DE S'EN PROPOSER L'IDÉE EN CE TEMPS-CI
Avant d'entrer dans l'analyse du poème et d'en être à cette lecture de YÉnéide, à laquelle je ne puis convier chacun en particulier que de loin, il y a besoin encore pour moi de bien établir et de rappeler à l'avance ce que cette lecture justifierait à chaque page, et ce que les souvenirs de tous m'autorisent dès à présent à résumer, les principales et différentes qualités et comme les éléments constitutifs du génie même de Virgile, plusieurs des parties du moins qu'il a su réunir clans une harmonie et une proportion qui est une dernière qualité suprême et le cachet achevé de ce génie. Son originalité relative et sa perfection, en regard d'Homère et des poètes primitifs plus grandioses, plus naturellement sublimes et animés de plus de feu, va résulter de cet ensemble de qualités qui se joignent si bien et s'assortissent savamment sous un doux maître.
IVnumère donc quelques-uns des talents et des mérites principaux de Virgile, comme je les conçois ci a mesure qu'ils me viennent à l'esprit, sans chercher à y mettre un ordre systématique. Virgile, relu 'le près, livre en main, pourrait seul se pré-
uter à nous et se démontrer lui-même avec le développement et le charme désirables; pour le moment, il me suffit an Virgile que nous avons tous •nt dès l'enfance.
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1° Il a l'amour de la nature, de la campagne. Qui en douterait? Il y a été nourri, il y a puisé ses premières impressions, ses premiers plaisirs; il a consacré aux jeux ou aux travaux rustiques ses premières études, comme ensuite il leur a voué ses plus parfaits tableaux. Il est né l'homme des champs: il en a la science, la connaissance pratique, comme aussi la joie et le doux rêve. Il y a mis son coloris poétique et délicieux, ce qu'Horace, parlant de la première manière de Virgile, a si bien défini par le molle atque facelum. « Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire, a dit quelque part La Fontaine, mais un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toute sorte de sujets. » Voilà bien le facetum d'Horace en tant quïl s'applique à Virgile, cette fraîcheur d'agrément, ce doux charme sans fadeur qui attache aux images de la vie rurale et que nous retrouvons en maint endroit chez le même La Fontaine; mais chez Virgile il y a de la beauté en plus et de la pureté de dessin et de lumière : — la campagne lombarde ou romaine, au lieu des horizons champenois. Virgile a conservé cette première religion et ce pieux amour des champs, dans le même temps qu'il rassemble et exprime les préceptes positifs et techniques de la culture en agriculteur consommé, et comme le ferait, à l'élégance près, un vieux Romain, un Varron ou un Caton. C'est cet amour, cette pratique de la nature champêtre qui a un peu manqué à notre Racine, dont le goût et le talent de peintre ont été presque uniquement tournés du côté de la nature morale.
Mais, avec ce talent et cette science de décrire les choses de la nature, avez-vous remarqué comme Virgile, dans Y Enéide, en use et n'en abuse pas, et ne s'y abandonne jamais? Quelle sobriété dans les peintures naturelles! rien que le nécessaire. Tant qu'Énée voyage et raconte ses navigations, on n'a que le profil des rivages, ce qu'il faut pour donner aux horizons la réalité, et la solidité aux fonds des tableaux. Dans cette Sicile que Virgile avait vue et où il avait habité, il ne prend aussi du paysage que l'essentiel, ce qui se rapporte à l'action; et même alors le moral domine, comme en ce bel endroit où les femmes troyennes, assises toutes ensemble sur la grève déserte, découragées et lassées, regardent en pleurant la grande mer immense. Et dans la peinture du Latium et du royaume pastoral d'Évandre, là où la description sortait de toutes parts, était comme sollicitée par tant de souvenirs, et où les Romains l'auraient certainement acceptée jusque dans son luxe, c'est en deux ou trois vers à jamais mémorables et éternels comme son sujet que Virgile a exprimé le contraste des anciens lieux et des lieux nouveaux, ce Forum, alors un pâturage où les bœufs mugissent, ce Capitole qui sera de marbre et d'or un jour, mais hérissé alors de son bois sauvage. Toujours ami et peintre de la nature, Virgile, dans l'Enéide, l'est chaque fois qu'il le faut, mais il ne l'est jamais que dans les limites de l'action. A la grâce suave et bucolique des impressions de jeunesse a succédé le paysage historique dans sa plus forte et mûre beauté.
