UN CHATEAUBRIAND IDEAL
Rien n'est plus vain que de prétendre recomposer l'histoire et la refaire autre qu'elle n'a été; il ne l'est pas moins sans doute de vouloir refaire et redresser, après coup, la "vie des hommes célèbres : je ne me l'interdirai cependant point pour Chateaubriand; ce sera une dernière manière de le juger et de faire mieux sentir ce qu'il n'a pas été, en n'ayant l'air que de vouloir montrer ce qu'il aurait pu être. La vue du lecteur gagnera à cette confrontation, et le portrait achèvera de se dessiner par le contraste.
L'ordre littéraire et poétique est supérieur, selon moi, comme région habituelle où réside et respire l'esprit, à l'ordre politique '. Chateaubriand a donc dérogé réellement à son ordre naturel et à son rôle, en se livrant si éperdument, corps et âme, aux passions et aux luttes politiques, lui né pour une autre
1. Entendons-nous bien : je ne prétends pas, ce qui serait ridicule, que les hommes littéraires soient supérieurs aux bommefl politiques; je ne prétends pas qu'ils s'occupent de choses plus importantes : il n'y a rien de plus important pour la société que de subsister et d'être convenablement gouvernée. Je veux dire seulement qu'ils s'occupent da choses plus innocentes.
vie, doué d'autres dons, les ayant assez hautement déclarés par d'immortels ouvrages, et qui n'était pas destiné d'ailleurs à être souverain dans cette voie des intérêts et des enthousiasmes vulgaires. Souverain et maître, il n'était pas trempé pour l'être en cela; il n'avait pas ce qu'il faut de froideur, de ruse, de patience, d'ambition positive et de tous les jours, d'estomac à l'épreuve des dégoûts, de tête à l'abri des coups de soleil, pour être un conducteur de peuples; il ne pouvait être que combattant et meneur, un brillant athlète de plus : il n'y manqua jamais.
Aussi, après les Martyrs et Y Itinéraire, après le Dernier Abencerage, je me le figure retiré dans sa Vallée-aux-Loups, y écrivant ses Mémoires, les composant avec lenteur, discrétion, fidélité et charme, et pressentant très nettement, dans un avenir prochain, l'immense chute, le grand changement social qui se préparait; non pas indifférent, mais non pas non plus conspirant, comme il le fit dès les derniers mois de 1813; n'ayant pas l'idée de ce pamphlet incendiaire et révoltant par lequel il fit chorus avec ceux qui tirèrent la corde à la statue de la Colonne Vendôme. Ces hommes étaient des énergumènes, quelques-uns de vrais sots, dont l'active et nuisible nullité s'est depuis prodiguée et étalée en bien des sens. C'était déchoir, pour M. de Chateaubriand, que de se mettre de leur groupe et de leur bande en avril 1814. Royaliste d'ailleurs, monarchien comme il Tétait, je le conçois dans le courant de cette même année frappé de tous les contresens, de toutes les inepties irritantes auxquelles il assistait, du fait de
ses amis, et publiant quelque brochure politique pour les rappeler à la sagesse, à la prudence. Lui qui n'était pas un émigré rentrant d'hier, qui était redevenu Français depuis quatorze ans, il connaissait bien la France; il pouvait renseigner ceux de son parti et de sa couleur, inutilement, je le crois bien, mais honorablement.
Je le conçois encore, après 1816 — et sans être allé à Gand en 1815 — essayant de redonner le ton juste à ces mêmes hommes de son parti ou de sa cause, mais non point se jetant à corps perdu avec eux dans la mêlée : il serait resté encore dans sa Vallée et sur sa colline. Il lui eût été difficile d'éviter la Pairie; il Teût acceptée, mais en réservant la meilleure part de son temps et de lui-même à l'achèvement de quelque ouvrage de longue et forte application, qui l'eût maintenu dans l'équilibre moral et la sérénité.
