Voir Conversations de Gœthe et d'Eckermann
2. Des ce jour, dit-il ailleurs, « j'étais conquis ». Il avait, pour un temps, « aliéné sa volonté et son jugement ». Son
tageais pas. J'avais même fait dans le Globe un article sévère sur le Cinq-Mars de M. de Vigny dont le côté historique si faux m'avait choqué. C'est en cette même année 1827 que je laissai l'étude de la médecine. J'avais été élève externe à l'hôpital Saint-Louis ; j'y avais une chambre et y faisais exactement mon service. Trouvant plus de facilité à percer du côté des Lettres, je m'y portai. Je donnai au Globe, dans le courant de 1827, les articles sur la Poésie française au xvie siècle qui furent publiés en volume l'année suivante (1828); et j'y ajoutai un second volume composé d'un choix de Ronsard '. En 1829, je donnai Joseph Delorme 2. C'est vers ce temps que
amitié pour Victor Hugo eut l'exaltation d'un culte (Voy. Joseph Delorme et les Consolations). Puis l'esprit critique reprit le dessus. Les tentatives dramatiques du romantisme l'intéressèrent peu. La grande amitié se relâcha. Des causes plus intimes la rompirent, et contribuèrent ainsi, ce semble, à amener dans la vie morale de Sainte-Beuve cette longue crise, dont le roman de Volupté, diverses poésies, et plus d'une page de son œuvre critique, sont la confidence voilée. C'est alors que, dominé par sa sensibilité et son imagination, cherchant à croire, il manque de se faire saint-simonien, revient presque à sa foi d'enfance, et donne même à ses amis protestants de Lausanne quelques espérances, très vite déçues.
1. Écrit sur le conseil de Daunou, le Tableau de la Poésie française au xvr5 siècle (dernière édition augmentée, donnée en 2 volumes par M. J. Troubat, librairie Lemerre), par sa valeur propre, classait Sainte-Beuve comme critique et historien de la littérature. C'était aussi un acte d'importance dans la lutte littéraire d'alors. En réhabilitant les condamnés de Malherbe et de Boileau, il portait au dogme classique une atteinte sérieuse; en rattachant — un peu artificiellement — le Cénacle à la Pléiade, il fondait en tradition l'école nouvelle, contre les tenants de la tradition.
2. « Ce Joseph Delorme, sans être lui tout à fait quant aux circonstances biographiques, était assez fidèlement son image au moral. (Lettre de Sainte-Beuve à M. A. Le Roy.) Ses mélan-
M. Véron fonda la Revue de Paris. Je fis dans le premier numéro le premier article intitulé Boileau, et je continuai cette série de biographies critiques et littéraires dans les numéros suivants. Je faisais en même temps les Poésies et Élégies intérieures qui parurent en mars 1830 sous le tire de Consolations K 11 est inutile d'ajouter pour ceux qui lisent que j'étais dans l'intervalle devenu l'ami de la plupart des poètes appartenant au groupe romantique. J'avais connu Lamartine d'abord par lettres, puis personnellement et tout de suite fort intimement dans un voyage qu'il fit à Paris. Quelques biographes veulent bien ajouter que c'est alors que je fus présenté à Alfred de Musset. Ces messieurs n'ont aucune idée des dates. Musset avait alors à peine dix-huit ans. Je le rencontrai un soir chez Hugo, car les familles se connaissaient; mais on ignorait chez Hugo que Musset fît des vers. C'est le lendemain matin, après cette soirée, que Musset vint frapper à ma porte. Il me dit en entrant :
Vous avez hier récité des vers; eh bien, j'en
fais et je viens vous les lire.
Il m'en récita de charmants, un peu dans le goût d'André Chénier. Je m'empressai de faire part à Hugo de cette heureuse recrue poétique. On lui demanda désormais des vers à lui-même, et c'est
colies d'étudiant matérialiste (« Werther jacobin et carabin », disait M. Guizot), certaine recherche, neuve alors, de réalisme bourgeois et d'impressionnisme qui parut malsain, firent plus de bruit encore que des hardiesses savantes de versification, et causèrent même, dans les salons lettrés, quelque scandale. \. « Ce recueil eut un succès moins contesté que celui de Joseph Delorme. » (Lettre citée.)
alors que nous lui vîmes faire ses charmantes pièces de Y Andalouse et du Départ pour la chasse.
