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La couleur locale; les images

Je veux bien qu'on soit exact en fait de couleur locale, et même je le désire; mais il faut qu'alors le narrateur, surtout si c'est une aventure de sentiment et de passion qu'il nous raconte, soit exact d'un air naturel, sans paraître y viser et sans se piquer de trop faire attention à des hors-d'œuvre; il faut qu'il nous donne ces détails accessoires comme involontairement, comme étant plein de ses

avenirs et de tout ce qui s'y rattache, et non pas (ju'il aille choisir exprès dans ces mêmes souvenirs Dl dans leur expression je ne snis quoi qui nous

étonne, qui nous déconcerte, et qui ressemble toujours à une niche d'auteur qu'il nous fait.

Je touche là un des points les plus essentiels de la Poétique naturelle. Jamais Homère, jamais les grands poètes naturels n'ont de telles préméditations : quand un détail singulier ou même bizarre se mêle chez eux à l'expression d'un sentiment, c'est qu'il leur vient involontairement à la bouche, c'est que le trait sort de soi et que l'auteur n'y a pas songé. Jamais il ne s'arrêtera au milieu d'une émotion pour vous indiquer du doigt un tel détail.

Hélène, à un endroit touchant de l'Odyssée, s'appelle impudente et chienne l ; mais ce mot lui échappe naturellement, et alors il ne choquait pas. Il choquerait aujourd'hui à bon droit, si un auteur mettait exprès un tel mot au milieu d'un passage pathétique pour faire preuve de couleur locale.

A la seconde époque, les Sophocle, les Virgile surtout, et ceux chez qui l'étude et la méditation se combinent au génie, sont plutôt attentifs à éviter ces sortes de détails qu'à les rechercher; les grands poètes primitifs ne les évitent ni ne les recherchent; les seconds au contraire aimeront mieux négliger telle ou telle particularité trop saillante qui ne sera pas en harmonie avec l'ensemble de l'impression qu'ils veulent produire, et qui, bien qu'exacte, semblerait une faute de ton. Ils se souviennent du précepte :

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. 1. Odyssée, livre iv, vers 145.

Ils savent au besoin sacrifier les accessoires à l'unité d'intérêt et à la fusion des couleurs.

Mais à la troisième époque, sous prétexte de revenir à la première, on se met à rechercher ces détails singuliers qui pouvaient se rencontrer naturellement chez les premiers poètes simples qui disaient tout : on croit revenir par cette affectation à plus de vérité, on ne fait que marquer son effort. On manque à l'unité vraie, en voulant à la fois toucher par la passion du récit et piquer l'attention par la curiosité du costume ou du paysage l.

Nous saisissons un côté nouveau et tout à fait inattendu dans cette Poétique de vrai poète qu'apportait Fauteur ô'Alala : c'est le côté d'art élevé, revenant à l'antique, sortant décidément du Diderot, du Marmontel et de tout ce procédé vulgaire au fond, prosaïque, dont le xvnr3 siècle, et Voltaire lui-même si plein de tact personnel, de tact social, — et Rousseau si plein de chaleur et de sensibilité naturelle, — n'avaient pas su s'affranchir dans la composition. Nous avons affaire ici à quelqu'un

1. Cet clîort, habilement ménagé, se dissimule d'un air de bonne grâce et de vigueur chez le plus scrupuleux et le plus parfait des peintres modernes en ce genre, M. Mérimée. La singularité du trait exact joue et contraste à tout instant chez lui avec l'émotion vraie qu'il réussit, au moment voulu, à produire : il en résulte une contradiction piquante et qui sent sa malice. C'est un des secrets de sa rare manière qui est si ferme et si distinguée, si rentrée, el qui excelle à exprimer la réalité, si ce n'est la nature. — Sur le point particulier qui nous occupe, la différence entre M. de Chateaubriand et M. Mérimée est celle-ci : chez M. Mérimée on a la réalité pure, même singulière, mais dans un tissu exactement serré et parfait; chez M. de Chateaubriand, c'est l'idéal qui se pique par endroits de réalité; celte réalité est là tranchante et potjante, dressée comme en vedette au haut d'un mât.

qui a lu la Bible, qui a lu Homère, et qui en a senti la grandeur; qui essayera d'en reproduire les effets à sa manière et moyennant transposition; qui cherchera et soignera avant tout la noblesse de la ligne, du contour, de l'attitude, et qui aspirera à faire passer dans ses tableaux quelque chose du groupe sophocléen.

L'inconvénient, c'est d'avoir à chercher ces beautés simples ou grandioses en y remontant avec effort, plutôt que de les rencontrer directement et de première venue : mais cet inconvénient, à peu près inévitable, devient un des caractères inhérents à toutes les secondes et troisièmes époques : et c'est pour cela que nous ne sommes pas en 1800 à l'aurore d'un grand siècle, mais seulement au début de la plus brillante des périodes de déclin.

