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LA RÉPUTATION D.' HOMÈRE ET DE VIRGILE EX FRANCE

La leçon de goût qu'on peut tirer d'une comparaison d'Homère et de Virgile, ce n'est pas de moins admirer l'un ni l'autre, mais de les mieux admirer

1. ■ l'I.i- 90 fait provision de richesses de l'antiquité, et plu-, on est dans l'obligation de les transporter dans son - (ToltaiTe, LettM à M. Favièn-s. i mars 1731.)

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chacun dans son ordre et à son âge de civilisation. En France, on n'a pas toujours été juste; issus en grande partie des Latins, nous avons hérité de leur manière de sentir comme de leur manière de faire, de leurs préférences comme de quelques-uns de leurs mérites et de leurs qualités. En un mot, on s'est donné aisément la préférence à soi-même dans la personne des Latins. Il ne sera pas indifférent de suivre d'un coup d'oeil rapide la fortune d'Homère et celle de Virgile dans nos écoles et dans notre monde, de se rendre compte des jugements inégaux qu'on en a portés et du degré de commerce qu'on a entretenu avec eux : ce qui a manqué et ce qui est à faire désormais s'en trouvera mieux expliqué. Et d'abord représentons-nous l'état des études grecques et ce qu'elles étaient chez les Latins après les premiers siècles de l'Empire, à l'origine de la décadence. Ces études devaient être bien moins complètes qu'on ne le croirait, à en juger uniquement d'après les Romains riches et lettrés du temps de Cicéron ou de l'époque de Virgile et d'Horace. Dans ce beau temps, que signale le mouvement et l'essor des esprits, l'élite de la jeunesse, avide d'apprendre la littérature grecque, allait à Athènes, à Rhodes, ou dans quelque autre cité célèbre, et y puisait la connaissance vivante de la langue à sa source; au retour, on avait chez soi, pour s'y entretenir, des Grecs à domicile, des secrétaires esclaves ou affranchis, ou de ces spirituels parasites comme il s'en voyait à Rome à foison. Cependant, lorsqu'il y eut une littérature romaine, déjà très ancienne, très riche à son tour, abondante dans tous les genres,

naturellement fière d'elle-même, et des écoles de grammairiens romains, ce fut dans celles-ci que la plupart des enfants de moyenne fortune durent aller faire leurs études : et, bien que ces grammairiens sussent le grec, ils ne l'enseignèrent plus que lentement, par principes et non plus par l'usage, enfin un peu comme on nous l'apprend aujourd'hui. Servais lui-même, en certains passages, me paraît commenter Virgile comme un homme qui ne sait pas puiser son explication la plus naturelle dans les auteurs grecs que le poète latin a imités. Saint Augustin, en un endroit de ses Confessions, se demande avec beaucoup d'insistance pourquoi, enfant, il haïssait la langue grecque tandis qu'il était passionné pour la latine : « Pourquoi donc haïssais-je ainsi l'étude du grec, qui pourtant conduit à de si jolies fables? Car Homère excelle à ces trames fabuleuses, et il est le plus agréable menteur : et toutefois il m'était bien amer dans mon enfance. Je crois qu'il en est ainsi de Virgile pour les enfants grecs, lorsqu'ils sont forcés de l'apprendre comme je faisais pour Homère, c'est-à-dire péniblement. » Lorsqu'en effet on voulait apprendre le grec auprès de grammairiens qui ne le savaient eux-mêmes que de seconde main, l'étude devait être longue et ingrate dans un temps où les métho- - et les secours de toute sorte, les vocabulaires, étaient incomplets et rares. Il arriva donc un moment où, pour tous ceux qui n'allaient point en Grèce, ou qui ne recevaient pas l'enseignement de la bouche des rhéteurs ou grammairiens grecs, la facilité de commerce et la familiarité avec la belle

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langue d'Homère n'exista plus. Cela eut lieu plus tôt ou plus tard et en Italie, et à plus forte raison dans les Gaules et en Espagne f.

En revanche, le latin, le vrai latin dans son naturel, avec son génie propre et domestique, s'y implanta; il pénétra jusque dans les populations illettrées; il résista à la décomposition même de la langue classique, et se prêta à la formation des idiomes nouveaux; il entra dans l'organisation, pour ainsi dire, de la race, et laissa des traces héréditaires dans les cervaux. Dès que les études reparurent, il eut toujours facilité à renaître, à y être aisément appris et bien parlé, comme la leçon du soir retrouvée plus nette après un profond sommeil. En Italie, en Espagne, en France, on est presque naturellement bon latiniste : les hellénistes y sont rares.

