Le sentiment de la nature
Le sentiment de la nature, et le pittoresque vrai qu'il produit, ne remontent pas très haut dans notre littérature. On peut dire que les premiers grands exemples ne sont pas d'avant le milieu du xvnT siècle et datent seulement de Rousseau. Avant lui il n'y avait que des aperçus et des vestiges. M. de
Stendhal (Beyle) citait toujours, dans la Princesse de Clèvcs, une certaine allée de saules où M. de Nemours va promener sa rêverie J : c'était, selon lui, le premier léger indice du pittoresque chez nous. On en trouverait encore, par-ci par-là, d'autres échantillons, mais le progrès en ce genre nous est très bien figuré par la petite rangée de saules mise en regard de la forêt vierge du Canada. Quand les romanciers du xviie siècle ont à parler d'un désert, ils en parlent toujours comme étant affreux et horrible à voir; ils y entassent les rochers selon leur fantaisie : ou bien ce sont des déserts fabuleux et imaginaires, comme dans YAstrée. La vraie nature n'a point de place 2. Il y avait à côté du parc des Rochers (en Bretagne) un charmant petit lac, un étang; madame de Sévigné n'en parle pas. Elle ne sortait point de ses belles allées droites. Rousseau à cet égard a été le grand initiateur.
1. « La passion n'a jamais été si tendre et si violente qu'elle l'étoit alors en ce prince. Il s'en alla sous les saules, le long d'un petit ruisseau qui couloit derrière la maison où il étoit caché. » (La Princesse de Clèves, quatrième partie.)
2. On cite un mot de madame de Rambouillet, qui exprime la manière de sentir assez générale dans la société de ce temps-là : « Les esprits doux et amateurs des belles-lettres ne trouvent jamais leur compte à la campagne. » — C'est ainsi qu'au xvuie siècle le grand jurisconsulte Pothier, allant à la campagne pour huit jours, disait : « Cela est très beau, sed non habemus hic manentem civilitatem. » Et madame de Staël, dan- le même sens que madame de Rambouillet, disait qu'elle aimerait assez l'agriculture, si cela sentait moins le fumier. Madame Roland, au contraire, cette sincère élève de Jean- Jacques, étant à la campagne où elle prenait du lait d'ânesse, écrivait sans pruderie : • .lasine à force et m'occupe de tous le petits BOins de la vie cochonne de la campagne. Je fais
tapées qui sont délicieuses...» On a toutes les variétét de ton-
Mais remarquez la gradation :
De même qu'aux xve et xvie siècles chaque navigateur hardi revenait avec sa découverte, de même au xvmc chaque grand écrivain, chaque peintre, au retour de ses voyages, apportait et versait dans la langue les couleurs et la flore d'une nouvelle contrée :
Rousseau avait découvert et peint la nature alpestre, le jardin du Pays de Vaud, et les belles forêts de nos climats;
Bernardin de Saint-Pierre nous révéla le ciel et la végétation des Iles de l'Inde;
Mais à Chateaubriand, le premier, échut le vaste du Désert américain, de la forêt transatlantique.
Ce fut une grande conquête. Depuis il a su peindre en maître bien des cieux et des contrées, la Campagne romaine, le rivage attique, la vallée du Jourdain : il a pu être plus parfait, plus correct de ligne qu'il ne l'avait été d'abord, plus classique : nulle part il n'a égalé ces premières pages de descriptions, celles que nous retrouverons dans Alala, pour la grandeur, l'étendue, la vivacité originale des impressions, la majesté toute naturelle des tableaux. C'est qu'au moment où il les écrivait, il sentait ces grands objets dans leur entière nouveauté et avec cette fraîcheur avide de l'âme, qu'on n'a qu'une fois. Il semble que le fond d'une âme d'artiste (même de celles qui ont, en apparence, le don de se renouveler plus d'une fois) soit avide d'un certain idéal inconnu, d'une certaine impression première : comme ces murailles préparées pour la fresque, elle boit aussitôt la première couleur, les
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premières images que la nature, ce grand peintre, v jette en courant. Plus tard on peut ajouter à ce fond; mais il domine, il persiste, on ne l'efface plus; et aucune couche nouvelle, si riche qu'elle soit, ne saurait le remplacer ni le recouvrir. Plusieurs années après, voyageant en Italie, M. de Chateaubriand rendait admirablement ce changement dans les impressions en face de la nature, cette sorte de saturation qui fait qu'on ne sent plus deux fois avec la même vivacité, avec le même développement et la même plénitude *,
Il est bien vrai que la jeunesse seule a le don par excellence de peupler la solitude : elle porte en soi des essaims de rêves. Plus tard, quand les rêves se sont envolés et que bien peu sont revenus avec le rameau, quand l'ombre s'est retournée, qu'elle seule désormais marche et grandit devant nous, et que le soleil déjà couchant est derrière nos têtes, les souvenirs peuvent être doux, mais ils sont tristes aussi; ils sont plus froids, plus lents, ils nous font moins de bruit, et surtout ne remplissent point une âme avec ivresse. De là aussi la solitude a dos attraits moins animés. Pourtant la nature en elle-même ne cesserait jamais sans doute pour ses vrais amis d'avoir le même charme puissant, mais c'est à la condition qu'ils lui soient restés fidèles. Si vous vous êtes pris vivement aux choses de la société, si l'ambition vous a une fois mordu le cœur, si Le démon littéraire vous a irrité et piqué, si les autres passions factices et secon-
i. I) la Lettre à M. de Fonlanes sur la campagne romaine.
daires se sont logées en vous et vous ont inoculé leur fièvre, vous êtes moins propre en effet à la solitude, au commerce avec la nature. Un doux poète anglais, le dernier des Lakistes survivants, Wordsworth, l'a remarqué quelque part : la nature a ses mystères, ses secrets, ses replis; elle est sainte; elle ne se communique pas en un jour à l'ambitieux, à l'homme du monde ou de plaisir, qui, dans une heure d'ennui ou de mécompte, vient lui demander une distraction passagère, et qui croit en jouir familièrement parce qu'il l'a une fois aimée et connue. Elle ne s'ouvre tout à fait qu'aux âmes restées je ne dis pas innocentes, du moins simples, qui lui reviennent avec franchise et qui n'ont pas de but plus cher. J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre jusqu'à la fin de leur vie, celui qui écrivit Obermann, y sont restés autant sensibles peut-être qu'au premier jour. C'est qu'ils n'avaient pas joué à tous ces jeux de la société, surtout à ce jeu dévorant de l'ambition, et que cette fièvre, la plus desséchante de toutes et dont on sait le moins se passer quand on en a été atteint, ne les avaitjamais saisis. Un grand poète, Lamartine, au temps de ses jeunes et belles douleurs, s'est écrié :
Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime; Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours : Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève sur tes jours.
Redirait-il aujourd'hui les mêmes paroles? et s'il les disait, la nature lui répondrait-elle comme autrefois?