ressem-

lance! » La lumière est créée; elle dure, parce que

>lre parole dure; mais le mot qui crée est un mot bref

'. arrêté, et non pas une parole croissante comme celle

î'ji crée mon àme. Cette parole : * Faisons l'homme à

olre image et à notre ressemblance >, cette parole va

'ujours grandissant; car c'est une perpétuelle exhor-

ition. Dieu s'exalte à développer et à perfectionner le

chef-d'œu\Tre de la création; car il veut que l'àme ait

la vie, consiste à être * perpétuellement faits par Dieu,

perpétuellement perfectionnés par Dieu, en nous tenant

toujours liés à lui ».

Et n'est-ce pas visible ?(Que suis-je donc, si ce n'est

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une chose imparfaite, dépendante, mais aussi grandissante, et qui aspire sans cesse à quelque chose de pkis grand et de meilleur ?)Faisons l'homme, dit mon créateur. Donc je ne suis pas encore achevé! Et je ne le serai jamais, car Dieu poursuit toujours cette même parole d'exhortation. Mais qu'est-ce à dire, sinon que je grandirai sans limite? Jamais un temps n'arrivera où je serai fini. La lumière fut dès l'origine, ce qu'elle est aujourd'hui, ce qu'elle sera. Mais je serai ce que je ne suis pas

• encore, et alors môme j'aurai encore un (abîme d'espérances, et cela sans fin.) Ma vie, ma loi, consiste à croître en Dieu, parce que je suis son fils, fils adoptif, mais élevé toujours plus haut par l'amour d'un Père toutpuissant. « Mon fils, dit la Sainte Écriture, est un fils

• grandissant. »(La croissance continue est la seule image concevable de l'infini!)

Oui, dit notre Père céleste, faisons l'homme à notre ^ image.(L'image de l'infini, c'est la croissance indéfinie!) Et n'est-ce pas là comme le caractère essentiel de mon être? Puis-je m'arrêter jamais? Non, je ne le puis pas. Car aussitôt la vie et le bonheur sont arrêtés. Dieu, dit le dogme chrétien, engendre éternellement son fils, qui est lui-même, et qui lui est égal. De même. Dieu veut produire toujours cet autre fils, ce fils fini et créé que

• je suis.(ll ne dira pas : « C'est assez » ; mais toujours il répétera en parlant de moi : « Faisons l'homme à notre image! »")

Et quel homme ne sent en lui-même cette voix toujours vibrante, et qui nous porte à la perpétuelle croissance et à la continuelle nouveauté? Le vin de la vie éternelle, dit le Sauveur dans l'Évangile, sera lui-même nouveau. Il sera plus nouveau que la vie vieillissante du ^ temps présent. (^La recherche, le désir, l'inquiétude, l'espérance, sont ici-bas le fond de notre vie. L'homme est mort dès qu'il cesse d'espérer, de désirer et de chercher. Le désir est la racine de l'âme, sa source, sa première force.') C'est cet attrait du désirable et de l'intelligible que l'on aperçoit tout d'abord au fond de

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lame comme origine de tous ses mouvements et de toutes ses idées.

Et puis, cette source et cette racine n'est pas stérile. Elle ne cesse de produire : de ce fond d'espérances, de désirs, d'impulsions, de ce centre implicite de lueurs confuses et de vagues amours, sortent des amours libres, des mouvements délibérés et des connaissances claires. (Ma racine est une tendance vers la lumière, et mon cœur un foyer brûlant d'amour saint.) Car, toujours poussé par la parole de Dieu, qui s'exhorte à poursuivre son œuvre sur le plan de Téternel modèle, c'est-à-dire à le développer à l'image de son Verbe et de son amour, le principe de lumière et d'amour tend à se dégager de ma racine, à monter en moi comme (une sève qui veut ^ déployer ses trésors, qui veut produire des fleurs pleines de beauté, riches de lumière, et par les fleurs, des fruits pleins de saveur et de bonté.^

N'est-ce pas là toute la vie de mon âme, et je dirai même de mon corps? Et qu'est-ce que je trouve en moi, si ce n'est ces trois choses : une source toujours remuante, qui voudrait passer en lumière, en amour libre; puis cette lumière; puis cet amour? La source fermente et se remue en moi sans moi; ses impulsions me sont données; ce sont des instincts, des désirs, non des idées perçues, des mouvements voulus. Mais ce fond instinctif, obscur, involontaire, indéfini, riche et puissant, c'est ma ressource, ma force, ma base, mon point d'appui, mon aliment, que Dieu lui-même, par lui-même ou par la nature, opère en moi, sans moi. Et puis il faut que j'emploie cette ressource, que je fasse valoir ce talent en moi, par moi. Il faut que je cherche à compiendre moi-même, à opérer moi-même ce qui m'est proi)osé. Il faut que je m'efforce de savoir clairement, de marcher librement.

Ainsi d'abord la vie en moi sans moi, implicite, ins- ^ tinctive et obscure, mais tendant à se déployer; puis la connaissance claire; la volonté libre. Ce sont là les trois puissances de mon ûme. Elles vivent en moi, pskeee™q*>€..,

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