L'ÉCRITURE PITTORESQUE
La partie pittoresque domine chez MM. de Goncourt; ils ont eu toute raison de mettre le mot Sensations au titre de leur livre : ce sont de vrais tableaux à la plume qu'ils font. Il y aurait bien à dire sur cet empiétement formidable d'un art sur l'autre, sur cette invasion à outrance de la peinture pure dans la prose. On hésite, quand on lit ceux qui sont maîtres en ce genre excessif, à venir protester contre de si savants et parfois de si séduisants abus. Il Le faudrait faire pourtant une bonne fois, ne fûtce que pour écarter et décourager les imitateurs et
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les disciples. La peinture est tellement l'art par excellence pour MM. de Goncourt , que dans la musique elle-même, ils le confesssent, — dans un concert, — ce qu'ils en aiment surtout, ce n'est pas ce qui s'y entend, c'est ce qu'ils y voient; c'est de regarder à la ronde les femmes qui écoutent, chacune à sa manière, d'un air différent : et ils nous font de toutes ces attitudes de femmes rayonnantes, languissantes, les lèvres entr'ouvertes, le col penché, le plus délicieux crayon. Ne pouvant tout citer, j'y renonce.
J'accepte les individualités telles qu'elles sont et qu'elles se marquent, surtout lorsqu'elles sont le produit extrême d'une éducation longue, délicate, appropriée. MM. de Goncourt sont des spécialistes trop distingués pour qu'on essaye (ce qui serait d'ailleurs bien superflu) de les détourner un seul instant de leur ligne et de leur voie; elle est la leur, ils se la sont faite, et ils ont certes droit de la tenir et de la garder : je ne voudrais, si j'avais à leur donner conseil, que les conseiller dans leur sens même et avec l'intelligence de leur direction. Eh bien! le genre admis , il y a excès. J'en veux citer un exemple. A un endroit ils nous montrent une entrée de bal, un défilé de femmes au moment où elles arrivent dans le salon : il y en a sia?, six profils de suite décrits par eux avec un art, un soin, une ciselure, une miniature des plus achevées; mais les peintres écrivains ont beau faire, ils ont beau dire, ils ont beau multiplier et différencier les comparaisons de médaillons et de camées, je ne me fais pas une idée distincte de ces six têtes, je les confonds
malgré moi : six, c'est trop pour mon imagination un peu faible; la prose n'y suffit pas : j'aurais besoin d'avoir les objets mêmes sous les yeux. Ici la confusion des moyens d'expression entre un art et l'autre est sensible.
El cependant, c'est grâce à cette méthode, à ce genre de procédé, il faut bien le reconnaître, que j'obtiens en littérature des tableaux et des paysages comme on n'en avait pas auparavant : ainsi, sans sortir de ce volume, cette exacte, rebutante et saisissante description des Petits-Ménages, rue de Sèvres; — ainsi la vue, l'impression, l'odeur même d'une salle d'hôpital, dans Sœur PliUomène\ — ainsi, dans Renée Mauperin, le frais rivage de la Seine à l'île Saint-Ouen, et, dans Germinie Lacerteux, le coucher du soleil à la chaussée de Clignancourt : ce sont des Études sur place, d'après nature, d'un rendu qui délie la réalité. Il faut donc se bien garder d'abjurer le talent qu'on a acquis, le sens particulier qu'on a aiguisé, l'instrument subtil et sûr dont la main sait tous les secrets, mais aviser seulement à l'appliquer là où il porte à propos et où il atteint son effet. Voici une page que je trouve parfaite en son genre : lisez haut, lisez bien, accentuez et scandez chaque mot, chaque membre de phrase, comme Jean-Jacques le voulait pour son monologue de PypmaUen, et vous sentirez quelle est, en ce genre de pittoresque écrit, l'habileté de MM. de Concourt :
Sepl heures du soir. Le ciel est bleu pale, d'un bleu
que v«-rt, comme si une émeraude y était fondue;
Là-àesfliu marchent doucement, d'une marche harrno-
nieuse et lente, des masses de petits nuages balayés, ouateux et déchirés, d'un violet aussi tendre que des fumées dans un soleil qui se couche; quelques-unes de leurs cimes sont roses, comme des hauts de glacier, d'un rose de lumière. Devant moi, sur la rive en face, des lignes d'arbres, à la verdure jaune et chaude encore de soleil, trempent et baignent dans la chaleur et la poussière des tons du soir, dans ces glacis (For qui enveloppent la terre avant le crépuscule. Dans l'eau, ridée par une botte de paille qu'un homme trempe au lavoir pour lier l'avoine, les joncs, les arbres, le ciel, se reflètent avec des solidités denses, et sous la dernière arche du vieux pont, près de moi, de l'arc de son ombre se délache la moitié d'une vache rousse, lente à boire, et qui, quand elle a bu, relevant son mufle blanc bavant de fils d'eauT regarde.
