RENÉ
J'arrive à René, c'est-à-dire au portrait de l'auteur lui-même dans sa jeunesse et sous le rayon le plus idéal. C'est un type d'où relève plus ou moins tout ce qui fut jeune durant ces cinquante dernières années. Je crois la maladie un peu passée pour le moment : la jeunesse parait plutôt disposée à se jeter dans le positif de la vie, et dans ses chimères mêmes elle trouve moyen encore d'avoir pour objet ce positif1.
parole finale, non pas du René embelli et légèrement arrangé par le Génie du Christianisme, mais du René primitif et brut des Xatchez : « Je m'ennuie de la vie; l'ennui m'a tou- « jours dévoré : ce qui intéresse les autres hommes ne me « touche point. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de ma hou- « lette ou de ma couronne? Je serais également fatigué de « la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la pros- « péritè et de l'infortune. En Europe, en Amérique, la société « et la nature m'ont lassé. Je suis vertueux sans plaisir; si « j'étais criminel, je le serais sans remords. Je voudrais « n'être pas né, ou être à jamais oublié. » (Lettre de René à Céluta.) — Après de tels aveux une fois proférés, il n'y a plus rien.
1. Fouriérisme, Saint-Simonisme, etc., etc.; et les diverses Écoles qui rêvent sur la terre le règne absolu du bien-être et le triomphe illimité de l'industrie.
Atala finit par une très belle parole, et que j'ai relevée déjà comme faisant la transition à René : « Homme! tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux; tu n'existes que par le malheur; tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de ta pensée! » C'est de cette mélancolie poétique et séduisante qu'est éclos René. Mais qu'a-t-elle de particulier et d'essentiel entre toutes les tristesses? C'est ce qu'il nous faut définir.
René commence par où Salomon finit, par la satiété et le dégoût. Vanité des vanités! Voilà ce qu'il se dit avant d'avoir éprouvé les plaisirs et les passions; il se le redit pendant et après : ou plutôt, pour lui, il n'y a ni passions ni plaisirs; son analyse les a décomposés d'avance, sa précoce réflexion les a décolorés. Savoir trop tôt, savoir toutes choses avant de les sentir, c'est là le mal de certains hommes, de certaines générations presque entières, venues à un âge trop mûr de la société. Ce travail que l'auteur du Génie du Christianisme fait sur la Religion, cherchant à la trouver belle avant de la sentir vivante et vraie, à lui demander des sensations et des émotions avant de l'avoir adoptée comme une règle divine — ce travail inquiet et plus raisonné qu'il n'en a l'air, René l'a appliqué de bonne heure à tous les objets de la vie, à tous les sujets du sentiment. Avant d'aimer, il at ant rêvé sur l'amour que son désir s'est usé de lui-même, et que lorsqu'il est en présence de ce qui devrait le ranimer et l'enlever, il ne trouve plus en lui la vraie flamme. Ainsi (i'' tout. I! ;i tout dévoré par la pensée, par cette jouissance abstraite, délicieuse hélas! et desséchante,
du rêve; son esprit est lassé et comme vieilli; le besoin du cœur lui reste, un besoin immense et vague, mais que rien n'est capable de remplir.
Quand on est René, on est double; on est deux êtres d'âge différent, et l'un des deux, le plus vieux, le plus froid, le plus désabusé, regarde l'autre agir et sentir; et, comme un mauvais œil, il le glace, il le déjoue. L'un est toujours là qui empêche Vautre d'agir tout simplement, naturellement, et de se laisser aller à la bonne nature.