Hugo demeurait alorsrue Notre-Dame-des-Champs, n° il, et moi, j'étais son proche voisin encore : je demeurais même rue, au n° 19. On se voyait deux fois le jour.
La révolution de juillet 1830 arriva. J'étais absent pendant les trois journées, et en Normandie, à Honfleur, chez mon ami Ulric Guttinguer. Je raccourus en toute hâte. Je trouvai déjà le désaccord entre nos amis du Globe. Les uns étaient devenus gouvernementaux et conservateurs subitement effrayés. Les autres ne demandaient qu'à marcher. J'étais de ces derniers '. Je restai donc au journal avec Pierre Leroux, Lerminier, Desloges, etc. Leroux n'était alors rien moins qu'un écrivain. Il avait besoin d'un truchement pour la plupart de ses idées, et je lui en servais. J'y servais aussi mes amis littéraires. L'article du Globe sur Hugo, cité dans le livre de Hugo raconté par un témoin de sa vie, et qui est des premiers jours d'août 1830, est de moi. Je revendiquais le poète au nom du régime qui s'inaugurait, au nom de la France nouvelle. Je le déroyalisais 2.
Les bureaux du Globe étaient rue Monsigny, dans la même maison qu'habitait le groupe saint-
1. « M. Sainte-Beuve, pendant les premiers mois qui suivi, vent cette révolution, collabora plus activement au Globe par des articles non signés; et, l'année suivante, il se rattachait même au journal le National, dirigé par A. Carrel. Mais ses incursions dans la politique furent courtes, et il se tint ou revint le plus possible dans sa ligne littéraire. » (Lettre citée.)
2. Sainte-Beuve a recueilli depuis cet article dans le tome XI des Causeries du Lundi.
simonien. De là des relations fréquentes. Lorsque Pierre Leroux, forcé par la question financière, vendit le journal aux saint-simoniens, je ne le quittai point pour cela. J'y mis encore quelques articles. Mes relations, que je n'ai jamais désavouées, avec les saint-simoniens, restèrent toujours libres et sans engagement aucun. Quand on dit que j'ai assisté aux prédications de la rue Taitbout, qu'entend-on par là? Si l'on veut dire que j'y ai assisté comme Lerminier, en habit bleu de ciel et sur l'estrade, c'est une bêtise. Je suis allé là comme on va partout quand on est jeune, à tout spectacle qui intéresse; et voilà tout. — Je suis comme celui qui disait : « J'ai pu m'approcher du lard, mais je ne me suis pas pris à la ratière. »
On a écrit que j'étais allé en Belgique avec Pierre Leroux pour prêcher le saint-simonisme : c'est faux.
On a cherché aussi à me raccrocher aux écrivains de Y Avenir, comme si je les avais cherchés. Je dois dire, quoique cela puisse sembler disproportionné aujourd'hui, que c'est l'abbé de la Mennais qui le premier demanda à Hugo de faire ma connaissance. Je connus là, dans ce monde de YAvenir, l'abbé Gerbet, l'abbé Lacordaire, non célèbre encore, mais déjà brillant de talent, et M. de Montalembert. Des relations, il y en eut donc de moi à eux, et d'agréables; mais, quanta aucune connexion directe ou ombre de collaboration, il n'y en a pas eu.
C'est en 1831 que Carrel, me sachant libre du côté du Globe, me fit proposer par Magnin d'écrire au National. J'y entrai, et j'y restai jusqu'en 1834,
y ayant rendu quelques services qui ne furent pas toujours très bien reconnus l. Le libraire, honnête homme, Paulin savait cela mieux que personne, et il m'en a toujours su gré jusqu'à la fin.