On voit déjà tout ce qu'y gagna Virgile : le pre-

1. Je ne fais là qu'exprimer le fait dans sa plus grande généralité; il y aurait à distinguer, en effet, bien des degrés dans cette décroissance des études helléniques, bien des flux et reflux dans ce décours durant des siècles, et de notables exceptions sur quelques points. Le midi de l'Italie resta longtemps à demi grec, ainsi que la Sicile; de même Marseille dans la Gaule. 11 y eut dans la haute Italie des temps d'arrêt et des essais de réveil, par exemple à l'époque de Boëce. Toute cette question, Des Éludes grecques à la décadence et au moyen âge {De grœcis Medii JEvi Sludiis), a été traitée dans une Dissertation de Cramer (1849), et dans un ravail, encore inédit, de M. Ernest Renan, qui a été couronné, il y a quelques années, par l'Académie des Inscriptions. Mais il y aurait en outre cette distinction à faire de ce qui est particulier à Homère; car il a pu y avoir, avant la vraie renaissance, des retours et des reprises partielles d'études grecques dans le sens ecclésiastique, et sans qu'Homère y entrât pour rien.

mier des poètes de son pays et de .sa langue, il devint peu à peu dans l'opinion générale le premier de tous les poètes. L'admiration qu'il inspira fut comme un culte, et il n'avait pas même besoin, pour l'obtenir, de ce faux air de demi-christianisme et de prophétie que lui prêta la crédulité du moyen âge : il suffisait qu'il fût le prince des poètes latins. Ne le prenons, dans cet aperçu rapide de sa renommée, qu'en France et à dater de la renaissance des Lettres au xvie siècle. Jules-César Scaliger commence : dans sa Poétique (1561), il dresse en propres termes des autels à Virgile, à la divinité de Virgile (virgiliana divinitas), et il lui immole Homère. Je ne sais pas d'exemple d'un plus mauvais goût joint à plus de savoir. Virgile, comme on sait, a placé dans son Elysée, pour présider au groupe des poètes, non pas Homère, mais Musée, un antique Musée dont il n'est resté que le nom purement mythologique. Scaliger là-dessus va s'imagin-er, sans aucune critique, que le Musée dont on a en grec le joli et galant poème de Héro et Léandre, et qui est postérieur à Ovide dans le même genre, n'est autre que cet antique Musée ainsi magnifiquement couronné par Virgile, et il s'applique en conséquence à prouver qu'il est bien préférable à Homère. Il donne tête baissée dans sa bévue, avec armes et bagages. Rapprochant et conférant quelques endroits des deux poètes, il arrive jusqu'à dire : « Si Musée (l'auteur de Héro et Léandre) eût écrit ce qu'a écrit Homère, concluons qu'il eût fait beaucoup mieux ». Homère ne lui paraît point précisément méprisable; mais Musée, à ses yeux, a fait quelque chose de plus

châtié, de plus gracieux, de plus poli. Il n'a pas assez de termes pour louer son tour et sa facture. (Quid rotundius, elegantius, ornalius, numerosius? )

Ne rions pas trop de Scaliger; La Motte et Fontenelle, soyez sur vos gardes, n'en souriez pas! Ce grand preux de pédanterie, et vous les beaux esprits du salon de Madame de Lambert et du monde de Madame du Maine, vous êtes exactement d'accord et à l'unisson sur un point essentiel, sur un même point faux. Vous préférez le doux et le joli au grand, le léché au naturel, ce qui est bien fait et bien tourné à ce qui est largement traité et au sublime.

En ce qui est de l'estime comparative d'Homère et de Virgile, l'inégalité admise et proclamée par Scaliger, bien que contestée par quelques-uns, est restée plus ou moins, pendant plus de deux siècles, au fond des jugements de la nation, et on la retrouve exprimée en termes plus adoucis chez les critiques même les plus répandus, qui, sachant moins de grec que Scaliger, portaient comme lui, et par des raisons analogues, toute leur préférence du côté du poète latin. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire le Père Rapin ou même Voltaire.

Un jour, le premier élève littéraire de Voltaire, le plus français des écrivains allemands, le grand Frédéric, eut un entretien avec l'estimable littérateur saxon Gellert : « Lequel préférez-vous d'Homère ou de Virgile? lui dit le roi. — Homère est original », répondit Gellert. Le roi reprit aussitôt : « Mais Virgile est plus poli ». — Voilà l'opinion française, et qui date de Scaliger, dans la bouche de Frédéric.