Dès que le mouvement littéraire de la Restauration se prononça (et il se prononça de bonne heure), il serait allé à M. de Chateaubriand comme à son chef, à son inspirateur naturel et à son promoteur : et lui, au lieu de l'accueillir avec humeur et impatience, il l'aurait favorisé, il y aurait souri. Il aurait lu les Méditations poétiques de Lamartine, non point parce qu'on les jeta un jour dans sa voiture par une sorte de stratagème, mais avec intérêt et avec la droiture d'un maître qui jouit de voir s'élever un disciple à la fois ressemblant et différent. Plein d'expérience et consulté, il eût conseillé les novateurs; il eût été écouté à coup sûr. La tradition moderne se serait établie par lui, et par lui se serait
nouée à l'ancienne ; classique à la fois et romantique, lui seul avait crédit et caractère pour cela. Au lieu de mépriser et d'affecter d'ignorer ses grands émules ou devanciers d'outre-Manche et d'outre-Rhin, il eût pris plaisir à s'en informer, à les mieux connaître : il n'eût point prononcé avec un accent sarcastique le nom de Byron, en se détournant, comme il fit un jour à la vue de son buste; il l'aurait lu, ce qu'il est douteux (ô honte!) qu'il ait jamais fait. Il n'eût point écrit cette chose ridicule : « A peine Dupaly avait quitté l'Italie, que Goethe vint le remplacer ». Car c'est encore plus fort et plus monstrueux que si l'on disait dans une histoire de la Littérature française : « A peine Dorât s'éteignaitil, que parut Chateaubriand ». Il eût été le premier à profiter de la libre communication intellectuelle ouverte en ces années pour élargir ses horizons un peu trop circonscrits littérairement, trop purement romains et gallo-romains. Il n'eût pas attendu la fin de 1830 pour faire sa distribution calculée, intéressée et médiocrement sincère, de témoignages et récompenses, de satisfecit, aux différents chefs des jeunes écoles, déjà produits en dehors de lui; mais de bonne heure et dès 1819, il les eût connus et suivis du regard, ce qui valait mieux que de les louer en bloc après coup, pour se mettre en règle avec eux. 11 eût accueilli, redressé par des conversations bienveillantes et autorisées ces jeunes et fervents admirateurs qui vinrent à lui malgré tout, et qui y seraient venus beaucoup plus tôt sans les barrières et les balustrades ultra-monarchiques dont il s'entoura. Il n'eût point fait la part la plus injuste
et la plus maussade à ceux précisément qui avaient avec lui le plus d'affinités, et qui lui témoignaient le plus de sympathie, le plus de piété poétique; grâce à cette paternité avouée d'eux, et que lui seul était disposé à renier, il avait qualité et moyen pour influer sur leur avenir et sur leurs œuvres par ses conseils, par ses exemples. Je dis ses exemples, car certes, au sein de cette vie où la politique ne lui aurait dicté qu'un ou deux beaux discours par an, il aurait eu tout le loisir de composer encore quelque grand et bel ouvrage (le plus puissant des conseils pour ses jeunes neveux), — soit quelque partie considérable, quelque période entière d'Histoire de France dignement traitée, au lieu des fragments informes qu'il a laissés tomber de son portefeuille, soit quelque écrit de haute critique littéraire comparée, un véritable Essai sur la Littérature et la Poésie anglaise, au lieu de l'incomplet et incohérent farrago qu'il a donné plus tard sous ce titre. Enfin, il n'aurait eu garde de songer jamais à devenir ministre, ni même ambassadeur (une ambassade ne lui ayant jamais paru qu'un couloir pour le cabinet des Affaires étrangères); mais il serait devenu de plus en plus, simplement et nécessairement, le père et l'oracle de notre jeune Littérature, le Pater Oceanus de toutes les sources et des ruisseaux modernes, penché sur son urne avec mélancolie, mais avec bienveillance, comprenant véritablement -in temps el toutes les études qui y affinent ou qui en dérivent, sans l'insulter à tout moment pour le fini l< r ensuite, et sans l'exalter pour le ravaler l'instant d'après.
C'eût été là un emploi plus estimable, plus digne assurément d'une intelligence vouée et consacrée à l'Art, que d'échauffer, de monter les têtes, et, en suivant le flot qu'on croit conduire, d'agiter les peuples.
C'est alors que nul n'aurait pu lui reprocher ses liaisons avec les hommes de partis divers, qui seraient insensiblement venus à lui de tous les camps, et qu'il eût doucement dominés sans avoir à briser avec son passe, avec ses œuvres, et avec ses paroles gravées dans toutes les mémoires.