En cette même année 1831, un biographe veut bien dire que M. Buloz m'attacha à la Bévue des Deux Mondes. Il y a bien de l'anachronisme dans ce mot. M. Buloz, homme de grand sens et d'une valeur qu'il a montrée depuis, débutait alors fort péniblement; il essayait de faire une Bévue qui l'emportât sur la Bévue de Paris. Il avait le mérite dès lors de concevoir l'idée de cette Revue élevée et forte qu'il a réalisée depuis. Il vint nous demander à tous, qui étions déjà plus ou moins en vue, de lui prêter concours, et c'est ainsi que j'entrai à la Bévue des Deux Mondes, où je devins l'un des plus actifs bientôt et des plus utiles coopérateurs2.
1. Sainte-Beuve atténue. Il avait donné peut-être au groupe républicain du National, en publiant, dans ce journal, même des articles politiques, assez de gages, pour qu'on ait pu y être surpris de la désinvolture avec laquelle, à l'occasion d'un grief d'ailleurs légitime, il « se délia », pour devenir le familier des salons orléanistes. La curiosité intellectuelle par laquelle il expliquait tout à l'heure certaines fréquentations prenait souvent chez lui, assez pour qu'on pût s'y méprendre, les allures de la sympathie et de l'adhésion eiïective. Elle trouvait ainsi à se mieux satisfaire, donnait même parfois à son dilettantisme l'illusion et la jouissance momentanée d'un état de foi, puis, l'enquête extérieure achevée, l'expérience intime complète, le poussait ailleurs, plus riche d'impressions personnelles, plus intelligent des mille formes de la vie morale.
2. 11 y débuta par un article sur son ami Georges Farcy, professeur de philosophie, jeune penseur républicain tué pendant les journées de Juillet. Les articles critiques de la Revue de Paris et de la Revue des Deux Mondes furent, de 1832 à 1839, réunis par Sainte-Beuve dans les cinq volumes
iU PAGES CHOISIES DE SAINTE-BEUVE
Je composais, en ce temps-là, le livre de Volupté, qui parut en 1834 et qui eut le genre de succès que je pouvais désirer.
En 1837, je publiai les Pensées d'août, recueil de poésies. Depuis 1830, les choses de ce côté avaient bien changé. Je n'appartenais plus au groupe étroit des poètes. Je m'étais sensiblement éloigné de Hugo, et ses partisans ardents et nouveaux n'étaient plus, la plupart, de mes amis : ils étaient plutôt le contraire. J'avais pris position de critique dans la Revue des Deux Mondes. J'y avais, je crois, déjà critiqué Balzac, ou ne l'avais pas loué suffisamment pour quelqu'un de ses romans, et, dans un de ces accès d'amour-propre qui lui étaient ordinaires, il s'était
écrié :
— Je lui passerai ma plume au travers du corps.
Je n'attribue pas exclusivement à ces diverses raisons le succès moindre des Pensées d'août; mais, à coup sûr, elles furent pour quelque chose dans l'accueil tout à fait hostile et sauvage qu'on fit à un recueil qui se recommandait par des tentatives d'art, incomplètes sans doute, mais neuves et sincères l.
intitulés Critiques et Portraits littéraires. Augmentes d'articles nouveaux, ils forment, dans les éditions plus récentes de son œuvre, les recueils dénommés Portraits contemporains (5 vol. Librairie Calmann Lévy), Portraits de Femmes, Portraits littéraires, Derniers Portraits (ces trois recueils sont réunis en 4 vol. Librairie Garnier).
1. Les Pensées d'août, jointes aux deux recueils de poésies déjà publiés par Sainte-Beuve et à un certain nombre de morceaux plus récents, ont formé les Poésies complètes de Sainte-Beuve, dont l'édition la plus complète, eu deux volumes, est publiée à la librairie Calmann Lévy.
C'est à la fin de cette année 1837 que, méditant depuis bien du temps déjà un livre sur Port-Royal, j'allai en Suisse, à Lausanne, l'exécuter sous forme de cours et de leçons, dans Y Académie ou petite Université du canton. J'y connus des hommes fort distingués, dont M. Yinet était le premier. Je revins à Paris dans l'été de 1838, n'ayant plus qu'à donner aux leçons la forme du livre et à fortifier mon travail par une revision exacte et une dernière maind'œuvre. J'y mis toute réflexion et tout loisir; les cinq volumes qui en résultèrent ne furent pas moins de vingt années à paraître l.