B Eu même temps que Virgile aime directement
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la nature et les paysages, il y joint ce que n'ont pas toujours ceux qui les sentent si vivement, il aime les livres; il tient de son éducation première une admiration passionnée des anciens auteurs et des grands poètes : trait distinctif de ces poètes cultivés et studieux du second âge. Il a le culte de tout grand homme, de tout grand écrivain qui a précédé, comme l'avait et comme Ta souvent rendu avec tant de fermeté Cicéron. Toutes les peintures, toutes les beautés des poètes ses devanciers et ses maîtres, qu'il a lus et relus dès l'enfance et qu'il brûle d'atteindre à son tour et d'égaler, le poursuivent dans ses rêves; il les a retenues, et il n'aura de contentement que lorsqu'il les aura à son tour reproduites et imitées. Surtout s'il s'agit des Grecs, si c'est dans leur langue et leur littérature qu'il puise pour enrichir la sienne, il a hâte de montrer son butin. Sa première Églogue, je veux dire la première en date, est toute parsemée des plus gracieuses images de Théocrite, de même que son premier livre de VÉnéide se décore des plus célèbres et des plus manifestes comparaisons d'Homère; c'est tout d'abord et aux endroits les plus en vue qu'il les présente et qu'il les place. Loin d'en être embarrassé, il y met son honneur, il se pare de ses imitations avec orgueil, avec reconnaissance. C'est, à un degré de parenté encore plus rapproché, le même sentiment qui fait que Racine est heureux de marquer dans sa poésie un souvenir d'Euripide et de Sophocle. Cette imitation des livres et des auteurs, à ce degré de sentiment et avec une si vive réflexion des beautés, est encore une manière de naturel;
c'est le sang qui parle; ce ne sont pas des auteurs qui se copient, ce sont des parents qui se reconnaissent et se retrouvent. Et à leur tour les gens instruits sont heureux de retrouver dans une seule lecture le souvenir et le résumé de toutes leurs belles lectures.
En vain, du temps de Virgile et depuis, des critiques ont-ils essayé de réclamer/ sur ce grand nombre d'imitations, et d'introduire à ce sujet l'accusation odieuse de plagiat. On a fait des volumes tout composés de ces passages empruntés aux Grecs par Virgile ; il y en a eu des recueils qui ont paru chez les Romains peu après la publication de Y Enéide, et dans une pensée de dénigrement; on a refait de tels recueils à l'usage des modernes depuis la renaissance, et dans une simple vue d'érudition. Dès longtemps la question est jugée, et le sentiment qui a prévalu est celui que je voyais hier encore exprimé dans une correspondance familière par un homme de grand goût (l'illustre Fox) : « J'admire Virgile plus que jamais pour cette faculté qu'il a de donner l'originalité à ses plus exactes imitations ». Plus on examine, plus on en revient à cette conclusion, qui concilie les droits du talent à tous les degrés et aux divers âges.