Quel dommage que, dès le xvie siècle, un grand

écrivain ne nous ait pas donné une traduction naïve et originale des poèmes d'Homère! Pourquoi un Rabelais ne l'a-t-il point tenté? lui seul, et sa langue seule, en étaient capables : on aurait eu le feu du modèle et sa grandeur. Ou du moins pourquoi, à un degré moindre, un Amyot ne nous a-t-il pas laissé une copie adoucie de ces admirables tableaux primitifs? Rabelais eût triomphé dans Ylliade, et Amyot eût réussi dans YOdyssée. Quand on songe à, l'influence qu'a eue la traduction de Plutarque, on se laisse aller à penser qu'un tel monument de la langue aurait été pour l'imagination publique d'un puissant exemple, d'un continuel appui, et que la direction du goût dans les deux siècles suivants aurait pu s'en ressentir. On en aurait recueilli ce grand avantage de lire avec plaisir, avec charme, les poèmes homériques, et c'est surtout cette facilité et cet agrément de commerce qui ont manqué. Posséder son Virgile, cela est ordinaire en France aux littérateurs et à ceux mêmes qui ne le sont pas : posséder son Homère a été donné à très peu. Dans la comparaison qui s'est faite, bien rarement l'un des termes a été aussi présent que l'autre à l'esprit de ceux qui croyaient tenir la juste balance.

Montaigne, qui a admirablement parlé d'Homère et de Virgile, convient qu'il ne connaissait que ce dernier. Il se bornait à bien deviner sur l'autre.

Au xvne siècle, la prépondance de Virgile devient de plus en plus manifeste, et la connaissance d'Homère baisse avec l'étude du grec, même parmi Les gens instruits. L'importance du monde proprement dit se marque davantage dans la littérature et

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dans l'éducation; ridée du goût, trop souvent voisin de la mode, préoccupe et prédomine. La société polie et les auteurs en vogue se portent avec prédilection du côté de l'Espagne et de l'Italie. En fait de longues histoires poétiques et touchantes, c'est le règne de VAstrée et de la Jérusalem. Virgile ne s'accommode qu'à demi de ces dispositions pour le galant et le romanesque; Homère ne s'en accommode pas du tout. Le Collège des Jésuites de la rue Saint-Jacques, très en honneur, et où la jeune noblesse allait volontiers étudier, proportionna petit à petit son enseignement au nouveau train du monde, et l'étude du grec en souffrit. Saint-Évremond, élève des Jésuites, connaissait certainement mieux Virgile qu'Homère, et le lisait plus directement. Cependant, s'il a critiqué un peu vivement l'un, il ne s'est pas mépris sur la portée et la vérité de l'autre. 11 est un de ceux qui ont le mieux senti que l'épopée homérique se rapportait tout entière aux mœurs d'un âge héroïque infiniment différent du notre, qu'elle ne doit pas servir de patron, et qu'elle est plus à contempler qu'à imiter. Mais il ne veut pas que ce qui choque nos mœurs modernes soit imputable au poète :

Cependant, dit-il, les vices du héros (Achille) ne retomberont pas sur le poète. Homère a plus songé à peindre la nature telle qu'il la voyait qu'à faire des héros accomplis, il les a dépeints avec plus de passions que de vertus... Tout est changé : les dieux, la nature, la politique, les mœurs, le goût, les manières. Tant de changements n'en produiront-ils point dans nos ouvrages? Si Homère vivait présentement, il ferait des poèmes admirables, accommodés au siècle où il écrirait. Nos poètes

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en font de mauvais, ajustés à ceux des anciens... Concluons que les poèmes d'Homère seront toujours des chefs-d'œuvre, non pas en tout des modèles.

A de nouvelles mœurs et à une autre société il veut d'autres sources d'intérêt, d'autres machines poétiques; il paraît les demander à une poésie philosophique qu'on attend encore. Du moins tout ce qu'il dit est d'un homme d'esprit et d'un sens supérieur.

Un autre homme d'esprit, mais pas du tout du même ordre, et qui pensait peu par lui-même, le Père Rapin, dans sa Comparaison d'Homère et de Virgile, dédiée au premier président de Lamoignon (1068), ne fait guère que rédiger l'opinion française générale qui tendait à s'établir, et qui prévaudra jusqu'à notre siècle. Dès l'abord, il se met en garde contre une trop grande admiration du plus divin des chantres, et il en appelle au goût contre l'érudition :

La préoccupation pour Homère a ébloui, dit-il, tous ceux qui ont prétendu à la gloire de paraître savants. Car on sait que ceux qui affectent la réputation de doctes croient s'attirer delà considération et se faire honneur en prenant le parti d'Homère et en lui donnant l'avantage sur Virgile, parce que cela a un air plus capable. Comme il faut une plus profonde érudition pour juger d'Homère que pour juger de Virgile, on pense se distinguer fort du commun en préférant le premier au second. C'est un préjugé dont il est bon de se défaire.