Les pronostics politiques auxquels il excellait, dégagés alors aussi de la personnalité et de l'humeur qui en corrompaient le sens, n'auraient point perdu le caractère qu'ils devaient avoir, et n'auraient paru que ce qu'ils étaient souvent au fond : les vues élevées d'un esprit qui a des ailes, et non des boutades, des menaces ou des vengeances.
Il n'eût certes point continué de siéger sous Louis-Philippe, et sous ce régime d'expédients, lequel, bien qu'utile peut-être et commandé sans doute par les circonstances, n'allait point avec la netteté de ses lignes et avec la pureté de son symbole; mais, en se retirant, il ne se fût point fait un chef de parti, un Vendéen posthume et inconséquent; il n'eut lancé ni la foudre ni la fange; il eût souhaité encore bonne fortune au Génie un peu voilé de la France; et, de plus en plus calme et méditatif, il eût accepté, sans le maudire comme il l'a fait, cet avenir démocratique imminent, mais capable encore, à le bien prendre, de science, de lettres, d'humanité et de toutes les sortes de gloires.
L'imagination outrée de mécomptes ne se fût point gendarmée une dernière fois contre la raison. L'auteur désabusé de V Essai sur les Révolutions aurait reparu peu à peu sous Fauteur vieillissant du Génie du Christianisme, mais sans ces contrastes violents, sans ces disparates où perçait l'humeur morose. Il n'aurait rien eu de l'ambitieux trompé et dépité, et n'aurait fait que nous offrir une figure de Goethe à la française, moins froide, plus animée dans sa majesté de patriarche, avec un nuage touchant de tristesse, avec des retours d'éclairs de jeunesse dans les yeux — un Gcethe-René, se ressouvenant et faisant ressouvenir de son Werther. Et ses Mémoires, moins amers, et non sans cesse refaits selon les arrangements de salon ou les lubies de chaque jour, n'auraient paru qu'à vingt ou vingt-cinq ans de là, après un juste intervalle de silence sur la tombe.
Tel est mon rêve et le Chateaubriand idéal, impossible sans doute, mais non pas indigne de l'autre, ni tout à fait chimérique, que j'aurais voulu. — « Que faites-vous? s'écrie une femme qui vient de me lire, vous lui ôtez tous ses défauts, ses défauts individuels et si français, si charmants : vous me faites un Chateaubriand-Grandisson, un Chateaubriand à la Washington; celui-là m'ennuierait; je préfère et je veux mon Chateaubriand tel quel :
Que dis-je? tel qu'il est, le monde l'aime encore.
— A la bonne heure; je n'ai rien à répondre, si le monde l'aime encore comme cela; mais je craignais que, tel qu'il s'est trop montré, sous sa seconde
el troisième forme, le monde ne l'aimât plus. Et le poète en Chateaubriand, ce premier type, ce père de qui nous émanons, je tiens non seulement à ce qu'on l'admire, mais à ce qu'on l'aime toujours. (Chateaubriand et son groupe, t. II.)
influence des littératures étrangères sur l'école romantique
M. William Reymond, ancien bibliothécaire de l'Académie de Lausanne, ayant publié à Berlin en 1804, sous le titre de Corneille, Shakspeare et Gœthc, une Étude sur l'influence anglo-germanique en France au xixe siècle, voulut bien me demander de lui écrire une Lettre qu'il pût joindre à son livre en manière de Préface. Je lui répondis :
« Mon cher Monsieur,
» Vous me demandez de vous adresser quelques considérations à l'occasion du livre que vous imprimez en ce moment et que vous m'avez permis de lire à l'avance. Le temps me manque pour développer ce qu'on appelle des considérations, et je ne pourrai que vous exprimer en bien peu de mois mon approbation pour votre consciencieux travail et y joindre quelques remarques de détail sur deux ou trois points.
