‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 6 sur 68 · LE CRITIQUE AUXILIAIRE DE L'ÉCRIVAIN CRÉATEUR · texte numérisé non relu

LE CRITIQUE AUXILIAIRE DE L'ÉCRIVAIN CRÉATEUR

Il est pour la critique de vrais triomphes; c'est quand les poètes qu'elle a de bonne heure compris et célébrés, pour lesquels, se jetant dans la cohue, elle n'a pas craint d'encourir d'abord risées et injures, grandissent, se surpassent eux-mêmes, et tiennent au delà des promesses magnifiques qu'elle, critique avant-courrière, osait jeter au public en leur nom. Car, loin de nous de penser que le devoir et l'office de la critique consistent uniquement à venir après les grands artistes, à suivre leurs traces lumineuses, à recueillir, à ranger, à inventorier leur héritage, à orner leur monument de tout ce qui peut le faire valoir et l'éclairer! Cette critique-là sans doute a droit à nos respects; elle est grave, savante, définitive; elle explique, elle pénètre, elle fixe et consacre des admirations confuses, des

i. C'est ici, comme il l'explique lui-même dans un morceau cité quelques pages plus loin, le premier moment, la première phase de la critique de Sainte-Beuve.

beautés en partie voilées, des conceptions difficiles à atteindre, et aussi la lettre des textes quand il y a lieu. Aristarque pour les poèmes homériques, Tieck pour Shakespeare, ont été, dans l'antiquité et de nos jours, des modèles de cette sagacité érudite appliquée de longue main aux chefs-d'œuvre de la poésie : vesiigia semper adora/ Mais outre cette critique réfléchie et lente des Warton, des Ginguené, des Fauriel, qui s'assied dans une silencieuse bibliothèque, en présence de quelques bustes à demi obscurs, il en est une autre plus alerte, plus mêlée au bruit du jour et à la question vivante, plus armée en quelque sorte à la légère et donnant le signal aux esprits contemporains. Celle-ci n'a pas la décision du temps pour se diriger dans ses choix; c'est ellemême qui choisit, qui devine, qui improvise; parmi les candidats en foule et le tumulte de la lice, elle doit nommer ses héros, ses poètes; elle doit s'attacher à eux de préférence, les entourer de son amour et de ses conseils, leur jeter hardiment les mots de gloire et de génie dont les assistants se scandalisent, faire honte à la médiocrité qui les coudoie, crier place autour d'eux comme le héraut d'armes, marcher devant leur char comme l'écuyer :

Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique, Toi la lance, moi les coursiers.

Quand la critique n'aiderait pas à ce triomphe du poète contemporain, il s'accomplirait également, je n'en doute pas, mais avec plus de lenteur et dans de plus rades traverses. Il est donc bon pour le

génie, il est méritoire pour la critique qu'elle ne tarde pas trop à le discerner entre ses rivaux et à le prédire à tous, dès qu'elle Ta connu. Il ne manque jamais de critiques circonspects qui sont gens, en vérité, à proclamer hautement un génie visible depuis dix ans; ils tirent gravement leur montre et vous annoncent que le jour va paraître, quand il est déjà onze heures du matin. Il faut leur en savoir gré, car on en pourrait trouver qui s'obstinent à nier le soleil, parce qu'ils ne l'ont pas prévu; mais pourtant si le poète, qui a besoin de la gloire, ou du moins d'être confirmé dans sa certitude de l'obtenir, s'en remettait à ces agiles intelligences dont l'approbation marche comme l'antique châtiment, pede pœna claudo, il y aurait lieu pour lui de défaillir, de se désespérer en chemin, de jeter bas le fardeau avant la première borne, comme ont fait Gilbert, Chatterton et Keats. Lors même que la critique, douée de l'enthousiasme vigilant, n'aurait d'autre effet que d'adoucir, de parer quelques-unes de ces cruelles blessures que porte au génie encore méconnu l'envie malicieuse ou la gauche pédanterie; lorsqu'elle ne ferait qu'opposer son antidote au venin des Zoïles, ou détourner sur elle une portion de la lourde artillerie des respectables revieivers, c'en serait assez pour qu'elle n'eût pas perdu sa peine, et qu'elle eût hâté efficacement, selon son rôle auxiliaire, l'enfantement et la production de l'œuvre. Après cela, il y aurait du ridicule à cette bonne critique de se trop exagérer sa part dans le triomphe de ses plus chers poètes; elle doit se bien garder de prendre les airs de la nourrice des