Les érudits en effet, sauf un Scaliger, tenaient en général pour Homère, et par la raison d'amourpropre qu'en donne Rapin, et parce qu'en voyant près la somme des emprunts qui avaient été faits

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à ce père de la poésie, il leur paraissait le grand original et la source : Rapin, homme du monde, et qui, étant du collège, aimait à en sortir, allait parler pour les gens instruits qui remontent moins haut, pour les honnêtes gens, qui jugent d'après leurs habitudes de société. Perpétuellement, dans son Parallèle, tout en saluant Homère avec respect et en voulant bien l'excuser de ses fautes, il donne l'avantage à Virgile pour la conduite, le choix, l'arrangement, la proportion, la régularité, l'observation des bienséances : enfin, dit-il sur ce dernier point, « il faut pardonner ce faible à Homère; il écrivait en un temps où les mœurs n'étaient pas encore formées; le monde était alors encore trop jeune pour avoir des principes d'honnêteté ». Et quant à l'expression, à l'éclat des images et à la beauté du discours, à cette gloire de verve incomparable que tous ont reconnue unanimement chez Homère, le Père Rapin, y rendant hommage en gros plutôt que justice, s'efforçait encore d'en diminuer la louange dans le détail par toute sorte de restrictions : « Les comparaisons, disait-il, sont froides (les comparaisons de Y Iliade froides!), contraintes, quelquefois peu naturelles, jamais fort excellentes, quoique dans un si grand nombre il ne se puisse faire qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez justes ». Virgile est loué, dans cette partie, comme « le plus sage, le plus discret et le plus judicieux de tous ceux qui aient jamais écrit ». Il est préconisé pour son silence même : « 11 faut s'appliquer à le suivre de près, pour connaître que son silence, dans de certains endroits, en dit plus qu'on ne pense, et qu'il est

d'une discrétion exquise ». Oui, Virgile mérite une bonne part de ces louanges; mais évidemment, dans le Parallèle, il y a un des termes qui échappe au Père Rapin l. Il nous a parlé de la préoccupation des érudits et des doctes : lui, il nous représente le préjugé des gens simplement instruits et des mondains; et ce préjugé aura cours désormais.

L'élégante préface de la traduction en vers de Y Enéide, par Segrais, du même temps environ que l'ouvrage de Rapin, appartient à la même littérature, favorise et prépare les mêmes sentiments. — Le Traité du Poème épique, par le Père Le Bossu, ouvrage estimable d'un homme bien autrement savant, était trop aristotélique de forme pour agir sur l'opinion du monde; il semblait que ce révérend Père eût oublié de l'écrire en latin.

Les érudits purent répondre au Père Rapin et le réfuter comme superficiel : on fit peu d'attention à leurs réponses. On s'accoutuma, selon une expression de Baillet qui parut d'abord emphatique, mais qui n'est qu'exacte, à considérer Virgile « comme étant une époque fixe en poésie, et comme le centre universel de tous les poètes qui ont paru avant et

1. Boivin le cadet dans un Mémoire lu à l'Académie des Inscriptions en 1107, et dont on n'a publié qu'un extrait, faisant l'histoire de cette espèce de guerre civile ou de lutte entre les partisans d'Homère et ceux de Virgile, réfutait Bcaliger et Rapin, et il disait, en relevant les légèretés de ce dernier : « Si le Père Kapin avait autant feuilleté Ylliade que F Enéide, il n'aurait pas dit que l'action de F Iliade, qui n'est que de cinquante jours, est de huit ou neuf mois; et, s'il avait bien lu Quintilien, il n'aurait pas avancé que ce judicieux critique donne à Virgile de plus grands éloges qu'a Homère. »

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après lui », L'édition dite ad usum Delphini qu'en donna vers ce temps le Père de la Rue, et qui fait honneur à cette moyenne érudition française, saine, sensée et pas trop curieuse, contribua à rendre facile et agréable la lecture de Virgile à tous ceux à qui le texte n'était pas étranger. Dans la fameuse question des Anciens et des Modernes qui passionna si fort les lettrés et amusa les gens du monde, Homère porta le fort de l'attaque; il fut assez mal défendu, et Virgile, non engagé dans la querelle, gagna en considération tout ce que le vieux poète perdit. Madame Dacier, à qui l'on devait la meilleure traduction d'Homère en français, celle qui permettait le mieux d'en juger approximativement, resta marquée d'une légère teinte de ridicule; on ne parlera plus d'elle désormais qu'en souriant. La rigueur d'analyse que le xvme siècle allait exiger en toute matière était peu propice à l'intelligence des épopées primitives : ce siècle philosophe voulait qu'en jugeant de la poésie on ne s'en tînt pas au sentiment :