Cependant, il faut tout dire : s'il s'agit des Latins, et en exceptant Lucrèce, qu'il semble avoir honoré comme un véritable ancien, Virgile en use un peu plus librement et certes avec un moindre sentiment de respect : c'est ainsi qu'en même temps qu'il prend ;i Vevius pour le fond, il dérobe à Ennius surtout, à Attiua et sans doute à d'autres encore, le petit
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nombre de bons vers et de beaux mots qui méritent d'être sauvés du naufrage et de l'oubli. Il fait comme Molière, il prend son bien où il le trouve. Comme on lui demandait ce qu'il faisait d'un Ennius qu'il avait entre les mains : « Je tire de l'or, répondait-il, du fumier d'Ennius ». Ici, on sent moins le disciple pieux et l'admirateur que le poète souverain à son tour, qui use de son droit avec licence. Il sait bien qu'il fait honneur à ces vieux poètes italiotes et tout pleins de rusticité en leur prenant ce qu'ils ont de bon et en y donnant asile. S'il y a un beau vers perdu quelque part chez eux et comme tombé de leurs œuvres ou errant, il le place chez lui et le loge dans son palais de marbre, en un lieu éclairé. Voilà leur vers devenu immortel! ils n'ont qu'à le remercier et non à se plaindre.
Quelquefois aussi pourtant, même avec les Latins, s'il prend un vers connu et qui est dans toutes les mémoires, c'est pour rendre hommage et faire une politesse à celui de qui il l'emprunte notoirement et à qui chacun le rapporte. Ainsi fait-il, au moins en un endroit, pour son ami et son contemporain un peu plus ancien d'âge, Varius. Il a mis deux vers de lui presque en entier dans son sixième livre. C'était une manière publique de lui dire : « Je ne saurais rien trouver de mieux ». Mais, en fait d'emprunts purement latins et domestiques, ce dernier sentiment de déférence chez Virgile est moins habituel que le sentiment opposé.
Ainsi, double procédé : avec les grands auteurs et poètes grecs, une imitation, une transplantation pleine d art et de respect, avouée, assortie, en-
chassée ou greffée avec une habileté neuve et qui honore; avec les vieux Latins, un butin de bonne prise, qu'on trouve dans le tiroir de la maison, un bien de famille dont on s'accommode à son gré, sans façon et sans gêne; mais, dans l'un et l'autre cas, grande attention aux écrits des devanciers et à tout ce qu'on a de poètes dans sa bibliothèque.
3° Virgile a l'érudition. Ce ne sont pas seulement les poètes dans leurs beautés qu'il lit et relit, et qu'il sait par cœur, ce sont les auteurs plus spéciaux, les vieux historiens, ceux qui ont écrit sur les antiquités et les origines romaines obscures, qu'il consulte et qu'il possède essentiellement. On peut lui appliquer ce qu'Énée dit quelque part de son père Anchise, compulsant en idée les dires et les traditions des ancêtres :
Tum genitor veterum volvens monumenta virorum.
Il a fouillé dans les vieux titres et les monuments de l'antiquité romaine, et son poème présente tout un fonds d'archéologie historique qui le rend des plus respectables à ceux mêmes qui y cherchent autre chose encore que le charme des tableaux et de la couleur, aux savants qui s'étudient à retrouver 'Italie d'avant les Romains. Il est, dit-on, dans les derniers livres de son Enéide le guide le plus sûr encore pour tout ce qui est des anciens peuples latins. On voit de plus par Macrobe combien les critiques latins érudits admiraient Virgile et y trouvaient quantité de choses qu'ils s'exagéraient peuti Ire, sur ce qui était relatif au droit des pontifes, au droit augurai; ils le trouvaient si exact et si
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scrupuleux dans le choix des termes, dans le rituel des sacrifices, dans Tordre et le détail des cérémonies, qu'ils disaient de lui qu'il aurait mérité d'être grand pontife.
S'il savait l'agriculture comme le vieux Caton, il paraissait savoir les augures comme un Lélius. Virgile en son temps méritait ainsi à sa manière qu'on le louât comme Dante, duquel on disait qu'il était théologien et qu'aucun dogme ne lui échappait.
Ce sont toutes ces études, auxquelles il faut joindre les notions astronomiques, les doctrines philosophiques, pythagoriciennes et autres, qu'il appelait à son aide pour faire de son Enéide un monument complet qui satisfît et représentât les goûts de son époque, et qui rachetât par la diversité et la richesse des accessoires ce qu'il sentait bien y manquer pour une certaine verve et un certain feu continu, réservé peut-être aux seules épopées premières.
