‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 28 sur 68 · HORACE EN FRANCE · texte numérisé non relu

HORACE EN FRANCE

Horace, si goûté du premier jour, a dû hériter, avec les années et avec les siècles, de tout ce qui a péri autour de lui ou d'antérieur à lui, et dont il nous dédommage. Ses Odes, par exemple, sont pour nous un résumé de toute la fleur lyrique perdue de l'Antiquité. Chez les peuples modernes, et particulièrement en France, Horace est devenu comme un bréviaire de goût, de poésie, de sagesse pratique et mondaine. Les hommes ont besoin d'un livre. Le chrétien a la Bible. Tel érudit jadis s'enfermait dans Homère et y rapportait tout; à chacun des actes les plus familiers de la vie, au lever, au manger, au dormir, il avait à la bouche un vers du poète auquel il s'était consacré. Il est tel homme de Port-Royal, Saci, par exemple, qui à chaque propos de la conversation, avait une parole de saint Augustin à citer, à appliquer avec une allusion ingénieuse. Pour d'autres, c'est Montaigne; pour d'autres, La Fontaine; leur esprit s'y est logé tout entier. Mais, en fait de livres anciens, il n'en est pas qui soit plus à la portée de nous tous qu'Horace : par lui on ne s'écarte en rien de nos habitudes, et pourtant on tient par bien des endroits à l'Antiquité. Je ne connais rien de plus doux, quand on vieillit et quand l'esprit, resté délicat, devient un peu paresseux, que de penser ainsi à l'aide d'un livre familier et mainte fois relu; c'est une manière de marcher en s'appuyant, en prenant un bras pour faire un

tour de promenade au soleil. C'est le cas de beaucoup avec Horace ; on revient à lui en vieillissant et en redevenant soi-même plus faible et aussi plus sensible.

De bonne heure Horace a joui en France de ce privilège et de cette faveur d'être le poète et l'Ancien de ceux qui, bien souvent, n'en avaient pas d'autre que lui. Au début de notre renaissance, on a, à son sujet, l'opinion de ce docte et fougueux Scaliger, qui le loue, qui le blâme, qui lui préfère Juvénal dans la satire, et qui s'écrie tout à coup, à propos de l'ode Qum tu Melpomene semel, et de celle Donec gratus eram tibi, qu'il aimerait mieux en avoir fait de pareilles que d'être roi de toute la Tarraconaise, ce qui veut dire plus que de tout l'Aragon. Un vrai lecteur d'Horace, et qui le savoure selon l'esprit, n'a pas même à renoncer à cette idée d'être roi. Tant que régna la Pléiade poétique de Ronsard, Horace était primé par les Grecs : avec l'école de Malherbe, de Racan, de Maynard, il se trouve naturellement amené à régler l'inspiration lyrique de nos poètes que désormais le feu de Pindare dépasse et qui s'en méfient :

Autrefois à Racan Malherbe l'a conté :

Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre...,

a pu dire La Fontaine. Depuis la réforme de Malherbe, le lyrisme d'Horace est à notre mesure; c'est un lyrisme composé, qui va à nos mœurs, à nos élancements qui durent peu, à toute notre manière de sentir. On est même porté, en le goûtant si bien, ;l <]<:vnir injuste envers les lyriques des époques

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plus franches; et Godeau, dans sa préface des Œuvres de Malherbe, ayant nommé Sapho, Anacréon et Pindare, s'échappe jusqu'à dire, exprimant déjà en cela le préjugé français : « Mais, quelque vanité qui les flatte, il est certain qu'Horace vaut mieux tout seul que ces trois ensemble, car il n'y a point de sujets qu'il n'ait traités avec une délicatesse incomparable; et, quand il confessa Pindare au-dessus de l'imitation, ou il commençait à faire des vers, ou il suivait l'opinion commune, et tâchait de gagner l'esprit de ses lecteurs par un si célèbre témoignage d'humilité. Il a pu l'avoir pour maître, mais il est devenu plus habile que lui; et quiconque fera la comparaison de leurs ouvrages trouvera sans doute son style beaucoup plus poli, la structure de ses vers plus belle, et ses pensées plus raisonnables. »

Godeau parlait de Pindare bien à son aise. C'est cette qualité raisonnable toutefois, ce bon sens, qui fait d'Horace, en effet, un lyrique d'un ordre à part et sur qui ne tomberont jamais les dédains que quelques esprits supérieurs ont marqués pour les lyriques en général. Cicéron disait que, « même quand on lui doublerait l'espace de la vie, il ne trouverait pas encore de temps pour lire les lyriques ». Certes il n'eût pas dit cela d'Horace. Et Montesquieu, faisant parler le bibliothécaire dans les Lettres Persanes et lui faisant dire : « Voici les lyriques que je méprise autant que j'estime les autres (les dramatiques), et qui font de leur art une harmonieuse extravagance », a manqué en oubliant d'ajouter qu'Horace est excepté de l'anathème.

Au xvir siècle, Horace, comme Montaigne, est entré dans l'entretien des honnêtes gens. Saint- Évremond, qui l'appréciait pour ses Satires, ses Épîtres et Poésies familières, le trouvait, dans les Odes, encore trop lyrique à son gré; mais déjà on n'allait plus distinguer entre ses mérites divers, on l'aimait, on le voulait tout entier. Les Vivonne, les d'Kstrées l'emportaient à bord dans leurs navigations, et ne s'ennuyaient pas quand ils avaient leur Horace. Boileau passa sa vie à lutter avec lui et à en donner en français d'agréables et solides équivalents. Les Ghaulieu, les La Fare le traduisaient avec faiblesse, mais l'imitaient quelquefois avec bonheur, avec une mélancolie voluptueuse. Fénelon l'a loué dans un Dialogue pétillant d'esprit, et où il fait dire à Horace par la bouche de Virgile : « Jamais homme n'a donné un tour plus heureux que vous à la parole pour lui faire signifier un beau sens avec brièveté et délicatesse ; les mots deviennent tout nouveaux par l'usage que vous en faites. Mais tout n'est pas également coulant; il y a des choses que je croirais un peu trop tournées. » Ainsi devait penser, sinon Virgile, du moins Fénelon.

