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Dieu ne cesse de vouloir déployer mon âme à son image, et, comme le dit Bossuet, à « opérer dans nos âmes une Trinité créée, image de la Trinité incréée >.
Mais pourquoi le texte sacré emploie-t-il ces deux mots : « image et ressemblance »? Plusieurs Pères nous en donnent la raison. Ces deux mots répondent à ce que je sais de mon âme. Ce développement des puissances de mon âme, je le trouve dans mon corps, sous l'influence des aliments et de l'air vital. Je le vois dans mon âme, sous l'influence de la parole humaine, et de la vue des créatures, et de l'amour, légitime ou illégitime, des choses créées; puis je le trouve en moi, sous l'influence directe de Dieu lui-même. Et Dieu me crée à son image, lorsque par ses dons directs et sa parole créée, il me développe en instinct, en lumière et en amour libre. Puis il me crée à sa ressemblance, lorsque, venant à se donner lui-même, par la surnaturelle bonté de son amour, il élève, développe et réforme lui-même les trois sphères de mon âme, par la présence et la possession toute divine du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
0 mon Dieu ! je suis donc une vivante parole que prononce votre bouche. Je suis, parce que vous parlez. Je persiste à durer, parce que vous soutenez votre voix. Je me dévoloppe par instants successifs, parce que votre parole vibre, comme la lumière ou comme le son. Je marche dans la vie grandissante, parce que votre parole que je suis, est une parole d'exhortation, toujours nouvelle, à la croissance et à la perfection. J'ai une âme et un corps, parce que votre parole, comme la mienne, a ces deux choses, le signe et le sens, l'âme et le corps. Votre parole a une âme et un corps, parce qu'il fallait, dans votre création, deux choses, l'obéissance et la liberté. Sans la matière qui obéit, la création, dans l'enfance des esprits, n'eût pas pu être gouvernée, et sans l'esprit, qui comprend et qui aime, la création n'aurait pas eu début. Le but de votre création, ô Dieu, est le seul but que l'on conçoive à la parole. (On parle pour se faire entcncl^gj et pour se faire aimer ."^ C'est
pour cela que vous parlez, afin d'être connu et aimé. (Mais, pour connaître et pour aimer, il faut ressembler, en quelque chose, à l'objet connu et aimé. C'est pour cela que vous nous faites à votre image^Et comme vous clés infini, ù mon Dieu, et quetoutcequin'estpasvousest fini, vous voulez que moi, votre image, je ne sois pas un fini arrêté, mais bien un fini grandissant, image finie de rinfini. Telle est la cause de mon progrès et de mon espérance, et de l'irrésistible attrait qui m'emporte toujours. Mais, comme je ne suis point par moi-même, il faut que vous commenciez mon être : et comme vous voulez que je sois, et que je sois moi-même, il faut bien que j'entende, que je veuille, que j'achève par l'inlelligence et l'amour, sous votre opération, ce que vous commencez. 11 y a donc un principe d'où tout sort, et où vous opérez en moi sans moi ; et il y a les conséquences de ce principe que je dois déployer moi-même, après vous, avec vous. Je dois, avec intelligence, déployer la lumière; et je dois, par un libre choix dans la lumière, déployer mon amour et le mouvement de ma vie. Et tout cela s'opère, d'une certaine manière, dans mon corps, parce que mon corps doit être la souple et vivante expression de mon âme; mais aussi, et surtout, ô mon Dieu, vous commencez par développer dans mon corps toutes ces choses; vous y faites vivre une sorte d'image physique de vous-même, afin que mon corps soit un signe, un conducteur, une force et un appui, qui pousse et qui prépare mon âme à vivre à votre image, comme la parole articulée excite, prépare mon intelligence à penser. C'est l'enfance de la vie, pendant laquelle le Fils de Dieu est soumis à lesclave, aux éléments terrestres, tuteurs de sa faiblesse, selon la profonde doctrine de saint Paul. Un temps viendra où l'enfant de Dieu sera libre, et vivra, par lui-même, à limage de Dieu, dans son àme, par sa raison et par sa liberté. C'est l'âge critique et moyen de la vie. C'est l'âge de lutte et de combat où le Fils de Dieu doit souffrir, et s'essayer à dominer l'esclave, à
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sacrifier la vie qu'il en reçoit, à savoir la quitter afin de la reprendre. C'est à la fin de cet âge moyen que la
/ mort intervient pour nous aider. (Alors, après la vie sur terre, vient l'âge de la vie pleine et consommée^ où le Fils, qui était venu dans ce monde, doit remonter à son Père, pour hériter, non de ses biens, mais de Lui-même, de sa force, de sa lumière, de son amour. 11 doit vivre pleinement à l'image et à la ressemblance de Dieu, par la présence, la vue, la jouissance immédiate de Dieu. Il doit s'unir à la substance et à la vie de Dieu, plus intimement qu'il n'est uni à la substance du monde créé. Ainsi Dieu nous pousse par l'enfance, la vie, la mort, à passer du signe de sa parole au sens de sa parole, et du sens à l'objet, et l'objet est luimême, lui dont nous sommes l'expression et l'image.