4° Virgile a pourtant, comme inspiration générale de son poème (je l'ai déjà montré), une veine habituelle ardente ou du moins très fière, et qui revient à tout instant, le patriotisme romain, l'orgueil légitime d'être citoyen de ce peuple-roi, de ce peuple politique et sensé, de qui l'ancien Caton se flattait en son temps d'avoir laissé une si haute idée aux Athéniens, jusqu'à leur faire dire « qu'aux Grecs la parole sortait des lèvres, et aux Romains du coeur et de la pensée ». Virgile savait mieux que personne ce qu'une telle parole avait d'injuste; mais, tout Grec qu'il était par ses admirations et par sa finesse de talent, il sentait néanmoins et tenait à marquer
ce coin solide et sensé qui était, à cette date, la supériorité de la nation romaine.
5° Il tempérait ce que le patriotisme chez les Romains de vieille roche avait de trop dur et d'exclusif, par un esprit déjà moderne d'humanité universelle. Ce côté du génie de Virgile est présent à tous et lui est particulier entre les poètes anciens, dont il est à notre égard le plus rapproché par l'esprit et par le cœur. Je sais qu'on trouverait chez les Grecs mêmes, et dans Homère, et dans Ménandre, et en beaucoup d'autres, des traces originales de bien des vers miséricordieux et humains qui nous sont surtout connus et qui ont été mis en circulation par Virgile. En accordant ce qui est dû à l'un, n'allons pas oublier ce qui est dû bien antérieurement aux autres. Où ai-je donc vu récemment « que la poésie dans Homère brille surtout des couleurs du monde matériel, et qu'elle ne commence que dans Virgile à toucher le cœur par l'expression du sentiment »? 0 hérésie et blasphème! Ceux qui disent cela n'ont pas lu ou n'avaient plus présent Homère, si plein des grandes sources de la sensibilité naturelle. Mais la sensibilité sous sa forme déjà moderne, plus sobre, plus discrète d'expression et encore profonde, telle que nous aimons à nous l'exprimer à nous-mêmes dans une civilisation perfectionner, elle est surtout chez Virgile. Cette veine intérieure ô»( trop habituelle en lui et trop constante, elle pénètre trop avant dans toutes les parties de sa composition pour ne pas être distinguée comme un ne personnel de son génie. Virgile, comme son li' tos, a la piété et la pitié, parfois une teinte de
tristesse, de mélancolie presque, quoiqu'il faille prendre garde en cela de ne pas trop tirer Virgile à nous; la mélancolie, en effet, c'est déjà la maladie de la sensibilité : Virgile n'a encore cette sensibilité qu'à l'état naturel et sain, bien qu'avec une grande délicatesse. Il a, dans la peinture de sa touchante victime, de sa Didon immortelle, toutes les tendresses et les secrets féminins de la passion. Il a (et je me plais à rassembler ici toutes les qualités qui se touchent), il a même la chasteté, malgré de certains endroits de ses écrits et malgré de certains accents; mais j'appelle ainsi, pour un talent poétique, le sérieux dans la manière de sentir, la réserve et la pudeur de l'expression observées jusqu'au milieu de ce qui peut sembler de l'égarement. Et cela est si vrai, que Dante, le poète austère et l'adorateur de l'amour pur, a été naturellement amené par instinct à se choisir Virgile pour maître et pour guide; et il le conserve avec lui durant ce voyage mystique, non seulement dans les cercles de l'Enfer, mais jusqu'aux dernières limites du Purgatoire. Ce n'est que lorsque Béatrix descend du Ciel et lui apparaît, ce n'est que lorsqu'à cette vue il se retourne vers Virgile comme vers un père ou vers une mère pour lui dire, en lui empruntant une de ses paroles : « Je reconnais en moi les signes de l'ancienne flamme... » Agnosco veteris vealigia fîamnue..., parole de Didon qui lui sert à exprimer sa pensée pour Béatrix! — ce n'est qu'alors qu'il s'aperçoit que Virgile a disparu et l'a abandonné. De la flamme d'Élise à l'ardeur pure de Béatrix, il y a tout un rapprochement, et comme un moment
où l'on dirait qu'elles vont se joindre et se confondre. Saint Augustin, on le sait, a mêlé aussi Virgile à ses Confessions; on voit qu'il l'avait goûté et aimé, qu'il avait pleuré sur Didon, quoique ce soit plus agréable à citer de loin qu'à lire de près, saint Augustin étant beaucoup moins tendre et moins touchant en cela qu'on ne se plaît à l'imaginer. Mais Dante nous suffit, et l'on a droit de dire : Tout chrétien dans son pèlerinage aime à cheminer avec Virgile le plus longtemps qu'il peut, et ne se détache de lui, si tant est qu'il doive à un moment s'en détacher, qu'à la dernière extrémité et en pleurant.
