La composition
Cette absence totale de plan et d'ordonnance qui se montre dans le premier ouvrage de M. de Chateaubriand se retrouvera plus ou moins, je l'ai dit, dans tous ceux qui suivront, si Ton excepte ses trois courts romans et les Martyrs. Ce poème des Martyrs est la seule grande composition qui fasse exception au défaut que je signale, la seule dans laquelle l'imagination de l'auteur se trouve dispersée sur une vaste étendue, avec une économie savante. Il avait longtemps porté l'œuvre avant de la produire. Le reste de ses écrits est composé toujours de pièces et de morceaux, de très beaux morceaux, mais qui ne réussissent à faire qu'un ensemble haché, saccadé. Il y a du grandiose, mais à tout moment brisé, un grandiose qui casse à tout coup. Sa force trahit par là moins encore la fatigue que la négligence. Ces défauts s'expliquent d'ailleurs par sa manière de travailler. J'ai parlé précédemment du procédé de madame de Staël; voici celui de M. de Chateaubriand, si nous écoutons quelqu'un qui l'a bien connu : « M. de Chateaubriand dit qu'il n'a jamais pu travailler ni composer de tête; il ne le peut que la plume à la main. Il ne pense même jamais, dit-il, à ce qu'il écrit que lorsqu'il tient la plume. Il est vrai que, quand il s'y met, il la tient longtemps, quelquefois des douze et quinze heures de suite. Il
dit que le procédé inverse, c'est-à-dire la préméditation, lui est impossible. On le conçoit. Au fond, il ne tient assez à la vérité sur rien pour y songer si longuement à l'avance; c'est assez temps pour lui de se résoudre quand il est obligé de s'y appliquer l. Partant, il n'y a point chez lui de ces enchaînements logiques , de ces développements continus qui puissent se préparer et se composer presque tout entiers de tête, comme c'était le cas pour Jean- Jacques2. Sa pensée est plutôt par accès, comme son style est tout en traits; il recommence à chaque instant; chaque paragraphe est une suite de recommencements successifs, brillants, saccadés. Point de teneur fondamentale, ni de flumen orationis, mais une multitude de ces étincelles et de ces éclairs qui résultent d'une plume magique faisant feu sur le papier. »
Rousseau, au contraire, nous dit : « Je n'ai jamais pu rien faire la plume à la main, vis-à-vis d'une table et de mon papier; c'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies que j'écris dans mon cerveau: on peut juger avec quelle lenteur3...»
1. « Et que fait-il donc quand il est seul? demandera-t-on. — Quand il est seul, il rêve, c'est-à-dire il se livre à tout l'essor d'une imagination sans frein, il voyage et vagabonde à travers l'espace sur l'hippogriffe ailé. Et s'il lui arrive de causer à l'aise, tout à fait l'aise dans le tête-à-tête, en s'abandonnant, il exprimera cette rêverie et ses mille accidents imaginaires avec une verve, une audace, une fantaisie, j'allais dire une licence, qui font de lui, en ces moments, le plus étrange vis-à-vis du Chateaubriand solennel, le seul que le public et les salons aient connu. »