L'auteur a fait de René un contemporain de Louis XIV; c'est là un anachronisme moralement impossible. Le Régent était déjà ennuyé autant que René peut l'être, mais ce n'était point dans le rêve, j'imagine, qu'il prenait le point de départ et cherchait la fin de son ennui. Les contemporains du maréchal de Richelieu avaient en général peu de penchant à une mélancolie prolongée. Ce n'était pas à eux qu'il était besoin de dire : « 0 René! si tu crains les troubles du cœur, défie-toi de la solitude : les grandes passions sont solitaires. »
René est bien venu à sa date, et pas plus tôt qu'il ne fallait; il n'a été précédé et annoncé chez nous que par les Rêveries du Promeneur solitaire, c'est-àdire par Jean-Jacques; j'ajouterai, par les Rêveries de Sénancour.
Je parle en vue de la France; car, à remonter plus haut et à voir le mal dans son principe, la mélancolie moderne était née bien auparavant. On ne la chercherait pas en vain dans Lucrèce, le poète de la nature. Saint Augustin la trouvait déjà dans Virgile, et il en est lui-même le plus sensible exemple.
C'est elle que saint Chrysostome essayait de traiter dans le jeune Stagyre. On la trouverait encore, cette mélancolie croissante, cherchant un refuge dans le cloître aux premiers jours du Christianisme, s'efforçant de s'y guérir, et souvent ne parvenant qu'à s y nourrir. Qu'était-ce en effet que Yacedia? — Au moyen âge un minnesinger célèbre f, laissant tomber sa tête dans sa main, s'écriait : « Cette vie, l'ai-je vécue? l'ai-je rêvée? » Cette tristesse du moyen âge se voit profondément empreinte dans l'attitude et la sombre beauté de la Melancholia d'Albert Durer, assise au milieu des sphères, et laissant à ses pieds pêle-mêle les instruments de la science, qu'elle a, comme Faust, épuisée. Comment qualifier Hamlet sous son pâle éclair, sinon le plus sublime malade de cette maladie sacrée, sachant tout, devinant tout, revenu de tout, grand par l'intelligence, infirme de caractère, sage dans la folie? M. Vinet a dit admirablement : « Le Christianisme, partout où il n'a pas pénétré la vie, a fait un grand vide autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la Chrétienté, n'est pourtant pas chrétien, porte avec lui le désert ». Est-ce bien là pourtant toute l'explication? C'en est du moins une partie. Il faudrait peut-être chercher l'autre dans les souvenirs instinctifs et les habitudes originelles de ces races sorties des forêts de Germanie; les petits-fils demeurent atteints à leur insu et sont repris par accès de la nostalgie paternelle. Quoi qu'il en soit, le Breton René est le premier
1. Walther van der Vogelweide. — (Voir De la Littérature provençale, par Emile de Laveleye, page 113, Bruxelles, 1845.)
type tout à fait expressif et achevé que présente en ce genre la nation française : voilà sa gloire.
Le type jusque-là le plus brillant de cette nation, Voltaire, ce Français si jeune à tout âge, lui qui prenait goût et intérêt à toutes choses, et qui était le moins adonné au rêve, Voltaire parlant de ces passions qu'il ne faut ni supprimer, ni assouvir, ni encore moins sophistiquer à force de raisonnement, avait dit avec charme :
Je ne conclus donc pas, orateur dangereux, Qu'il faut lâcher la bride aux passions humaines; De ce coursier fougueux je veux tenir les rênes; Je veux que ce torrent, par un heureux secours, Sans inonder nos champs les abreuve en son cours : Vents, épurez les airs, et soufflez sans tempêtes; Soleil, sans nous brider, marche et luis sur nos têtes. Dieu des êtres pensants, Dieu des cœurs fortunés, Conservez les désirs que vous m'avez donnés, Ce goût de l'amitié, cette ardeur pour l'étude, Cet amour des beaux-arts et de la solitude : Voilà mes passions1
Voltaire, dans ces vers, les plus charmants peutêtre qui lui soient échappés, donnait la main à La Fontaine, alors que l'aimable auteur de Psyché, adressant à la Volupté un hymne, une invocation à la Lucrèce, y rassemblait tous ses penchants :
Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas: viens-t'en loger chez moi :
Tu n'y seras pas sans emploi.
J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout : il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien, Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.