Cinquième Discours en vers sur l'Homme
Cette mélancolie de La Fontaine n'est pas encore une maladie, ce n'est qu'un charme.
Quant à Voltaire, qui écrivait et sentait avec cette fraîcheur, il n'était pas tils de son siècle, il Tétait du siècle précédent. Quand le siècle de Voltaire à son tour eut passé sur la France, il porta ses fruits amers, et René put naître...
René est le fils d'un siècle qui a tout examiné, tout mis en question : c'est bien l'auteur de Y Essai, mais chez qui cette intelligence avancée, consommée, se trouve en désaccord flagrant avec une imagination réveillée et puissante, avec un cœur avide et inassouvi. « Vous le savez, j'ai le malheur de ne pouvoir être jeune », dit Sénancour dans Obermann. Mais chez Obermann, la pensée, l'imagination et le cœur sont suffisamment en accord et en équilibre, dans ce sens que leur état de souffrance réciproque et de tiraillement sourd peut durer et s'éterniser. Aussi Obermann est-il le vrai type permanent de la situation morale dont René nous figure avec idéalisation un moment.
René a de plus qu'Obermann l'imagination et toutes les conséquences qu'elle entraîne, la rapidité, la mobilité, l'éclat. Il traverse les situations plutôt que de s'y attarder indéfiniment. René a la gloire de la parole, la poésie de l'expression, qui est presque une contradiction avec son état d'âme terne et désolé. Car un homme qui est camplètemenl dans ce vague qu'il nous figure doit n'atteindre à rien, pas même à l'idéal de sa tristesse en la décrivant. Or René se dessine à nos yeux dans son type et se dresse comme une statue. C'est le beau
ténébreux. II y aura de la fatuité dans Byron; il y a une haute coquetterie dans René : il n'y en a aucune dans Obermann.
Obermann vit au sérieux dans sa situation; il y habite, il la prolonge; il ne s'y drape pas. Il porte son ennui, son regret précoce dans les petites choses comme dans les grandes. Il ne peut voir une aurore sans regretter l'aube, l'aube sans regretter la nuit, ni une belle nuit sans regretter le tomber du jour. Il se gâte tout et se complaît à se gâter tout. A force d'être ennuyé, Obermann court risque à la longue de devenir ennuyeux. Quant à René, il est loin de ce danger, il n'en a pas le temps ni le don; il a pour cela trop de cordes à son arc et à sa lyre. Il pourra être de mauvaise humeur, il ne sera jamais ennuyeux. On sent en le lisant qu'il guérira, ou du moins qu'il se distraira.
{Chateaubriand et son groupe, t. I.)
l'art de chateaubriand, ses précurseurs.
SON influence