Dans une Correspondance, assez récemment publiée, qu'il eut avec un militaire de ses amis, le chevalier Destouches, on voit Fénelon tenir en quelque sorte une gageure; et comme ce Deslouches était grand lecteur de Virgile et un peu moins d'Horace, sous prétexte de le prendre par son coté le moins bien muni, il l'attaque perpétuellement arec des vers de ce dernier, et lui insinue, sous son nom, la meilleure morale; Horace revient

à tout propos; chaque lettre porte avec elle sa citation enjouée; tous les vers maximes et proverbes y sont en circulation déjà.

Il y eut un moment, dans la première moitié du xvme siècle, et probablement vers les années de la Régence, où il se fit un ralentissement dans le goût et la connaissance d'Horace. On lit dans les Opuscules de l'abbé Gédoyn un Entretien sur Horace qui commence par cette plainte : « L'aimable poète qu'Horace, et quel dommage qu'il soit si peu lu! J'ai vu un temps où il faisait les délices des courtisans qui avaient quelque teinture de lettres; ils le savaient par cœur, ils se piquaient de l'entendre, ils le citaient à propos. » Ce petit traité de l'abbé Gédoyn renferme tout un bouquet des meilleurs et des plus agréables passages d'Horace. Bientôt cependant Horace redevint ce qu'il ne pouvait plus cesser d'être en France, un ami, un conseiller, un génie domestique et l'hôte de la maison. Voltaire, qui laissa bien échapper sur son compte quelques-unes de ces légèretés dont il n'était pas maître, l'a loué dans une Épître du plus agréable ton et en des vers que chacun a retenus :

Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace!

J'ai vécu plus que toi; mes vers dureront moins.

Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins

A suivre les leçons de ta philosophie,

A mépriser la mort en savourant la vie,

A lire tes écrits pleins de grâce et de sens,

Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens...

Et ce qui suit. — Voltaire semble même lui avoir dérobé le plus vif de son esprit et de son souffle

dans ses Stances émues et qui vivront : Si vous voulez que j'aime encorde, etc.

Horace, sur la fin du siècle, au moment du naufrage de la société, fut le compagnon fidèle et le consolateur de bien des esprits lettrés qui n'emportaient que lui dans les prisons, dans l'exil ou dans les camps. Si quelqu'un des Anciens, par son influence, aida à cette renaissance des lettres qui se fit sentir dès le Directoire et qui se décida sous le Consulat, c'est Horace. Les circonstances rendaient de l'à-propos et tout leur sens à quantité de ces pièces lyriques nées au lendemain des discordes civiles. Son Carmen seculare se chantait de nouveau. Les Daru, les Vanderbourg et bien d'autres firent de ses poésies l'objet de leurs travaux ou de leurs délassements; Andrieux faisait de lui l'oracle familier de sa critique. Bientôt on eut en France un roi qui ne s'exprimait jamais avec plus de contentement que quand il citait un vers d'Horace.

Traduire Horace, et surtout le traduire en vers, est même devenu, depuis soixante ou quatre-vingts ans, et chez nous et en d'autres pays, une sorte de légère infirmité morale et de douce maladie qui prend régulièrement un certain nombre d'hommes instruits au retour d'âge; c'est une envie de redevenir enfant, adolescent, de se reporter au temps des études qui nous étaient chères. Les noms les plus divers, si l'on en fait une liste, se rencontreraient dans cette concurrence dernière et tranquille : Hastings (le Hastings des Indes), tel vieux général de L'Empire, ou un receveur général des finances, ou un ancien agent de change. On pour-

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rait compter, on l'a dit *, bon an mal an, combien il se fait de traductions en vers d'Horace : c'est un chiffre. J'aime à y voir une preuve d'un fonds commun d'études classiques, d'un goût littéraire persistant et disséminé dans les professions les plus diverses. Le jour où il n'y aura plus de ces traductions perdues d'Horace, j'ai peur que ce ne soit un signe que bien moins de gens l'ont lu et le liront.

Béranger (toute proportion gardée entre l'époque où il parut et le siècle d'Auguste) a présenté dans sa poésie quelques-unes des vives qualités combinées et aussi des procédés d'Horace : s'il en avait été besoin, il nous en aurait rajeuni l'idée. L'école lyrique moderne en France ne s'est guère, d'ailleurs, rattachée directement au lyrique latin. 11 y a même eu de la part du plus éminent poète de cette génération, de la part de M. de Lamartine, quelques traits dédaigneux lancés à la rencontre sur Horace, comme il en a laissé tomber quelques autres sur La Fontaine. Qui n'aime pas La Fontaine, en effet, doit trouver à redire dans Horace. Le fond de ce dédain, je le sais bien, c'est qu'on reproche à Horace de n'être pas assez élevé; on lui reproche d'avoir des sens, des passions, et, s'il est généreux en quelques endroits, de pousser à une indulgence facile en quelques autres. Que voulezvous! Horace est un homme. La gloire et le malheur de cette belle poésie moderne dont nous apprécions le grand souffle autant que personne, est d'avoir songé quelque temps à faire de l'homme ou de la

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