Il faut, disait l'abbé Terrasson, homme instruit et esprit rigide, répondant à madame Dacier dans la question précisément qui nous occupe, il faut rectifier par la règle le sentiment même, qui nous a si souvent trompés, comme on peut s'en convaincre en comparant les goûts de sa première jeunesse avec ceux que l'on s'est faits par les réflexions et par l'étude. Mais, d'ailleurs, comment arrive-t-il que le sentiment et la raison s'accordent si bien dans la lecture de Virgile par exemple, et de Racine, et que la distinction de ces deux facultés de l'âme soit si nécessaire dans la lecture d'Homère? Je sais les différentes impressions que les personnes même de bon esprit reçoivent des différentes parties de la poésie ou de la peinture : les uns sont plus sensibles, par exemple, à la

convenance des discours dans une pièce, ou au contour des ligures dans un tableau, et les autres le sont davantage à l'élégance des vers dans l'un, ou au coloris dans l'autre. -Maïs, de quelque manière que le sentiment soit frappé, j'exige au moins que la raison mette ces différentes parties dans leur véritable rang, et qu'on estime les poètes et les peintres à proportion qu'ils ont excellé dans les parties les plus importantes. Mais enfin, à l'égard de quelque ouvrage de poésie ou de peinture que ce soit, on ne doit pas prétendre que la perfection d'une partie subalterne couvre des défauts énormes contre une partie supérieure. Quel coloris réparerait des bras ou plus courts que la tête, ou plus longs que le reste du corps? Quelle prétendue élégance de style peut réparer, dans un poème, ou la confusion perpétuelle des caractères des dieux et des héros, ou l'indécence grossière de leurs discours et de leurs actions? Avouons donc que ce sentiment agréable, qu'on prétend éprouver dans la lecture d'Homère, n'est qu'un faux-fuyant de l'admiration opiniâtre, et qu'en tout homme sensé, goût, sentiment et raison ne sont que la raison même plus ou moins développée *.

Cette opinion d'un helléniste-géomètre, du seul helléniste qui fût du parti de Fontenelle, est, je le sais, un excès de logique et un extrême de rigueur que tous ne suivaient pas; mais ce n'était pourtant que l'extrémité de l'opinion française générale.

1. Marie-Joseph Chénier a résumé cette poétique essentiellement raisonnable, dont on voit le principe chez Ter- -on. dans les vers les plus élégants et les plus concis qu'on puisse désirer :

C'est le bon sens, la raison qui fait tout, Vertu, génie, esprit, talent et goût.

Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique; Talent? raison produite avec éclat; Esprit 7 raison qui finement s'exprime ; Le jfoàt n'i i rien qu'ira l>on sens délicat; Et le çiénic est la raison sublime.

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Gardons-nous d'oublier qu'en obéissant à ce sentiment vif qui, pour ceux qui en sont doués, est le guide le plus sûr en matière de poésie, La Fontaine, Bossuet, Fénelon, Racine, Boileau, et, à leur suite, le bon Roliin, avaient parfaitement senti et jugé, sans rien déprécier ni sacrifier de l'un ni de l'autre, la grandeur d'Homère et les beautés de Virgile. — Quand parut le Télémaque, Boileau, dans une lettre à Brossette, écrivait : « Il y a de l'agrément dans ce livre, et une imitation de Y Odyssée que j'approuve fort. L'avidité avec laquelle on le lit fait bien voir que, si on traduisait Homère en beaux mots, il ferait l'effet qu'il doit faire et qu'il a toujours fait. » Fénelon (qui en douterait?) eût excellé, comme Amyot, à traduire Homère aux endroits surtout reposés et pacifiques, Homère moins le feu et le torrent. Quoi qu'il en soit, au xvnc siècle, même en plein Louis XIV, Homère avait été senti autant que Virgile par tous ceux de nos grands écrivains qui avaient l'âme poétique, et qui savaient ce que c'est que l'imagination dans le style.

Voltaire eût été digne de faire comme eux, et il n'a manqué sans doute au brillant élève du Père Porée que d'avoir plus de loisir et d'avoir mieux appris le grec, pour rendre à Homère la justice qui lui était due en regard et à côté de son admirable imitateur. Dans une lettre à Thieriot de 1718, écrite du château de Villars (Vaux-Praslin), Voltaire disait : « Je vous demande instamment un Virgile et un Homère, non pas celui de La Motte... Ces deux auteurs sont mes dieux domestiques sans lesquels je ne devrais point voyager. » Dans YEssai sur la

Poésie épique, qu'il composa à Londres en 1726, et qui fut imprimé à la suite de la Henriade, Voltaire n'a pas trop mal parlé d'Homère : « Le grand mérite d'Homère, y disait-il, est d'avoir été un peintre sublime ; inférieur de beaucoup à Virgile dans tout le reste, il lui est supérieur en cette partie ». Toutefois, à mesure qu'il s'éloigna de la lecture d'Homère qu'il avait dû faire à cette occasion, il redevint plus léger et fut repris d'irrévérence ; au cent vingt et unième chapitre de YEssai sur les Mœurs, il a dit :

Si l'on veut mettre sans préjugé dans la balance YOdyssée d'Homère avec le Roland de l'Arioste, l'Italien l'emporte à tous égards; tous deux ayant le même défaut, l'intempérance de l'imagination et le romanesque incroyable, l'Arioste a racheté ce défaut par des allégories si vraies, par des satires si fines, etc., etc.