En 1840, sous le ministère de MM. Thiers, Rémusat et Cousin, on pensa à me faire ce qu'on appelait une position 2. Il faut songer, en effet, qu'âgé alors de trente-six ans, n'ayant aucune fortune que ce que me procurait ma plume, ayant débuté en 1824 de compagnie avec des écrivains distingués, parvenus presque tous à des postes élevés et plus
1. La dernière édition donnée par Sainte-Beuve comprend sept volumes in-12 (Librairie Hachette). « Celte dernière édition, très augmentée, est nécessaire pour qui veut connaître, non seulement Port-Royal, mais beaucoup de circonstances de la vie morale et littéraire de M. Sainte-Beuve. » (Sainte-Beuve, Lettre citée.)
2. Cette année 1840 est à divers titres marquante dans la vie de Sainte-Beuve. Comme il l'a déclaré lui-même, c'est le 15 janvier 1840, par un article sur La Rochefoucauld [Portraits de Femmes), qu'il a, en son for intérieur, rompu avec les velléités mystiques auxquelles il se laissait aller depuis 1829 environ, pour revenir, avec plus de décision, à la philosophie sensualiste de sa jeunesse d'étudiant. Et M. J. Levallois a fait observer que l'article intitulé : Dix ans après en littérature [Portraits contemporains), daté du 15 mars 1840, accentue l'évolution commencée vers 1835, par laquelle Sainte-Beuve s'éloignait de l'orthodoxie romantique.
ou moins ministres, je n'étais rien, vivais au quatrième sous un nom supposé, dans deux chambres d'étudiant (deux chambres, c'était mon luxe), cour du Commerce. M. Buloz, je dois le dire, fut des premiers à remarquer le désaccord un peu criant. J en souffrais peu pour mon compte. Pourtant je me laissai faire. M. Cousin me nomma conservateur à la bibliothèque Mazarine. Je dois dire qu'il m'est arrivé quelquefois de me repentir d'avoir contracté envers lui ce genre d'obligation. Je ne suis pas de ceux qui méconnaissent en rien les hautes qualités d'esprit, l'élévation de talent et le quasi génie de M. Cousin. J'ai éprouvé de sa part, à des époques différentes, diverses sortes de procédés, et, à une certaine époque, les meilleurs, les plus cordiaux et les plus empressés. Mais, d'autres fois, et lorsque je me suis trouvé en travers ou tout à côté de la passion dominante de M. Cousin, qui est de faire du bruit et de dominer en littérature comme en tout, il m'a donné du coude (comme on dit), et n'a pas observé envers moi les égards qu'il aurait eus sans doute pour tout autre, avec qui il se fût permis moins de sans-gêne. M. Cousin n'aime pas la concurrence. Je me suis trouvé, vis-à-vis de lui, sans le vouloir, et par le simple fait de priorité, un concurrent et un voisin pour certains sujets. Au lieu de m'accorder, ce qui eût été si simple et de si bon goût à un homme de sa supériorité, une mention franche et équitable, il a trouvé plus simple de passer sous silence et de considérer comme non avenu ce qui le gênait. J'appliquerai au procédé qu'il tint à mon égard, notamment à l'occasion de
Port-Royal, ce que dit Montluc à propos d'une injuslice qu'il essuya : « Il sied mal de dérober l'honneur d'autrui; il n'y a rien qui décourage tant un bon cœur. » Un jour que je me plaignais verbalement à M. Cousin, il me fit cette singulière et caractéristique réponse :
— Mon cher ami, je crois être aussi délicat qu'un autre dans le fond; mais j'avoue que je suis grossier dans la forme.