A une grande époque, laquelle pourtant était à quelques égards une époque seconde, Fénelon avait retrouvé par l'étude, par la puissance d'imitation \ mais sans apparence d'effort, ni même de réflexion, et il avait épanché dans son Télémaque le sentiment de ces primitives beautés.

Quand j'ai dit que nul écrivain au xvine siècle n'avait pressenti cette Poétique élevée et tout à fait digne de son nom, que Chateaubriand remettait en lumière, je me trompe; il y en avait un qui l'avait retrouvée dans la pratique avec plus d'art que Fénelon, et pourtant comme lui avec une sorte de simplicité instinctive : je veux parler de Bernardin

1. Expression de M. Yillemain, qui excelle à ces alliances de mots.

de Saint-Pierre et de sa chaste et idéale manière, se couronnant volontiers de l'image antique et rajeunie. Mais la discrétion et la fusion même où cet art s'était offert avaient empêché d'en remarquer tout le prix.

M. de Chateaubriand se présentait donc comme novateur; il savait ce qu'il avait voulu faire, et il le disait.

Atala commence par un Prologue où la nature de l'Amérique septentrionale est décrite en quelques pages. Le Meschacebé (nom plus harmonieux du Mississipi) apparaît dans sa majesté et comme une conquête nouvelle de la poésie, qui ne craint pas d'y ajouter à l'instant ses propres merveilles :

Ce dernier fleuve, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée, que les habitants des États-Unis appellent le nouvel Éden, et à qui les Français ont laissé le doux nom de Louisiane. Mille autres fleuves, tributaires du Meschacebé, le Missouri, rillinois, l'Akansa, l'Ohio, le Wabache 4, le Tenase, l'engraissent de leur limon, et la fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de Thiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, le Temps 2 assemble, sur toutes les sources,

1. Le Wabash, et non Wabache, est un des affluents, non du Mississipi, mais de l'Ohio. Quant au Tpnase, il s'agit sans doute du Tennessee, lequel est encore un des confluents de l'Ohio. (J'emprunterai ces critiques et observations de fait, à deux Lettres qui ont paru en 1832 et 1835 daus V Invariable, nouveau Mémorial catholique, publié à Fribonrg,et que M. de Saint-Maurice a fait réimprimer en 1837; j'en ai déjà dit un mot 6 la page 130.)

2. Je prends ici le texte de la première édition d' 'Atala comme plus caractéristique, et je le puis d'autant mieux qu'aucune de mes critiques ne portera sur les points où l'auteur a fait des changements.

les arbres déracinés : il les unit avec des lianes, il les cimente avec des vases, il y plante déjeunes arbrisseaux, et lance son ouvrage sur les ondes. Charriés par les vagues écumantes, ces radeaux descendent de toutes parts au Meschacebé. Le vieux Fleuve s'en empare, et les pousse à son embouchure pour y former une nouvelle branche. Par intervalles, il élève sa grande voix, en passant sous les monts, et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens : c'est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature; et tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des iles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles 1 s'embarquent, passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder, endormie, dans quelque anse retirée du fleuve.

Sommes-nous dans l'Amérique du Nord? Sommesnous aux mers de Délos où nous voyons voguer une théorie? — Suit un tableau des deux rives le plus extraordinaire et le plus contrasté qui se puisse s'imaginer 2 : sur le bord occidental rien

1. 11 a un faible pour les crocodiles qui reviendront souvent sous sa plume, et il veut ici les rendre intéressants. Les hérons bleus, et surtout les flamants roses, sont très contestés; il n'y en a jamais eu, dit-on, dans ces contrées. Le poète s'amuse.

2. Le contraste entre les deux rives, assure-t-on, n'est ni aussi complet ni aussi admirable qu'il le suppose. Les savanes ne sont pas toutes d'un côté, ni les forêts toutes de l'autre; à l'ouest comme à l'est ce sont les forêts qui dominent, il est probable que, durant ses huit mois de séjour en Amérique, M. de Chateaubriand n'avait réellement pas poussé jusqu'au Mississipi; il s'était borné à descendre un peu le

que des savanes qui se déroulent à perte de vue, des ondulations de verdure à l'infini, et des prairies sans bornes « où Ton voit errer à l'aventure des troupeaux de trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher parmi les hautes herbes dans une île du Meschacebé : à son front orné de deux croissants, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez pour le dieu mugissant du fleuve, qui jette un œil satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives. » Le Rhin tranquille et fier du progrès de ses eaux, tous nos vieux fleuves ne sont que des nains auprès de ce hideux bison chargé d'années, lequel, avec son énorme bosse de graisse au-dessus du col, devient tout d'un coup majestueux et domine le fond de l'immense paysage : ce sont là des jeux et des artifices de cette imagination magique qui tire effet et, jusqu'à un certain point, beauté de tout. Seulement il nous devient sensible déjà comme évidemment