A l'égard de l'Iliade, que chaque lecteur se demande à lui-môme ce qu'il penserait s'il lisait pour la première fois ce poème et celui du Tasse, en ignorant les noms des auteurs, et les temps où ces ouvrages furent composés, en ne prenant enfin pour juge que son plaisir. Pourrait-il ne pas donner en tout sens la préférence au Tasse? Ne trouverait-il pas dans l'Italien plus de conduite, d'intérêt, de variété, de justesse, de grâces, et de cette mollesse qui relève le sublime? Encore quelques siècles, et on n'en fera peut-être pas de comparaison.

Quoi! Voltaire aussi est homme à préférer certaines peintures du Tasse, c'est-à-dire la grâce de Musée (Musée agrandi et devenu épique), à la touche d'Homère!

Grimm le lui a reproché; Grimm avait pour lui d'avoir étudié en Allemagne sous Ernesti, et l' Allemagne cl l'Angleterre, en maintenant la force et la

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solidité des études anciennes, et en étant inoins imbues d'une prévention particulière de latinisme, surent conserver au goût public plus de vigueur et de hardiesse et une habitude moins exclusive. Grimm ne put donc supporter ce jugement de Voltaire, qui passa en France tout couramment :

Comment est-il possible, se demande-t-il, que cet illustre écrivain ait si mal parlé d'Homère dans le volume où il traite de la renaissance des Lettres en Italie? Il donne presque en tout la préférence aux modernes. Il ne se fait nulle peine à mettre YOrlando furioso de l'Arioste audessus de YOdyssée, et ce qui est incroyable, la Jérusalem du Tasse au-dessus de Y Iliade. Si cet arrêt eût été prononcé par M. de Fontenelle, on n'en parlerait point; il aurait été sans conséquence. Mais que ce soit M. de Voltaire qui porte ce jugement, c'est une chose réellement inconcevable. Je crois avoir eu l'honneur (il écrit à ses princes d'Allemagne) de vous faire observer quelque part que les modernes n'avaient pas seulement encore trouvé la machine de leur poème épique, et que, dans la misère où ils sont à cet égard, ils ne se font pas faute d'emprunter celle d'Homère, qui cependant ne saurait leur convenir. Quand ils auraient son génie, il leur sera toujours supérieur par le sublime et la simplicité des mœurs, qui donnent à ses poèmes des charmes si touchants. Hélas! si ce père de la poésie voulait reprendre sur ses descendants tout ce qu'ils lui ont emprunté, que nous resterait-il de Y Enéide, de la Jérusalem, du Roland, de la Lusiadc, de la Henriade et de tout ce qu'on ose nommer en ce genre?

On ne saurait dire, quelque estime qu'on ait pour Grimm, qu'il eût naturellement plus de goût que Voltaire ; mais la solide éducation que son goût avait reçue le rend ici supérieur comme critique, et plus judicieux.

C'est ainsi que Pope, un poète poli qui avait de

l'esprit et de l'humeur dans le genre de Voltaire, et qui était fait pour sentir les siècles d'Auguste mieux que les âges primitifs, a dû à sa première éducation classique, égale dans les deux langues, de porter sur Virgile et Homère un excellent jugement, et de la plus équitable proportion, dans la Préface de sa traduction d'Homère.

Quand la traduction de Ylliade par Bitaubé parut (1764), il y eut partage et schisme dans le petit cercle des philosophes. D'Alembert, lors de son voyage de Prusse, était revenu de Berlin avec Bitaubé et l'appuyait de son mieux à Paris. Grimm et Diderot trouvaient que la traduction de Madame Dacier, avec ses défauts, était préférable à celle de Bitaubé, — « M. Bitaubé, à qui aucun de nous, ajoutait Grimm, ne conseillera jamais de traduire un poète, parce qu'il a un secret merveilleux pour tuer ce qui est poésie et image. Quand nous faisons de ces remontrances à M. d'Alembert, il se fâche, il nous accuse de superstition; il ne sent pas le génie d'Homère. » En fait de poésie, d'Alembert était de la religion de l'abbé Terrasson.

Marmontel et La Harpe, qui sentaient Virgile, ont très convenablement parlé d'Homère; mais ils en parlent plutôt comme des gens d'esprit avertis de ce qu'il faut dire de respectueux, que comme des lecteurs assidus et passionnément informés. Ils ne hantaient guère dans ces cantons de la Grèce : l'habitude était tout entière pour Virgile.