{il faut passer de la matière à l'esprit créé, et de l'esprit créé à Dieu. A la fin, nous serons une parfaite expression de Dieu; nous serons l'hymne sorti desabouche") Tout ce que dans les siècles des siècles il voudra exprimer au dehors, de sa sagesse, de son amour, nous l'exprimerons; notre âme, parfaitement libre et parfaitement docile, le dira, et par elle-même, et par son corps tout lumineux. A qui le dira-t-elle? A Dieu d'abord, comme réponse à son inspiration, et puis aux autres hommes. Les autres, pleins de la môme inspiration, répondront à leur tour, chacun selon sa voix, et selon l'éternel caractère que Dieu lui a donné. La multitude des personnes humaines, toujours distinctes, vivront dans l'immédiate et parfaite unité d'une même et actuelle inspiration. Et la création tout entière sera enfin l'image de Dieu, par la pluralité bienheureuse des personnes, dans la divine unité de la vie.
Oh! mon Dieu, disait le prophète, mon Dieu, prenez le temps, hâtez la fin. Mon Dieu, faites que nous marchions tous vers le but moins lentement et plus nombreux; faites que l'on sache, ô Dieu, que la vie présente est donnée pour apprendre à sortir de l'enfance, et de son esclavage, afin d'entrer partiellement du moins, et
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dès cette vie, dansléteriielle virilité. Cette vie présente, si difficile et si mêlée, elle est donnée comme une arène, pour qu'à force de courage et d'amour, Fhomme libre, aidé de Dieu, apprenne à conquérir son corps, son àme, et Dieu, et tous les cœurs, pour que tous soient ensemble l'image de Dieu. Faites, ô mon Dieu, que chaque homme aujourd'hui, et que la société présente, se reconstruise plus courageusement et plus rapidement à votre image, par la conquête de tous les cœurs par tous les cœurs.
Mais qui pense à ce but idéal ■?(Presque toute la nation humaine est endormie, a dit Bossuet. L'homme dort et rêve quïl vit.) Le fils de la terre dort, sous Tenveloppe des f^ensations, comme l'enfant dans le sein de sa mère; il ne se doute pas du réveil, et n'attend point la naissance. L'àme regarde, mais, pour elle, ce monde est opaque, et non pas transparent jusqu'à Dieu. Sa vue se borne à l'horizon visible, au disque de la terre palpable. Il croit que tout le reste est vide, que l'atmosphère n'est rien, que les étoiles sont une poussière et le soleil une lampe! Il ne sait pas que(la terre tourne et passe ;\il la croit immobile et stable pour toujours.
Il faut donc, sur cette base solide, dit le fils de la terre, se construire une demeure inébranlable. Il faut vivre et régner sur cette terre, et jouir de ses biens.
Cela dit, son àme est rendue : elle est esclave sous le joug de ce monde et de son antique tradition : les richesses, les plaisirs, les honneurs tels qu'ils sont faits, et les moyens d'y parvenir, tels qu'ils sont en usage, c'est à quoi l'àme est livrée tout entière, de tout son cœur et de toutes ses forces. Alors le vieux cortège des satellites du monde s'empare de l'âme ; l'ambition, l'avarice, l'envie, l'orgueil, la haine, la crainte, lespérance, la colère et le désespoir ne lui laissent plus aucun repos. Ces violentes passions la déchirent, pendant qu'au fond la putréfaction douce des voluptés la mine et la dissout.
Les âmes, par milliers et milliers, ne sont-elles pas ainsi dévorées sous nos yeux! N'est-ce pas là la vie commune, et la marche fatale qui les porte, bien ensevelies, dans le sommeil, jusqu'à la mort !
Heureuse Fâme qui, à l'entrée de la vie, prévoit cette histoire et ce terme! Heureuses les âmes vivaces et les esprits lucides qui regardent la route jusqu'au bout! Heureux ceux qui, voyant passer les humains comme des troupeaux que la mort mène, s'écartent et cherchent une autre voie, s'il en est une, qui conduise à la vie!
Heureux, dis-je, les esprits clairvoyants qui regardent et pensent, et qui méditent un point que les autres oublient! Quel est ce point? Ce point capital, c'est la mort ! Heureux ceux qui discernent le mouvement qui les emporte, et ne se croient pas immobiles sur eue terre immobile, et contemplent la marche et ie but, c'est-à-dire un rapide passage et la mort ! Vrai point de
• vue de tout le tableau de la vie,(ô mort, heureux celui qui t'aperçoit, et qui, à la lumière, critique la vie avant de l'entreprendre !")
Celui-là sort du rêve. Il s'éveille! Ses yeux s'ouvrent ; il voit la double face des choses, commencement et fin, vie et mort.
Mais peut-être ne comprend-il pas; peut-être aperçoit-il la mort comme un néant, qui neutralise et qui
V efface tout l'être de la vie. (Alors commence la crise désespérée de l'àme. Sortie de la grossière béatitude des sens, l'âme est vide, affamée, désolée, et saisie de terreur, en face de l'effrayante image et de l'inévitable mort !)n faut qu'elle se replonge, par peur, dans le sommeil, qui maintenant ne sera plus que factice et fiévreux, ou bien il faut qu'elle trouve un point d'appui pour sa vie éveillée.
Ce point d'appui, c'est la sagesse, c'est la vraie science, c'est la vraie foi. c'est l'union à l'unique immobile qui ne passe point et ne meurt point.
Si, dans ce désespoir^ l'âme trouve Dieu, si dans cette
crise du milieu de la vie, elle s'élève, au lieu de se précipiter, c'est un autre état qui commence.
Mais comment enseigner ce qu'est cet autre état?
Cet état, c'est rintelligence et la vraie pratique de la mort. C'est la vie traversée au delà de sa limite présente.