Après un tel aveu, il n'y avait plus rien à dire. J'ai dû attendre, pour reprendre et recouvrer ma liberté de parole et d'écrit envers M. Cousin, d'être délivré du lien qui pouvait sembler une obligation, et d'avoir quitté la Mazarine. Il m'est resté de cette affaire un sentiment pénible à tout cœur délicat, et plus de crainte que jamais de recevoir rien qui ressemblât à un service de la part de ceux qui ne sont pas dignes en tout de vous le rendre et de vous tenir obligés pour la vie.
En 1844, je fus nommé à l'Académie française pour remplacer Casimir Delavigne. Je fus reçu par Victor Hugo; cette circonstance piquante ajouta à l'intérêt de la séance l.
La révolution de février 1848 ne me déconcerta
1. Signalons ici la collaboration, restée longtemps secrète, qu'apporta de 1843 à 1845 Sainte-Beuve à la Revue Suisse publiée à Lausanne par M. Olivier. Sous forme de notes plus ou moins étendues, que son ami utilisait à sa guise, il trouvait là l'occasion de dire toute sa pensée sur les œuvres et les idées du jour, sans les restrictions et les atténuations que diverses convenances lui imposaient à Paris. Ces pages piquantes ont été après sa mort publiées dans leur teneur originale sous le titre de Chroniques parisiennes (Librairie Calmann Lévy).
point, quoi qu'on en ait dit, et me trouva plus curieux qu'irrité. Il n'y a que M. Yeuillot et ceux qui se soucient aussi peu de la vérité, pour dire que j'y ai eu des peurs bleues ou rouges. J'assistai en observateur attentif à tout ce qui se passa dans Paris pendant les six premiers mois1. Ce n'est qu'alors que, par nécessité de vivre 2 et en ayant trouvé l'occasion, j'allai en octobre 1848 professer à l'Université de Liège, où je fus pendant une année, en qualité de professeur ordinaire 3. Tout cela est expli-
1. M. Sainte-Beuve m'a souvent raconté que, pendant l'insurrection de juin, il se promenait dans Paris son parapluie à la main (c'est la seule arme qui ne l'ait jamais quitté, même quand il s'était battu et bien battu autrefois en duel au pistolet avec M. Dubois), et s'approchait autant que possible du théâtre de l'insurrection pour avoir des nouvelles. Et, s'il eût pris parti, je ne crois pas que c'eût été en ce moment-là pour ceux qui avaient laissé s'engager l'insurrection. En pensant à la tranquillité de la Chambre qui siégeait pendant que l'on s'égorgeait dans Paris, il rappelait l'effroyable mot de Sylla au Sénat romain. On entend un grand bruit au dehors; le Sénat s'émeut; on veut connaître la cause de ce tumulte : « Ce n'est rien, dit Sylla; ce sont vingt mille citoyens qu'on égorge au champ de Mars. » (Note de M. J. Troùbat.)
2. La cause déterminante de ce départ fut l'absurde campagne suscitée contre Sainte-Beuve par la rancune de Génin, à propos d'une somme de cent francs inscrite à son nom aux fonds secrets du précédent régime, et qui avait servi à faire réparer sa cheminée à la Bibliothèque. Point défendu par ses amis du ministère, Sainte-Beuve donna sa démission de bibliothécaire.
3. Sainte-Beuve « faisait trois cours par semaine : lundi, mercredi et vendredi. Le cours du lundi, qui était à la fois pour les élèves et pour le public et qui se tenait dans la grande salle académique, roulait sur Chateaubriand et son époque. Le cours du mercredi et du vendredi, destiné aux seuls élèves, embrassait l'ensemble de la littérature française» Vers le temps de Pâques et pendant les derniers mois, M. Sainte-Beuve eut encore à faire des conférences de rhétorique et de style pour les sept ou huit élèves qui se prépa-
que dans la Préface de mon Chateaubriand. Revenu à Paris en septembre 1849, j'entrai presque aussitôt au Constitutionnel sur l'invitation de M. Véron, et j'y commençai la série de mes Lundis, que j'y continuai sans interruption pendant trois ans, jusqu'à la fin de 1852. C'est alors seulement que je passai au Moniteur, où je suis resté plusieurs années '.