anciennes tragédies. Diderot nous parle d'un éditeur de Montaigne, si modeste et si vaniteux à la fois, le pauvre homme, qu'il ne pouvait s'empêcher de rougir quand on prononçait devant lui le nom de l'auteur des Essais. La critique ne doit pas ressembler à cet éditeur. Bien qu'il y ait eu peut-être quelque mérite à elle de donner le signal et de sonner la charge dans la mêlée, il ne convient pas qu'elle en parle comme ce bedeau si fier du beau sermon qu'il avait sonné. La critique, en effet, cette espèce de critique surtout, ne crée rien, ne produit rien qui lui soit propre; elle convie au festin, elle force d'entrer. Le jour où tout le monde contemple et goûte ce qu'elle a divulgué la première, elle n'existe plus, elle s'anéantit. Chargée de faire la leçon au public, elle est exactement dans le cas de ces bons précepteurs dont parle Fontenelle, qui travaillent à se rendre inutiles, ce que le prote hollandais ne comprenait pas.

Toutefois, pour être juste, il reste encore à la critique, après le triomphe incontesté, universel, du génie auquel elle s'est vouée de bonne heure, et dont elle voit s'échapper de ses mains le glorieux monopole, il lui reste une tâche estimable, un souci attentif et religieux : c'est d'embrasser toutes les parties de ce poétique développement, d'en marquer la liaison avec les phases qui précèdent, de remettre dans un vrai jour l'ensemble de l'œuvre progressive, dont les admirateurs plus récents voient trop en saillie les derniers jets. Mais elle doit elle-même se défier d'une tendance excessive à retrouver tout l'homme dans ses productions du

début, à le ramener sans cesse, des régions élargies où il plane, dans le cercle ancien où elle Ta connu d'abord, et qu'elle préfère en secret peut-être, comme un domaine plus privé; elle a à se défendre de ce sentiment d'une naturelle et amoureuse jalousie qui revendique un peu forcément pour les essais de l'artiste, antérieurs et moins appréciés, les honneurs nouveaux dans lesquels des admirateurs nombreux interviennent. Et, d'autre part, comme ces admirateurs plus tardifs, honteux tout bas de s'être fait tant prier, et n'en voulant pas convenir, acceptent le grand écrivain dans ses dernières œuvres au détriment des premières qu'ils ont peu lues et mal jugées, comme ils sont fort empressés de le féliciter d'avoir fait un pas vers eux, public, tandis que c'est le public qui, sans y songer, a fait deux ou trois grands pas vers lui, il est du ressort d'une critique équitable de contredire ces points de vue inconsidérés et de ne pas laisser s'accréditer de faux jugements. Les grands poètes contemporains, ainsi que les grands politiques et les grands capitaines, se laissent malaisément suivre, juger et admirer par les mêmes hommes dans toute l'étendue de leur carrière. Si un seul conquérant use plusieurs générations de braves, une vie de grand poète use aussi, en quelque sorte, plusieurs générations d'admirateurs; il se fait presque toujours de lustre en lustre comme un renouvellement autour de sa gloire. Heureux qui, l'ayant découverte et pressentie avant la foule, y sait demeurer intérieur et fidèle, la voit croître, s'épanouir et mûrir, jouit de son ombrage avec tous, admire ses inépuisables fruits, comme

aux saisons où bien peu les recueillaient, et compte avec un orgueil toujours aimant les automnes et les printemps dont elle se couronne!

(Portraits contemporains, t. I, article sur Victor Hugo, 1831.)

Page 1