cours de l'Ohio, et il avait généralisé la vue en exagérant, et en jetant à profusion ensuite les teintes méridionales : « On voit bien, dit une Revue américaine, qu'il voudrait donner à penser qu'il a longtemps vécu parmi nos Indiens et beaucoup voyagé dans nos déserts, et en particulier qu'il est très familiarisé avec laLouisane, le Mississipi et lesFlorides; mais cela est impossible. Ses scènes de description dans Alain et dans les Natchez sont entièrement fausses. Une personne capable de peupler les bords du Mississipi de perroquet-,, de singes et de flamants, ne peut jamais y avoir été, et quoiqu'il semble probable qu'il a fréquenté nos forêts dans la direction du Niagara, et qu'il a vu quantité de ces Indiens qui alors étaient nombreux des deux côtés de la lig te du Canada, il ne semble point croyable qu'il ait été au sud-ouest, dont Les aspects sont si différents, etc.. » {American quarterly Review, décembre 1827.)

elle arrange. Continuons d'assister au développement du tableau ; le texte dans son étendue est indispensable à notre commentaire :

Telle est la scène sur le bord occidental; mais elle change tout à coup sur la rive opposée, et forme un admirable contraste. Suspendus sur le cours des ondes, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à Talcée l, en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivières, sur lesquelles elles jettent des ponts et des arches de fleurs : alors les chaînes de feuillage, les pommes d'or, les grappes empourprées, tout pend en festons sur les ondes. Du sein de ces massifs embaumés, le superbe magnolia élève son cône immobile; surmonté de ses roses blanches, il domine tous ces berceaux, et n'a d'autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.

Pour embellir encore ces retraites, l'inépuisable main du Créateur y fit une multitude d'animaux, dont les jeux et les amours répandent la vie de toutes parts. De l'extrémité des avenues on aperçoit des ours enivrés de raisin qui chancellent sur les branches des ormeaux 2;

1. M. Alfred de Vigny s'est souvenu de cette description fantastique et de ses noms harmonieux dans sa comparaison du Colibri, l'un des plus beaux morceaux d'Éloa :

Comme dans les forêts de la Louisiane, etc.

2. On a beaucoup ri de ces ours. L'auteur a beau les justifier, montrer qu'ils ne sont pas de son invention, ils paraîtront toujours singuliers; car si le fait n'est pas de son invention, l'image qu'il en tire, la posture où il les met, est bien sortie en propre de son imaginative.

des troupes de cariboux se baignent dans un lac; des écureuils noirs se jouent dans l'épaisseur des feuillages; des oiseaux moqueurs, des colombes virginiennes de la grosseur d"un passereau, descendent sur les gazons rougis par les fraises; des perroquets verts à tète jaune *, des piverts empourprés, des cardinaux de feu, grimpent, en circulant, au haut des cyprès; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides et des serpents-oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois, en s'y balançant comme des festons de lianes.

Remarquez! toujours l'image finale qui panache le tout; chez Bernardin de Saint-Pierre elle se contentait de couronner. — Et tandis que sur l'autre rive, du côté des savanes, tout est silence et repos, ici au contraire tout est mouvement, harmonie, murmure, ramage bigarré de couleurs et de chants :

Mais quand une brise vient à animer toutes ces solitudes, à balancer tous ces corps flottants, à confondre toutes ces masses de blanc, d'azur, de vert, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures, alors il sort de tels bruits du fond de ces forêts, il se passe de telles choses aux yeux que j'essayerai en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs primitifs de la nature.

Il suffit déjà de ces premières pages. Ne sentezvous pas que l'enchantement est commencé et qu'il opère?

Après cette peinture d'avant-scène, les personnages sont introduits : le premier, qui est un vieillard nommé Chactas (c'est-à-dire voix harmonieuse, comme si c'était un nom grec), et qui va raconter n propre aventure, a eu des circonstances fort sin-

1. Ces perroquets à tête jaune ne se trouvent pas plus flamants roses de tout à l'heure.

gulières dans sa vie. Il a dans sa jeunesse visité l'Europe : « Retenu aux galères à Marseille par une cruelle injustice, rendu à la liberté, présenté à Louis XIV (car la scène d'Atala est censée se passer sous Louis XIV, et celle de René en plein Louis XV!), il a conversé avec tous les grands hommes du siècle et assisté aux fêtes de Versailles, aux tragédies de Racine (ce qui est un peu fort), aux oraisons funèbres de Bossuet (de plus en plus étonnant!); en un mot le sauvage a contemplé la société à son plus haut point de splendeur1. »