Nommé par M. Fortoul en 1854 professeur de Poésie latine au Collège de France, en remplacement de M. Tissot, je n'y pus faire que deux leçons, ayant été empêché par une sorte d'émeute, née des passions et préventions politiques2. Cette affaire mériterait un petit récit à part, que je compte bien faire un jour3.
raient à l'enseignement. » {Lettre citée.) Du cours public sortirent les deux volumes intitulés Chateaubriand et son groupe littéraire (actuellement Librairie Calmann Lévy), publiés seulement en 1861. Il ne tint qu'à peu de chose, à ,1'en croire, que Sainte-Beuve ne se fixât à Liège au moins tpour plusieurs années, comme l'y invitait M. Ch. Rogier, ministre de l'intérieur, son ami. La santé de sa mère, alors plus qu'octogénaire, et qu'il perdit en 1850, le rappela en France.
i. La collection en volumes de cette première série d'articles publiés dans le Constitutionnel et dans le Moniteur, journal officiel de l'Empire, commença en 1851, et forma les quinze volumes des Causeries du Lundi (Librairie Garnier).
2. Sainte-Beuve avait bien donné quelque motif à ces préventions, quand au lieu de se rallier simplement, ce qui était son affaire personnelle, au régime nouveau, il avait, dans plusieurs articles, et au moment où ils n'étaient pas libres de lui répondre, attaqué avec animosité les libéraux de la veille qui persistaient dans leurs convictions, et plus particulièrement ce monde orléaniste dont il avait été pendant près de vingt ans l'un des familiers et des favoris.
3. « L'injustice dont M. Sainte-Beuve croit avoir été un moment l'objet, écrivait-il en 1868 dans la lettre déjà citée, a été amplement réparée et compensée depuis par des témoignages publics de sympathie et d'indulgence. » On sait en
Nommé, en dédommagement, maître de conférences à l'École normale par M. Rouland, en 1857, j'y ai professé pendant quatre années.
En septembre 1861, je suis rentré au Constitutionnel, et, depuis ce temps, j'y poursuis la série de mes Nouveaux Lundis l.
Des critiques qui ne me connaissent pas et qui sont prompts à juger des autres par eux-mêmes m'ont prêté, durant cette dernière partie de ma vie si active, bien des sentiments, des amours ou des haines, qu'un homme aussi occupé que je le suis, et changeant si souvent d'études et de sujets, n'a vraiment pas le temps d'avoir ni d'entretenir. Voué et adonné à mon métier de critique, j'ai tâché d'être de plus en plus un bon et, s'il se peut, habile ouvrier.
« La fatigue, ajoute Sainte-Beuve dans la lettre autobiographique d'où nous avons déjà tiré quelques notes, ne laissait pas de se faire sentir. L'Empereur
effet que vers la fin de l'Empire le rôle qu'il prit au Sénat, selon ses propres expressions, « de défenseur déclaré de la liberté de pensée » lui valut à plus d'une reprise les marques de sympathie de la jeunesse des écoles et du parti libéral avancé. Le cours commencé au Collège de France, ou du moins la parlie de ce cours qu'avait préparée d'avance Sainte-Beuve, a formé VÉtude sur Virgile publiée en 1857 (Librairie Calmann Lévy).
4. Le recueil des Nouveaux Lundis, dont la publication en volumes commença en 4863, forme une série de treize volumes, qui comprennent, avec les articles du Constitutionnel, ceux que Sainte-Beuve, revenu au Moniteur, y publia encore, et ceux que dans les derniers mois de sa vie il donna au Temps, auquel il avait porté sa collaboration à la suiU des incidents qui seront rapportés plus loin (les Nouveaux Lundis sont édités à la librairie Calmann Lévy).