» J'estime qu'il est très utile de faire ce que vous avez entrepris, c'est-à-dire de chercher à mesurer et à évaluer avec précision les effets de l'influence germanique sur notre rénovation littéraire et poétique du xixe siècle. Il était bon que cette rénovation littéraire fût considérée non plus de chez nous et du centre, mais du dehors et d'au delà du Rhin, et qu'elle fût regardée et jugée par quelqu'un qui nous connût bien sans être des nôtres, qui fût de langue et de culture françaises, sans être de la nation même. La Suisse française, Genève et notre chère Lausanne m'ont toujours paru de parfaits belvédères pour nous bien observer et pour nous étudier dans nos vrais rapports avec l'Allemagne. Pour nous, mon cher monsieur, vous avez un avantage de plus, vous êtes venu habiter parmi nous; vous avez été de Paris; vous êtes aujourd'hui de Berlin : demain, je l'espère bien, vous nous reviendrez et vous serez de Paris. •
» Cela n'empêche pas qu'en vous lisant et en me reportant à mes souvenirs, je ne me sois fait quelques objections çà et là sur la mesure exacte selon laquelle vous jugez certains hommes. Ces différences légères de jugements s'expliquent au reste très bien : vous voyez la plupart de nos littérateurs et poètes dans leur ensemble et dans une sorte de raccourci; nous, nous les avons vus à l'œuvre au jour le jour et dans leur développement continu.
» Pour ne prendre qu'un nom célèbre, je suis bien persuadé que, si un heureux hasard vous avait procuré avec M. Villemain une rencontre et une conversation comme celles que vous avez eues avec
M. Cousin, vous auriez singulièrement modifié l'idée qu'on doit se former, pour être juste, d'un critique aussi éloquent, qui a su et entrevu tant de choses, qui nous a ouvert ou entr'ouvert tant d'horizons.
» J'ai beaucoup connu et fréquenté, dans les premières années de leur éclosion féconde, les talents et les génies de l'école dite romantique, et je puis dire que j'ai vécu familièrement avec la plupart. Ce que je puis vous attester, c'est que les imitations de littérature étrangère, et particulièrement de l'Allemagne, étaient moins voisines de leur pensée qu'on ne le supposerait à distance. Ces talents étaient éclos et inspirés d'eux-mêmes et sortaient bien en droite ligne du mouvement français inauguré par Chateaubriand. Madame de Staël, avec sa veine particulière de romantisme, n'était pour eux que très accessoire. Je parle en ce moment de Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, etc. Aucun des grands poètes romantiques français ne savait l'allemand ; et parmi ceux qui les approchaient, je ne vois que Henri Blaze, très jeune alors, mais déjà curieux et au fait, et aussi Gérard de Nerval, qui de bonne heure se multipliait et était comme le commis voyageur littéraire de Paris à Munich. Goethe était pour nous un demi-dieu honoré et deviné plutôt que bien connu. On n'allait pas chez lui, à "Weimar, avec David d'Angers, pour s'inspirer, mais pour lui rendre hommage. Victor Hugo, par moments si Espagnol de génie, lisait beaucoup moins d'auteurs espagnols que l'on ne croirait; il avait dans sa biblio- Ibèque très peu nombreuse (si tant est qu'il eût une bibliothèque) Le Romancero, traduit par son frère
Abel Hugo. Il avait surtout daus l'imagination ses graves et hauts souvenirs d'enfance qui lui ont imprimé, comme on Ta dit heureusement, un premier pli si grandiose, et qui ont fait de lui « un grand d'Espagne de première classe en poésie1 ».
» Lamartine, parfaitement étranger à l'Allemagne, savait l'Italie et comprenait ses harmonieux poètes, le Tasse, Pétrarque. Il y a du Tasse, du chantre mélodieux d'Armide, dans le premier Lamartine. Quant à Byron lui-même, bien qu'il lui adressât des Épitres, Lamartine ne s'en inquiétait que d'assez loin et pour le deviner, pour le réfuter bien vaguement plutôt que pour l'étudier et pour le lire. Il lisait Byron, soyez-en sûr, bien moins dans le texte anglais que dans ses propres sentiments à lui et dans son âme.
» En un mot, les vrais poètes de cette époque et de ces origines romantiques françaises sentaient et chantaient d'après eux-mêmes, bien plus qu'ils ne songeaient à imiter et à étudier. Et c'est pour cela qu'ils ont mérité à leur tour d'être imités. Ils avaient la source de l'originalité bien supérieure à toutes les préoccupations et les acquisitions d'école. Sans doute, un peu plus tard et quand on en vint au théâtre, il y eut un effort direct d'importation de Shakspeare. Alfred de Vigny et Emile Deschamps s'y appliquèrent. Mais encore, dans leur pensée, cette importation de Shakspeare ne venait là que comme machine de guerre et pour battre en brèche la muraille classique. Une fois la brèche faite, c'était