Une telle page, assurément, est ce qu'on attend le moins d'un littérateur : elle semble détachée de l'album d'un peintre, d'un Troyon consciencieux, sincère, qui ne marcherait point sans son carnet. Elle ne s'adresse, dans sa perfection de détails, qu'aux gens du métier. Pour les autres, pour le grand nombre de lecteurs, instruits même et cultivés, et plus ou moins gens de goût, cette vache toute seule, cette moitié de vache ne dit pas assez. On préférera toujours un sentiment mêlé à la pure peinture, quelque chose comme ce qu'ont fait Virgile et Lucrèce parlant de ces mêmes animaux. La page de MM. de Goncourt vient précisément de me faire relire le tableau de Lucrèce, nous montrant la génisse à qui l'on a enlevé son jeune veau pour l'immoler aux autels : elle cherche partout et regarde également le ciel, l'horizon, l'immensité, d'un œil vague, mais dans un sentiment désolé indctini?sable, Omnia convïsem oculis loca.... Oh! qu'il est
bon de relire quelquefois les anciens dans leurs grandes sources! on y voit le sentiment humain mêlé aux paysages, même à ceux où l'homme semble absent. On voit en quoi le poète peut rivaliser véritablement avec le peintre et prendre à son tour ses avantages sur lui. Autrement, en faisant le peintre pur, en essayant de jouter à armes inégales, c'est-àdire la plume à la main, on peut se signaler, briller, faire des prouesses et des tours de force, mais en définitive on est toujours battu.
On ne peut pourtant pas s'inquiéter à tout jamais des anciens, je le sais, et les avoir sans cesse interposés entre son objet et soi. Aussi voudrais-je que l'artiste ne s'en souvînt que de loin, pour lui-même et pour sa gouverne, sans le laisser paraître. Et, par exemple, pour ne pas sortir du détail du style, MM. de Goncourt ont dit : « L'épithète rare, voilà la marque de l'écrivain ». Ils ont raison, à la condition que l'épithète rare ne soit pas toujours le ton pris sur la palette. Il est des épithètes rares de plus d'une espèce. On ne se figure pas l'effet heureux que produit dans une description toute physique, au milieu des couleurs qui viennent du dehors, quelques-uns de ces reflets sentis qui partent du dedans. L'épithète morale et métaphysique a souvent sa magie que des milliers d'adjectifs chatoyants ne produiraient pas. Bernardin de Saint-Pierre, admiré par MM. de Goncourt, le savait bien; Sénancour-Obermann le savait aussi; Maurice de Guérin, qu'ils critiquent en passant et qu'ils ne prennent que p;ir un de ses défauts, ne l'ignorait pas.
Et puis l'épithète rare n'est pas tout. Si j'osais, si
j'en avais le temps, si c'était le lieu, j'aimerais à faire une petite dissertation là-dessus, qui tiendrait quelque peu de l'Addison et du Quintilien, qui ne serait qu'à demi pédante, qui ne sentirait pas trop l'école. L'épithète, toujours l'épithète! Pourquoi pas le nom aussi? Pourquoi pas le verbe quelquefois1? Pourquoi pas le tour et l'harmonie? 11 ne saurait y avoir rien d'exclusif chez ceux qui n'ont pour peindre que des mots et des syllabes. Tout est bon au peintre écrivain pour arriver, non au fac-similé direct des choses (toujours impossible par un coin et toujours infidèle), mais à l'impression pleine et juste qu'il veut en laisser.
Assez de critiques et de chicanes comme cela! Nous devons à MM. de Goncourt et à leur procédé, j'ai hâte enfin de le dire, bien des croquis, bien des esquisses franches, de petites eaux-fortes qu'eux seuls ont faites et que d'autres plus circonspects, plus soucieux du passé, n'auraient osé faire. Ils sont loin d'ailleurs d'être toujours des réalistes purs; ils
1. Ainsi, dans Virgile, dans la IXe Églogue, quand les deux bergers chantent en marchant, l'un d'eux propose à l'autre de s'arrêter à mi-chemin en vue du tombeau de Bianor, ou bien, s'ils craignent que la pluie n'arrive au tomber de la nuit, de poursuivre leur route vers la ville en chantant toujours :
Aut, si nox pluviam ne colligat ante, veremur...
« Si nous craignons que la nuit ne rassemble la pluie... » Quel mot plus juste! qui n'a observé que la pluie, qui est comme tenue en suspension dans l'air tant que le soleil est sur l'horizon, se met souvent à tomber vers six heures du soir! Virgile a résumé tout cela d'un mot et dans une im\ge : Nox pluviam ne colligat ante... Voilà le verbe rare qui marque le talent tout autant que ferait une épithète.
ont de la fantaisie, et ils savent y mêler du sentiment. La fantaisie revient même si souvent dans ce recueil que ce mot (Fantaisies) devrait avoir place dans le titre entre Idées et Sensations.
