‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 4 sur 68 · DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

DE SAINTE-BEUVE

J'ai fait beaucoup de biographies, et je n'en ai fait aucune sans y mettre le soin qu'elle mérite, c'està-dire sans interroger et m'informer. Je n'ai pas toujours été heureux en retour, et, parmi ceux qui ont bien voulu s'occuper de moi, il en est fort peu qui y aient mis les soins indispensables, et dont le premier était de s'enquérir de l'exactitude des faits. Les faits de ma vie littéraire sont bien simples. Je suis né à Boulogne-sur-Mer le 23 décembre 1804. Mon père était de Moreuil en Picardie, mais il était venu jeune à, Boulogne, comme employé des cJdes avant la Bévolution, et il s'y était fixé. Les annales boulonnaises ont tenu compte des services administratifs qu'il y rendit. Il y avait en dernier lieu organisé l'octroi, et il était contrôleur principal des droits réunis lorsqu'il mourut. Il était marié à peine,

quoique âgé déjà de cinquante-deux ans. Mais il avait dû attendre pour épouser ma mère, qu'il aimait depuis longtemps et qui était sans fortune, d'avoir lui-même une position suffisante. Ma mère était de Boulogne même et s'appelait Augustine Goilliot, d'une vieille famille bourgeoise de la basse ville, bien connue. Elle était enceinte de moi et mariée depuis moins d'un an, lorsque mon père mourut subitement d'une esquinancie. Ma mère, sans fortune, et une sœur de mon père, qui se réunit à elle, m'élevèrent. Je fis mes études à la pension de M. Blériot, à Boulogne même. J'avais terminé le cours entier des études, y compris ma rhétorique, à treize ans et demi. Mais je sentais bien tout ce qui me manquait, et je décidai ma mère à m'envoyer à Paris, quoique ce fût un grand sacrifice pour elle, en raison de son peu de fortune.

Je vins à Paris pour la première fois en septembre 1818, et, depuis ce temps, sauf de rares absences, je n'ai cessé de l'habiter. Je fus mis en pension chez M. Landry, rue de la Cerisaie; M. Landry, ancien professeur de Louis-le-Grand, mathématicien et philosophe, était un esprit libre. Il est question de lui dans Y Histoire de Sainte- Barbe, par Quicherat. Je dînais à sa table, et j'y vis tout d'abord ses amis particuliers, l'académicien Picard entre autres. On me traitait comme un grand garçon, comme un petit homme. Je suivais avec la pension les classes du collège Charlemagne; quoique ayant fait ma rhétorique en province, j'entrai en troisième sous M. Gaillard, excellent professeur, et traducteur du De Oratoire de Cicéron.

If. Cayx professait l'histoire, qu'on venait d'instituer tout nouvellement dans les collèges. J'étais habituellement premier ou second, tout au plus troisième, dans les compositions hebdomadaires. J'eus à la fin de l'année le premier prix d'histoire au concours. Je restai élève du collège Charlemagne jusqu'à la première année de rhétorique inclusivement. Nous avions comme professeur dans cette première année M. Dubois, depuis rédacteur et fondateur du Globe, mais qui n'acheva pas l'année, ayant été destitué. Sur ces entrefaites, la pension Landry changea de quartier, et alla s'installer rue Blanche; je la suivis et je fis ma seconde année de rhétorique au collège Bourbon, sous MM. Pierrot et Planche. J'eus au concours le premier prix de vers latins des vétérans. Mais j'étais déjà émancipé. En faisant ma philosophie sous M. Damiron, je n'y croyais guère. Jouissant à ma pension d'une grande liberté, parce que je n'en abusais pas, j'allais tous les soirs à l'Athénée, rue de Valois au Palais-Royal, de sept à dix heures, suivre des cours de physiologie, de chimie, d'histoire naturelle de MM. Magendie, Robiquet, de Blainville, entendre des lectures littéraires, etc. J'y fus présenté à M. de Tracv. J'avais un goût décidé pour l'étude de la médecine. Ma mère vint alors demeurer à Paris, et, logé chez elle, je suivais les cours de l'École. En 1624, le Globe se fonda1. J'en fus aussitôt informé par mes anciens maîtres, avec qui j'avais conservé des relations, et j'allai voir M. Dubois, qui

1. « Dirigé, dit ailleurs Sainte-Beuve, par d'anciens et encore très jeunes professeurs de l'Université, que le triomphe de la faction religieuse avait éloignés de l'enseignement. »

m'y appliqua aussitôt et m'y essaya à quantité de petits articles. Ils sont signés S.-B., et il est facile à tout biographe d'y suivre mes tâtonnements et mes commencements. A un certain jour, M. Dubois me dit :

— Maintenant, vous savez écrire, et vous pouvez aller seul.

Mes premiers articles un peu remarquables furent sur les premiers volumes de Y Histoire de la Révolution de M. Thiers et sur le Tableau de la même époque par M. Mignet. C'est vers ce temps aussi que, M. Dubois m'ayant chargé de rendre compte des volumes d'Odes et Ballades de Victor Hugo, je fis dans les premiers jours de 1827 deux articles qui furent remarqués de Goethe *. Je ne connaissais pas du tout Victor Hugo. Sans le savoir, nous demeurions l'un près de l'autre rue de Vaugirard, lui au n° 90, et moi au 94. Il vint pour me remercier des articles, sans me trouver. Le lendemain ou le surlendemain, j'allai chez lui et le trouvai déjeunant. Cette petite seène et mon entrée a été peinte assez au vif dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Mais il n'est pas exact de dire que je sois venu lui offrir de mettre le Globe à sa disposition. Dès ma jeunesse, j'ai toujours compris la critique autrement : modeste mais digne. Je ne me suis jamais offert, j'ai attendu qu'on vînt à moi. A dater de ce jour, commença mon initiation à l'école romantique des poètes 2. J'y étais assez antipathique jusque-là à cause du royalisme et de la mysticité, que je ne par-

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