Bornons ici l'énumération. J'ai parcouru les principaux points qu'assemble sous son astre et qu'anime de son doux rayon cette beauté, cette puissance d'un ordre unique, cette chose parfaite et charmante qu'on appelle le génie virgilien : amour de la nature; — culte de la poésie, respect déjà classique des maîtres, imitation savante; — érudition et science d'antiquaire; — patriotisme; — humanité, piété, sensibilité et tendresse; c'est là une première esquisse par laquelle il était juste de commencer. Mais je n'aurais pas dit ce qui est surtout à remarquer et ce qui donne à ce génie de Virgile, comme à un degré un peu moindre, je le crois, à celui de Racine, — comme, dans un autre ordre de productions, au génie de Raphaël, — son principal caractère et sa perfection, si je n'insistais dès à présent sur cette qualité souveraine qui embrasse en elle et unit toutes les autres, et que de nos jours on est trop tenté d'oublier et de méconnaître : je veux parler de l'unité de ton et de couleur, de
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l'harmonie et de la convenance des parties entre elles, de la proportion, de ce goût soutenu, qui est ici un des signes du génie, parce qu'il tient au fond comme à la fleur de l'âme, et qu'on me laissera appeler une suprême délicatesse; je multiplie tous les noms pour rendre ce que je sens, ce que les autres sentent comme moi, et ce qui n'a son entière définition que dans le sentiment même. Mais, s'il est malaisé de définir en soi cette qualité essentiellement virgilienne, qui consiste souvent, comme tout ce qui est d'un art exquis et d'un art moral, à n'agir qu'à l'intérieur et à se dérober, combien il nous serait facile de la mieux faire comprendre et de la montrer par ses contraires!
Les contraires, hélas! ce sont bien des choses qui nous entourent et qui sont les marques et les symptômes des littératures vieillies, riches encore et fécondes, mais curieuses à la fois et blasées à l'excès; c'est tout ce qui force le ton, tout ce qui jure et crie dans la couleur, dans le style, dans la pensée, dans l'observation et la description des objets extérieurs, dans les découvertes et les analyses à perte de vue qu'on prétend donner de la nature humaine, et qui en déplacent violemment le centre, qui en bouleversent l'équilibre. De grands talents sont compatibles avec ces défauts : que disje! ils en vivent, ils s'en glorifient et s'en parent, ils en triomphent comme de beautés nouvelles et de conquêtes. J'aime peu à parler, dès que je n'y suis plus obligé, des productions de nos jours : non que je ne les apprécie et que je n'admire bien souvent tout ce qu'il faut do verve, de jet vif et abon-
dant, de récidive féconde, de main-d'œuvre habile et rapide pour occuper et amuser en courant, pour arrêter, ne fût-ce qu'un instant au passage, une société de plus en plus exigeante et affairée. A ces productions modernes, dès qu'une heureuse qualité, un signe d'invention s'y marque, il est juste de leur savoir gré de tout, de leur tenir compte des difficultés sans nombre, et de leur laisser, fussentelles destinées à périr jeunes, le peu de vie et le succès d'une saison qui leur est accordé. Mais pourtant une étude de la poésie latine et de cette moyenne antiquité à laquelle nous atteignons si aisément, et dont le commerce n'a pas cessé de nous être facile, serait trop incomplète, serait trop inactive et trop morte si l'on n'en tirait à l'occasion les conséquences naturelles et les leçons qui peuvent nous convenir et nous éclairer. Or, quelle leçon nous donne avant tout le génie, l'art de Virgile, lorsqu'on en a parcouru en idée les principaux mérites et qu'on le considère un moment dans son ensemble?