(Nouveaux Lundis, t. X, article sur MM. DE Goncourt, 1865).
L ART POUR INITIES
Une des pensées de MM. de Goncourt est celle-ci :
« Malheur aux productions de fart dont toute la beauté n'est que pour les artistes!... » Voilà une des plus grandes sottises qu'on ait pu dire : elle est de d'Alembert. »
Oh! ici il y aurait toute une bataille en règle à livrer. D'Alembert, en demandant à l'art de sortir du cercle des initiés et des intimes, a-t-il dit là, réellement, une si grande sottise? Toute la question, la question principale du moins, que soulèvent plusieurs dos dernières productions de MM. de Goncourt, pourrait se résumer en ce point délicat; leur théorie elle-même est en cause. Hommes d'observation, de sincérité et de hardiesse, ils se - .nt fait une doctrine à leur usage : ils se sont dit de ne pas répéter ce qui a été dit et fait par d'autres; ils vont au vif dans leurs tableaux, ils pénètrent jusqu'au fond et aux bas-fonds; ils lient noter la réalité jusqu'à un degré où on ne lav.-iit pas fait encore; ils tiennent, par exemple, pier el h reproduire la conversation du jour et du moment, les manions de dire et de parler si
différentes de la façon d'écrire, et que les auteurs, d'ordinaire, ne traduisent jamais qu'incomplètement, artificiellement; ils ne reculent pas au besoin devant la bassesse des mots, fussent-ils dans une jolie bouche, et du jargon tout pur, confinant à l'argot; ils imitent, sans rien effacer, sans faire grâce de rien; ils haïssent la convention; avant tout, pas d'école : « Aussitôt qu'il y a l'école de quelque chose, ce quelque chose n'est plus vivant. » Ils haïssent la fausse image et le ponsif du beau : « Il y a un beau, disent-ils, un beau ennuyeux, qui ressemble à un pensum du beau. » Très bien. Je les comprends, je les approuve, je les suis volontiers, ou à très peu près, jusque-là. Ils ne craignent pas la crudité quand il le faut. Très bien, passe encore! Mais ne la recherchent-ils point parfois? N'isolent-ils point comme à plaisir ce qui est extrême et pénible dans l'impression causée, ce qui est exclusivement vrai d'une vérité triste, nue, affreuse? Ne forcent-ils pas le réel en le découpant de la sorte? Ne lui donnent-ils pas un relief sans accompagnement ni contre-parlie? Ne s'abstiennent-ils pas, avec une rigueur qui est, certes, de la force, mais qui ressemble parfois à une gageure, de tout ce qui pourrait adoucir, compenser l'effet produit, non pas l'amortir, mais le racheter et consoler à côté le regard (témoin Germinie Lacerleux)? Eh bien! l'art, parce qu'il doit surtout satisfaire les artistes, c'est-àdire les connaisseurs, doit-il donc se condamnerainsi à ne plaire qu'à eux, à eux seuls, à déplaire nécessairement aux bourgeois (ce mot va loin), à la moyenne du public, à l'ensemble d'une société, à nos sem-
blables? Je ne le pense pas, et d'Alembert, en exprimant la pensée que relèvent avec un tel dédain nos jeunes amis, n'a fait qu'exprimer quelque chose de sensé et d'humain, qui n'est sans doute pas l'essentiel et le propre de l'art, mais qui ne saurait non plus être incompatible avec lui. On a beau être artiste jusqu'au bout des ongles, on est d'un temps, d'une époque; on exprime les choses avec art et talent, pour être, apparemment, en sympathie avec quelqu'un, avec le plus d'amateurs ou d'admirateurs possible. Pourquoi limiter à l'avance ce nombre? Pourquoi repousser, de propos délibéré, des natures, même incomplètes, qui ne demandent qu'à être attirées et à venir à vous par de certaines qualités qui sont en vous et qui ne sont pas absentes en elles? Pourquoi se retrancher, s'interdire à soi et aux autres, quand il y a lieu, l'agrément, l'émotion bienfaisante et salutaire? Quelle lâcheté ou quelle sottise y a-t-il à désirer que l'artiste, supérieur aux autres par ses moyens d'expression, reste d'ailleurs un homme autant qu'il se peut?
Mais que fais-je? Je me juge moi-même en parlant de la sorte : je me classe parmi les lettrés plus que parmi les artistes. Voilà que je suis éclectique aussi l.
(Nouveaux Lundis, ib.)
1. Et puisque j'ai commencé de me découvrir, je ne m'arrêterai pas en si beau chemin et j'achèverai, s'il le faut, de me perdre dans l'esprit de beaucoup de mes contempoi.iins ci des plus chers: oui, en manière de gont, j'ai, je l'avoue, un grand faible, j'aime ce qui est agréable.