Nous saisissons ici, au milieu de la pompe et de la magnificence, le défaut de l'auteur, qui a le don, le talent, mais aussi la manie de grouper. Il groupe, dans cette vie de Chactas, des circonstances extraordinaires et disparates, ou du moins trop éloignées et trop singulières pour que leur assemblage puisse paraître naturel, de même que tout à l'heure, dans la description des forêts, il groupait des accidents trop rares, trop singuliers et trop frappants pour être présentés comme habituels. Ce Chactas qui a assisté aux pièces de Racine est du même ordre que ces ours enivrés de raisin, qui chancellent sur les branches des ormeaux. Sans doute c'est possible; il est

1. Je m'en tiens au Chactas d'Atala, sans remonter, dans les NaicTieZj au récit détaillé qu'il fait de son voyage à la Cour de Louis XIV, récit qui est bien ce qui se peut imaginer de plus incroyable, de plus bizarre, et, tranchons le mot, de plus grotesque. Il s'y trouve à tout moment du grotesque et du charmant. Le souper de Chactas chez Ninon, où il y a des choses presque insensées (comme de le montrer au courant du Calcul infinité.-imal alors inventé par Newton et l.eibnilz . se termine par une réflexion sur les passions qui est de la poésie la plus neuve et d'une admirable beauté.

même certain que ce dernier accident arrive pour des ours de petite espèce qui sont dans les forêts de l'Amérique du Nord, qui aiment le raisin, qui s'enivrent, et qu'on prend de cette façon. Mais l'auteur, en n'expliquant pas la chose, en ne la réduisant pas à ce qu'elle est dans la réalité, mais en la forçant à plaisir, en nous donnant à croire que ce sont de gros ours, des ours ordinaires, qu'on voit ordinairement dans cette position de buveurs chancelants au haut des branches, et qui font perspective habituelle à l'extrémité des avenues, s'est heurté à l'invraisemblable ; de même quand il nous donne à entendre que le sauvage Chactasaété l'hôte familier de Fénelon et a goûté comme familières les beautés de Bossuet ou de Racine, il passe toutes les bornes et nous avertit que nous sommes dans le fictif et le composite. Même dans le poème, j'aimerais plus de vérité.

Nous touchons ici à la clef, à l'une des clefs du procédé de M. de Chateaubriand, à l'un de ses défauts les plus brillants et les plus saillants. Il importe d'abord d'y insister et de le bien définir. Que M. de Chateaubriand excelle à choisir, à rassembler vingt traits épars dans l'observation et à en composer un tableau achevé où rien ne manque, je suis loin de le nier, et c'est là une des gloires de son pinceau. Nous n'avons pas oublié ce magnifique et parfait tableau du camp romain en Germanie dans le récit d'Eudore, où chaque trait concorde si justement à son point et vient accomplir l'ensemble. .) admire donc et je salue les succès du grand peintre, mais je note l'excès et l'abus de la manière.

Les critiques qu'on a faites des premières pages d'Atala, quant au peu de fidélité du dessin et des couleurs, nous démontrent que Fauteur n'a pas cherché l'exactitude pittoresque réelle; qu'après une vue générale et rapide, il a remanié d'autorité ses souvenirs et disposé à son gré les riches images, réfléchies moins encore dans sa mémoire que dans son imagination; qu'il ne s'est pas fait faute de transporter à un fleuve ce qui est vrai d'un autre, de dire du Meschacebé ce qui serait plus juste de l'Ohio, d'inventer en un mot, de combiner, d'agrandir ; il a fait acte de poète et de créateur l. Ses amis de 1800 avaient raison de dire de lui à cet égard : « Chateaubriand peint les objets comme il les voit, et il les voit comme il les aime ». Il faut bien certes accorder quelque chose à la magie du talent. L'imagination des grands poètes et peintres est comme un lac où les objets naturels se réfléchissent, mais où ils se réfléchissent avec quelques conditions nouvelles qu'ils n'ont pas strictement dans la réalité. Il est parlé dans un vieux roman français * d'une fontaine merveilleuse dans laquelle se réfléchissait tout un verger, non pas seulement les objets du bord, mais tous les arbres, fleurs et buissons contenus dans l'enclos, si éloignés qu'ils fussent : l'imagination du grand peintre-poète est un peu ainsi. Douée d'une force pareille à celle du cristal merveilleux,

\. Les poètes ne font guère autrement; et Lamartine, à sa manière, n'a fait autre chose, dans certains paysages alpestres de Jocehjn, qu'assembler des contrastes et des impossibilités que savent dénoncer au premier coup d'œil les personnes habituées à la vie des montagnes.

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