Une leçon de goût, d'harmonie, de beauté humaine soutenue et modérée . Essayons un peu d'opposer à cette impression que l'on doit au noble poète quelques-uns de nos défauts habituels; et, pour ne rien choquer, qu'on me laisse un moment métamorphoser les choses, leur donner un air de mythologie, en les revêtant de quelques-unes des images el des figures que la lecture même de Virgile et des anciens nous suggère.
Je me suis quelquefois demandé ce qu'un de
personnages extraordinaires, fabuleux et mon-
Btrueui es partie, qui ont du divin et de la bête, un
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de ces Titans qui voulurent escalader le Ciel et que Jupiter foudroya; ou cet Encelade qui faisait bouillonner l'Etna et trembler toute la Sicile toutes les fois qu'il se remuait; ou bien ce Cyclope cousin des Titans et géant lui-même, ce Polyphème qui dans sa jeunesse pourtant jouait si habilement de la flûte; ou bien un de ces Sphinx de mystère, une de ces magiciennes dont il nous est fait de si terribles peintures, mais qui avaient aussi quelques parties supérieures et spécieuses, et le don de divination et de prophétie; une de ces nymphes, de ces déesses secondaires qui ont quelque chose en elles de la chimère ou de la sirène; ou quelqu'un encore de ces demi-dieux champêtres qui bondissaient à la suite du dieu Pan; un de ces êtres, en un mot, qui sont à la fois au-dessus et au-dessous de l'homme (et, prenons garde! cet être-là, c'est bien aisément nous-mêmes si nous n'avons reçu du Ciel le plus heureux mélange, et pour peu que nous nous abandonnions), — je me suis donc demandé ce qu'il en serait si quelqu'un de ces êtres, démons ou génies, se civilisant en apparence, était supposé tout d'un coup doué de talent, du talent d'écrire, de composer des livres, des poèmes, des romans, etc.; s'il avait appris enfin tout l'usage qu'on peut tirer de ce petit instrument qu'on tient à la main, une plume. Bon Dieu! que d'étonnantes choses on verrait! que de prodiges à première vue! que de coups de force! que de tours d'adresse! que de pénétration! ce serait, par moments, à donner le vertige. Mais on le voit trop aussi, et l'on a déjà achevé ma pensée; à côté de ces prouesses gigantesques du talent, ou
de ces merveilles et de ces splendeurs de peinture et de ces magnificences de tissu, ou de ces projections infinies et subtiles dans les sentiments raffinés, ou de ces mouvantes et soudaines constructions de récits, que de chutes, que de catastrophes, et, pour tout dire, que d'éclaboussures! car, faute du goût humain, il n'y a aucune garantie : à côté d'une apparence de beauté, d'un commencement de beauté, ou de grandeur, ou d'émotion, tout d'un coup une énormité, un quartier de rocher qui vous tombe sur la tête, une crudité qui vous révolte, en un mot, une offense à la délicatesse. Oh! jamais avec Virgile, jamais avec un génie de cette famille si bien née, avec un talent nourri de cette lecture et qui la sent profondément, jamais vous n'avez à craindre de telles rencontres, de telles subites avanies, qui (je parle du moins pour moi) corrompent tout plaisir, et qui glacent dans sa source le bonheur de l'admiration.