\;iin, qui n'était pas un critique mais un grand peintre, a parlé de l'un et de l'autre poète admirablement, et aussi bien qu'aucun parmi les

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plus doctes. Dans une note des Études de la Nature, Bernardin de Saint-Pierre apprécie, avec ce charme pénétrant qu'il met jusque dans ses analyses, le caractère de l'Iliade et du poète :

De tous les écrivains, je ne connais qu'Homère qui ait peint l'homme en entier : les autres (et je parle des meilleurs) n'en présentent que des squelettes. Ulliade d'Homère est, à mon avis, la peinture de tout homme, comme elle est celle de toute la nature. Toutes les passions y sont avec leurs contrastes et leurs nuances les plus intellectuelles et les plus grossières. Achille chante les dieux sur sa lyre, et fait cuire un gigot de mouton dans une marmite. Ce dernier trait a fort scandalisé nos écrivains de théâtre, qui se composent des héros artificiels qui se dissimulent leurs premiers besoins, comme leurs auteurs eux-mêmes dissimulent les leurs à la société. On trouve toutes les passions de l'homme dans Vlliade : la colère furieuse dans Achille; l'ambition superbe dans Agamemnon; la valeur patriotique dans Hector; dans Nestor, la froide sagesse; dans Ulysse, la prudence rusée, etc., puis des oppositions de site et de fortune qui détachent ces caractères, comme des noces et des fêtes champêtres sur le terrible bouclier d'Achille; les remords dans Hélène, et l'inquiétude dans Andromaque ; la fuite d'Hector près de périr au pied des murs de sa ville, à la vue de son peuple, dont il est l'unique défenseur, et les objets paisibles qu'elle lui présente dans ces terribles moments, tels que ce bosquet d'arbres, et cette fontaine où les filles de Troie allaient laver leurs robes et aimaient à se rassembler dans des temps plus heureux.

Ce divin génie, ayant réparti à chacun de ces héros une passion principale du cœur humain, et l'ayant mise en action dans les phases les plus remarquables de la vie, a distribué de même les attributs de Dieu à plusieurs divinités, et leur a assigné les différents règnes de la Nature : à Neptune, la mer; à Pluton, les enfers; à Junon, l'air; à Vulcain, le feu, etc. C'est ainsi qu'il a rendu l'habitation de l'homme céleste; son ouvrage est la plus sublime des encyclopédies... Joignez à la majesté de ses

plans une vérité d'expression qui ne vient pas uniquement de la beauté de sa langue, comme le prétendent les grammairiens, mais de l'étendue de ses observations naturelles. C'est ainsi, par exemple, qu'il appelle la mer pourprée au moment où le soleil se couche, parce qu'alors les reflets du soleil à l'horizon la rendent de cette couleur, ainsi que je l'ai moi-même remarqué. Virgile, qui l'a imité en tout, est plein de ces beautés d'observation, dont nos commentateurs ne s'occupent guère...

Pieux et touchant hommage rendu au vieil Homère par le plus virgilien des génies! Gomme cela console d'une page de Terrasson!

Chateaubriand mérite de grands éloges : lui qui sentait délicieusement Virgile, il eut le courage de revenir à Homère et de gravir comme il put les pentes de l'Ida. Je dis gravir, car ses études avaient été de ce côté fort incomplètes, et ce fut à force de veilles que dans sa première vie de Paris ou dans son exil d'Angleterre, il dut les réparer. Il s'y appliqua de nouveau et de plus près en composant ses Martyrs et en vue de son Itinéraire. Bien vieux, et dans le salon de Madame Récamier, je me souviens qu'une allusion à je ne sais quel passage de V Iliade s'étant faite devant lui dans la conversation, il se mit à murmurer tout bas, en grec, le vers d'Homère qui s'y rapportait. Il n'en savait plus que ces lambeaux; mais il en avait respiré et il en conservait en idée l'antique esprit. En littérature, du moins, il n'a rien sacrifié; il sut renouveler sans abattre ni détruire; il maintint les hauteurs respectives, la distance et la proportion des collines vénérables, les temples à chaque sommet.

Son grand émule, Madame de Staël, dans les

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perspectives de tout genre qu'elle s'empressait d'ouvrir, ne s'avança que peu et fit quelques pas à peine vers ces régions consacrées. Elle aimait plus les politiques et les historiens que les poètes; elle goûtait seulement les Latins, et n'entendait rien (pour plus d'une cause, et surtout parce qu'elle n'était pas un peintre) aux anciens et très anciens.

André Chénier, par quelques pastiches inspirés, a plus fait pour rendre aux amateurs exclusifs de Virgile l'intelligence et la saveur d'Homère que ne l'eussent pu faire toutes les théories. — Marie- Joseph Chénier, par trois beaux vers frappés en l'honneur du vieil immortel, et qui se sont logés en toutes les mémoires, a appris à en bien parler, même à ceux qui ne sont qu'un écho.

