Expression de M. Paul de Saint-Victor
avec des œuvres originales que l'on comptait bien entrer et se loger au cœur de la place. Alfred de Vigny, une fois la glace rompue, fit Chatterton. Et quant à Victor Hugo, il dédaigna toujours l'imitation. Il était trop plein de soi et de ses sujets pour l'admettre.
» Même lorsqu'on imitait, il y avait une certaine ignorance première, une demi-science qui prêtait à l'imagination et lui laissait de sa latitude. Lorsque Mérimée publia sa Clara Gazul, il ne connaissait l'Espagne que par les livres, et il ne la visita que plusieurs années après. Il lui est arrivé de dire, je crois, que s'il l'avait connue dès lors il n'aurait pas fait son premier ouvrage. Eh bien, tout le monde et lui-même y auraient perdu.
» Ce n'est qu'un peu plus tard et à un second temps que la critique est née véritablement ou s'est introduite au sein de ce groupe des poètes romantiques. Je suis peut-être celui qui y ai le plus contribué; mais je dois vous dire que Lamartine, Victor Hugo, de Vigny, sans me désapprouver et tout en me regardant faire avec indulgence, ne sont jamais beaucoup entrés dans toutes les considérations de rapports, de filiations et de ressemblances, que je m'efforçais d'établir autour d'eux.
» Moi-même, s'il m'est permis de me citer comme poète, tout en professant et même en affichant l'imitation des poètes anglais et des lakistes, je vous • 'tonnerais si je vous disais combien je les ai devinés comme parents et frères aînés, bien plutôt que je D6 Les ai connus d'abord et étudiés de près. C'était pour moi comme une conversation que j'aurais
suivie en me promenant dans un jardin, de l'autre côté de la haie ou de la charmille : il ne m'en arrivait que quelques mots qui me suffisaient et qui, dans leur incomplet, prêtaient d'autant mieux au rêve.
» Charles Nodier, mon prédécesseur et qui a tant parlé Werther et Allemagne, l'arrangeait encore plus à sa fantaisie et ne la voyait qu'à travers la brume ou l'arc-en-ciel : il ne savait pas l'allemand.
» Alfred de Musset, le plus jeune d'entre tous, que je n'ai point nommé jusqu'ici et à dessein, mériterait un article à part. 11 y aurait pour lui une exception à faire : son imagination, à l'origine, s'imprégnait sensiblement de ses lectures; le poème ou le roman qu'il avait feuilleté la veille n'était pas du tout étranger à la chanson ou au caprice du lendemain. 11 a visiblement songé à imiter Byron, il lui a pris de son ton, de son air et de l'allure de ses stances; il s'est souvenu tantôt d'Ossian, tantôt de Leopardi et de bien d'autres; mais certainement aussi il s'en est encore plus inspiré que souvenu; l'écho d'une pensée étrangère, en traversant cette âme et cet esprit de poète si français, si parisien, devenait à l'instant une voix de plus, une voix toute différente, ayant son timbre à soi et son accent. L'imitation, chez lui, est enlevée d'une aile si légère que bientôt elle disparait, et on ne la distingue plus. Le motif saisi au vol se tranformait aussitôt. Il causait avec Henri Heine à la rencontre bien plus qu'il ne le lisait. Il savait l'italien et l'anglais, c'était tout; pas un mot d'allemand.
» Tout ceci, cher monsieur, est pour maintenir,
au milieu des imitations apparentes et des influences plus ou moins directes que vous démêlez très bien, l'originalité bien native pourtant de nos anciens amis, la veine naturelle et propre à cette famille romantique française qui a et gardera sa physionomie entre toutes les autres écoles.
» Laissez-moi maintenant vous féliciter de tant d'observations fines et justes que je rencontre dans vos pages et vous remercier du flatteur témoignage de confiance que vous sollicitez de moi. » Paris, ce 2 novembre 1863.
(Nouveaux Lundis, t. IV, Appendice.)