Le génie de Virgile a naturellement contre lui les monstres. Caligula ordonna un jour que toutes les images ou statues de Virgile, comme celles de Tite- Live, seraient enlevées des bibliothèques publiques, et les exemplaires de leurs ouvrages détruits. Le caractère d'un talent se juge d'après ceux qui le haïssent non moins sûrement que d'après ceux qui l'admirent.
On a compris à l'avance l'utilité dont pourrait être une lecture bien faite et bien sentie de Virgile, un commerce salutaire ainsi doucement renoué. Il m'arme à tout instant de parler d'Homère, de cet Homère qui mériterait d'avoir, comme Dante, un
prêtre à part pour l'expliquer, pour le lire et le développer, pour le recommencer sans cesse en public quand on l'aurait fini, et duquel je ne parle ici qu'en balbutiant. Cette admiration que j'ai pour Homère, on la devine sans peine très supérieure (ce n'est plus une hardiesse de le dire) à celle même que j'ai pour Virgile. Mais, le dirai-je aussi? les qualités et les vertus poétiques d'Homère et de l'épopée homérique, on est assez en veine et en disposition de les goûter, de les célébrer aujourd'hui. Je craindrais plutôt, si on livrait sans préparation Homère à ceux qui s'attachent en tout à la forme plutôt qu'à l'esprit, qu'on n'en prît occasion d'un faux sublime, d'une naïveté prétentieuse de couleur, d'un naturel excessif, et qui n'est vrai qu'à sa place et à son âge du monde. On est trop porté de nos jours à outrer le caractère extérieur, sauf à ne pas être fidèle à l'esprit ; tandis qu'avec Virgile, dans la disposition littéraire présente, il n'y a nul danger et il n'y aurait que profit à s'en approcher et à y puiser les leçons indirectes et intimes qu'il nous donne. Oh ! qu'en ce moment nous irait bien le génie ou tout au moins le tempérament virgilien ! Ne rien outrer, ne rien affecter, plutôt rester un peu en deçà, ne point trop accuser la ligne ni le ton, voilà de quoi nous avons besoin d'être avertis. Jamais la littérature latine, étudiée dans sa période classique, dans sa nuance d'Auguste, avec ce qu'elle offre de digne, de grave, de précis, de noble et de sensé, n'a été plus nécessaire qu'aujourd'hui. Encore une fois, je ne veux pas médire de notre temps : il a de grands mérites, notamment
une intelligence historique et critique plus étendue qu'on n'en a jamais eu, le sentiment des styles à toutes les époques, et des différentes manières; mais la manière qui repose et qui ennoblit est celle encore à laquelle on devrait aimer, ce semble, à revenir après les courses en tous sens et les excès ou les fatigues. Rien n'est perdu de la délicatesse d'une âme si, quoi qu'elle ait fait et vu et cherché, elle se retrouve sensible en présence de Virgile, et s'il fait naître une larme, — une de ces larmes d'émotion comme j'en ai vu rouler un jour dans les yeux d'un noble statuaire devant qui un étranger osait, dans la galerie du Vatican, critiquer l'Apollon du Belvédère : l'artiste offensé ne répondit que par cette larme.
J'aime à marier ces deux ordres de beauté, à rapprocher ces chefs-d'œuvre de l'art noble, contenu, poli, civilisé, qui enferment et disent plus de choses qu'ils n'en accusent. Je sais que l'Apollon, si admiré et presque adoré de nos pères, est moins en faveur aujourd'hui qu'autrefois; une sculpture plus énergique a prévalu ; mais, de son piédestal harmonieux, il continue de régner toujours, et son calme fier n'a pas cessé d'être l'image du plus décent des poètes. Car notez le rapport merveilleux et la parenté : de même que le Jupiter de Phidias, s il s'était mêlé de peindre, aurait remonté à sa source et aurait peint comme Homère, de même l'Apollon du Belvédère, s'il se mêlait d'écrire, écrirait comme Virgile.
[Etude sur Virgile.)
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