Napoléon, qu'on s'étonne de rencontrer en cette matière, y a porté le coup d'oeil de son haut bon sens et la brusque vigueur de sa décision. Dans son exil, s'étant fait lire Y Iliade et le second livre de Y Enéide, n'en jugeant qu'à travers des traductions, il a d'emblée saisi le point de départ et le procédé c '[Térent des deux poésies. Dans la Note qu'il a dictée à ce sujet, il a pu excéder en plus d'un détail ; mais là comme ailleurs, il a vu du premier coup le nœud de la question, et l'a tranché (et peut-être un peu haché) de l'épée.

Depuis plus de trente ans, une nouvelle critique est née, elle est à l'œuvre; elle a multiplié ses explorations dans tous les sens; le goût public a été émancipé, et on l'a promené tant qu'on a pu hors des frontières; loin de l'enfermer dans les jardins régulièrement tracés, on a tâché de lui faire aimer

jusqu'aux moindres fleurs sauvages, parfois même des ronces. Le danger n'est plus aujourd'hui qu'on penche trop du côté de Virgile. On est loin du temps où un traducteur de Macrobe ne croyait pouvoir publier son travail sans demander en quelque sorte pardon aux mânes du chantre vénéré, et où il s'excusait auprès de l'annotateur de YÉnéide, M. Michaud *. Macrobe « avait à se purger du crime d'avoir attenté à la gloire du prince des poètes latins »; et cela uniquement parce que, dans les discours qu'il prête à ces interlocuteurs dans les Saturnales, il n'avait pas sacrifié Homère à Virgile. On est bien revenu de là, quoique peut-être, parmi ceux qui secouent dans l'autre sens la balance, il n'y en ait pas beaucoup qui lisent sincèrement et relisent Homère.

Ce que je voudrais, c'est qu'Homère regagnant ce qui lui est dû, non par une sorte de parti pris et de revirement théorique, mais par la familiarité et l'accès que des studieux fidèles ne cesseraient d'entretenir vers ses hautes et larges sources, Virgile ne perdît rien et gardât tout son légitime domaine, tous ses beaux royaumes, et du côté de Mantoue et dans son antique et immuable Latium. Je voudrais qu'avec colle facilité qu'a de nos jours l'esprit critique ;l se déplacer et à se mettre à chaque point de vue pour les maîtresses œuvres, on continuât de l'aimer et de le goûter presque comme du temps de pères, lorsqu'on reprochait à Delille de ne point

1. Pféfaea des Olùwres de Macrobe. traduites par Ch. de y (1827).

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mettre à traduire YÉnéide les soins qu'il avait donnés aux Géorgiques, lorsque la peinture s'inspirait à l'envi des souvenirs de ce grand poème, et que Guérin, Gérard et Girodet composaient des tableaux ou des suites de dessins qui en rappelaient à l'homme instruit et à l'homme sensible les plus mémorables passages l. Je voudrais qu'on ne rompît point avec toute cette tradition si conforme avec les qualités naturelles et acquises de notre France, et qu'on ne fit qu'y ajouter une intelligence plus vive encore, plus approfondie et plus expressive clans des limites mieux définies. Le profit comme le charme d'une telle Étude serait grand; je n'ai pu qu'en ébaucher l'idée et en indiquer le sens (Virgillum vidi tantum). On a du moins une première application de la méthode. Virgile est un poète que nous mesurons; je dirai même, c'est le premier en génie et le plus parfait des poètes que nous mesurons : car on ne mesure pas Homère. J'appelle mesurer, faire la part exacte de l'homme, du talent individuel, du temps, des sources où l'auteur a puisé; démêler et savoir ce qui était dans l'air lors de la création nouvelle, et ce qui a précédé; voir

i. Un des plus éloquents (éloquents dans le mode antique) des orateurs de la Restauration, M. Laine, avait coutume, avant d'aller à la Chambre, et quand il devait y parler, de faire quelque lecture qui lui illustrât l'esprit et lui donnât la noble émotion du beau. Un jour qu'il avait lu le second livre de YÉnéide, il lui arriva d'être interrompu par la droite, qu'il était obligé de combattre parce qu'elle votait comme la gauche : « Est-ce ma faute à moi, dit-il tout d'un coup, en désignant du geste les interrupteurs, si je rencontre des Troyens sous l'habit des Grecs? » Il avait lu le matin l'épisode de Corèbe et d'Androgée.

clair alentour. D'Homère nous ignorons toutes ces choses, au lieu qu'avec Virgile elles nous sont connues; tout nous en est visible et manifeste, ou facile à surprendre; et, pour peu qu'on y veuille regarder, on le voit en quelque sorte lui-même à l'œuvre, comme le pasteur Aristée ou mieux encore Huber, à travers la ruche transparente, pouvait voir travailler ses abeilles *.

{Étude sur Virgile, 1857.)

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