voulut bien conférer en avril 1865 à M. Sainte-Beuve la dignité de sénateur. Sa santé altérée, et d'une manière qui parait devoir être définitive, lui avait peu permis d'intervenir dans les discussions du Sénat, lorsque des circonstances qui intéressaient vivement ses convictions l'y ont en quelque sorte obligé. Le rôle qu'il y a pris, et qui a fait de lui comme le défenseur déclaré de la libre pensée, a été moins le résultat d'une volonté réfléchie que d'un mouvement irrésistible. »
Le 'plaisir qu'avait fait à Sainte-Beuve sa nomination de sénateur n'avait pas suffi, à lui faire oublier plus d'une déception, plus d'un légitime grief. Depuis longtemps désabusé1 sur le compte du prince en qui il avait vu d'abord un sauveur nécessaire, froissé à plus dune reprise par le dédain que témoignaient pour la littérature, et pour les adhésions qui venaient du monde littéraire au nouveau régime, divers ministres civils ou militaires, il s'était de bonne heure rangé dans ce qu'il appelait « la gauche de l'Empire », dans cette demi-opposition, dynastique et libre penseuse, groupée autour du cousin de l'Empereur, et à laquelle le rattachaient de flatteuses amitiés, de vives sympathies personnelles.
Suspect, à ce titre, à la majorité réactionnaire du Sénat impérial, il y vit accueillir avec une malveillance marquée les discours qu'il prononça, ou plutôt les mémoires qu'il lut, devant cette assemblée, le 25 juin 1867 sur les Bibliothèques populaires, le
1. Voir à la fin de ce volume le morceau sur les deux races de Césars.
7 mai 1 868 à propos de la loi sur la Presse, le
19 mai sur la liberté de renseignement. En présence des dangers que lui semblaient faire courir aux idées philosophiques qui lui étaient chères l'indifférence fataliste ou l'hostilité mal dissimulée de ceux qui gouvernaient le pays, Sainte-Beuve sentit se ré veiller plus vif cet esprit d'indépendance, qui, à divers moments de sa vie, l'avait déjà fait s'éloigner, après une période d'attachement actif, des personnes, des écoles, ou des partis. Peu de temps après ses discours au Sénat, un nouvel incident se produisit, qui aboutit à le rapprocher de V opposition libérale.
A la fin de 1868, le Moniteur universel, journal officiel depuis 1 852, cessa de l'être. Sainte-Beuve fut sollicité de porter sa collaboration à /'Officiel nouveau que le gouvernement fondait. Il s'y refusa, se tenant pour personnellement lié vis-à-vis des propriétaires du Moniteur. Sans doute il comptait aussi trouver dans ce journal, qui reprenait son ancien sous-titre : Gazette nationale de 1789, plus de liberté. Mais son premier article, où il prenait contre de vives attaques du clergé la défense de l'enseignement laïque des jeunes filles, fut écarté par la nouvelle direction du Moniteur. Sainte-Beuve comprit qu'il n'aurait plus son francparler que dans la presse d'opj;osition; il n'hésita pas à accepter l'hospitalité que lui offrait le Temps. De là grand scandale, non seulement dans le monde officiel, mais dans les cercles jjrinciers où il s'était habitué à trouver tant d'amicale bienveillance; une rupture s'ensuivit, qu'il accepta avec dignité, mais non, à ce qu'il semble , sans blessure secrète au cœur.
Ce fut le dernier événement de sa vie1. Le 1 3 octobre 1 869, il était enlevé en pleine vigueur d'esprit, par une maladie douloureuse. Ses obsèques civiles reunirent plusieurs milliers d'assistants. Les rancunes littéraires qui, depuis le signal donné par Balzac en 1840, avaient si souvent assailli le critique, ne trouvaient plus, comme en 1 855, d'écho dans V élite libérale et la jeunesse des écoles, réconciliées avec Sainte-Beuve par son attitude des dernières années.
1. Notons que, le 31 janvier 1867, le bureau du Journal des savants s'était adjoint Sainte-Beuve en remplacement de Victor Cousin. 11 y donna quelques articles. 11 publia également dans la Revue contemporaine, sans pouvoir l'achever, les premiers chapitres d'une importante étude sur P.-J. Proudhon. Le choix du sujet, la libre sympathie dont le livre est empreint, montrent bien ce qu'avait l'esprit de Sainte-Beuve de largeur compréhensive, et, quand il était pleinement luimême, d'indépendance vis-à-vis des idées courantes et des préjugés mondains.