LA RENAISSANCE POÉTIQUE DU XIXe SIÈCLE
Il y a bien quelque quarante ans que la rénovation poétique, qui est en pleine vogue à cette heure, a débuté chez nous dans les vers d'André Chénier, et a fait route latéralement dans la prose des Eludes, des Harmonies de la Nature, dans celle de Corinne, René, Obermann et des romans de Nodier, tous ces fils des Rêveries, toute cette postérité de Jean- Jacques. Mais ce n'est que depuis moins de quinze ans, c'est-à-dire depuis la mise au jour d'André Chénier et l'apparition des premières Méditations poétique*, ces deux portes d'ivoire de l'enceinte nouvelle, que notre poésie, à proprement parler, a trouvé sa langue, sa couleur et sa mélodie, telles que les réclamait l'âge présent, et qu'elle a pu exprimer ses sentiments les plus divers sur son véri-
table organe. Jusque-là, cette poésie, en ce qu'elle avait de particulier, et j'oserai dire d'essentiel, semblait décidément subalterne, inférieure à la prose, incapable dans ses vieilles entraves d'atteindre à tout un ordre d'idées modernes et d'inspirations, qui s'élargissait de jour en jour. Jean-Jacques, II. de Chateaubriand, Benjamin Constant et madame de Staël, essayant de s'exprimer en vers, m'ont toujours fait l'effet de Minerve, qui, voulant jouer de la flûte au bord d'une fontaine, s'y regarde et se voit si laide, qu'elle jette de dépit la flûte au fond des eaux. J'en demande pardon à ces admirables prosateurs qui, révérant l'art des vers dans Corneille, Racine et La Fontaine, comme une rareté ensevelie, désespéraient de le faire renaître. Ils avaient cent autres dons excellents; un seul, mais qui n'était pas le moindre, leur a manqué. M. de Musset a cavalièrement raison contre eux tous dans la stance suivante :
J'aime surtout les vers, cette langue immortelle. C'est peut-être un blasphème et je le dis tout bas; Mais je l'aime à la rage. Elle a cela pour elle, Que les sots d'aucun temps ' n'en ont pu faire cas, Qu'elle nous vient de Dieu, — qu'elle est limpide et belle, Que le monde l'entend et ne la parle pas.
1. Le poète oublie un peu trop que parmi les dépréciateurs de la rime et des vers sont Pascal, Malebranche, La Motte, et l'abbé Prévost (voir Je Pour et Contre, nombres 78, 79, 122, 146 et 147). Enfin il oublie encore que la manie de versifier a, de tout temps, été le lot de bien des sots proprement dits, sots fieffés à la Lemierre, à la Delrieu ou à la Viennet, qui poursuivent les gens de leurs rimes jusque dans la rue. 11 n'est pire fléau qu'un méchant poète, ni de plus acharné, sous prétexte qu'il parle la langue des dieux.
Or, depuis 1819, ce qu'on pourrait appeler l'école poétique française n'a pas cessé de marcher et de produire : son développement non interrompu se partage assez bien en trois moments distincts; on y compte déjà trois générations et comme trois rangées de poètes. De 1819 à 1824, sous la double influence directe d'André Chénier et des Méditations, sous le retentissement des chefs-d'œuvre de Byron et de Scott, au bruit des cris de la Grèce, au fort des illusions religieuses et monarchiques de la Restauration, il se forma un ensemble de préludes, où dominaient une mélancolie vague, idéale, l'accent chevaleresque, et une grâce de détails curieuse et souvent exquise. MM. Soumet et Guiraud appartiennent purement à cette phase de notre poésie, et en représentent, dans une espèce de mesure moyenne, les mérites passagers et les inconvénients. Deux autres talents plus fermes, qui s'y rapportent également, quoique issus du libéralisme, MM. Lebrun et de Latouche, l'un dans ses poèmes, l'autre dans ses trop rares élégies , réfléchissent aussi, avec une fidélité diverse, l'émotion et la teinte poétique de ce moment d'initiation, auquel M. Delavigne demeura , lui , complètement insensible. Déranger restait aussi tout à fait en dehors; mais il le pouvait, grâce à la maturité originale de son génie, au caractère expressément politique de sa mission, Il la spécialité unique de son genre. Les ^< condes Méditations, la Mort de Socrate, les prenions o4ee de M. Hugo, divers poèmes de M. de Vigny, datent et illustrent la période dont il s'agit; m;iis, a part M. de Lamartine qui l'avait ouverte,
ces autres poètes, plus jeunes, n'étaient pas arrivés à leur expansion définitive : ce ne fut guère que de 1824 à 1829, dans la seconde phase du mouvement que nous décrivons, qu'ils montèrent à leur rang, groupant autour d'eux et suscitant une génération fervente. Les principaux traits de cet autre moment si bien rempli furent la suprématie, le culte de lArt considéré en lui-même et d'une façon plus détachée, un grand déploiement d'imagination, la science des peintures, l'histoire entamée dramatiquement, évoquée avec souffle, comme dans le Cinq-Mars et le Cromwell, la reproduction expressive du moyen âge mieux envisagé, de Dante et de Shakspeare compris à fond; on perfectionna, on exerça le style; on trempa le rythme; la strophe eut des ailes; on se rapprochait en même temps de la vérité franche et réelle dans les tableaux familiers de la vie. Vers la fin, comme cela a été récemment indiqué à propos de M. Antony Deschamps1, on essayait d'infuser dans cette poésie pittoresque une philosophie platonicienne, dantesque, un peu alexandrine. Les tentatives passionnées du théâtre faisaient seules diversion à ces études intimes et délicieuses du moderne Musée.
Ces tentatives toutefois, en redoublant, commençaient à donner une direction assez divergente à plusieurs talents jusqu'alors unis, et l'école poétique était en plein train de se transformer par la force des choses, quand la révolution de Juillet, en éclatant brusquement, abrégea l'intervalle de transition,