‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 56 sur 68 · LE GOUT DE L INACHEVE · texte numérisé non relu

LE GOUT DE L INACHEVE

Nos idées sur les poètes ont changé presque entièrement depuis quelques années. Ce n'est plus la question classique ou romantique, si vous le voulez; il s'agit de bien autre chose que d'une cocarde, que des coupes et des unités, — des formes et des couleurs : — il s'agit du fond même et de la substance de nos jugements, des dispositions et des principes habituels en vertu desquels on sent et l'on est affecté. Pourrai-je réussir à bien rendre cet état nouveau, cette direction devenue presque générale des esprits? Autrefois, durant la période littéraire régulière, dite classique, on estimait le meilleur poète celui qui avait composé l'œuvre la plus parfaite, le plus beau poème, le plus clair, le plus agréable à lire, le plus accompli de tout point, YÉnéide, la Jérusalem, une belle tragédie. Aujourd'hui on veut autre chose. Le plus grand poète pour nous est celui qui, dans ses œuvres, a donné le plus à imaginer et à rêver à son lecteur, qui l'a le plus excité à poétiser lui-même. Le plus grand poète n'est pas celui qui a le mieux fait : c'est celui qui suggère le plus, celui dont on ne sait pas bien d'abord tout ce qu'il a voulu dire et exprimer, et qui vous laisse beaucoup à achever à votre tour. Il n'est rien de tel, pour exalter et nourrir l'admiration, que ces poètes inachevés et inépuisables; car on veut dorénavant que la poésie soit dans le lecteur presque autant que dans l'auteur. Depuis que la critique

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est née et a grandi, qu'elle envahit tout, qu'elle renchérit sur tout, elle n'aime guère les œuvres de poésie entourées d'une parfaite lumière et définitives; elle n'en a que faire. Le vague, l'obscur, le difficile , s'ils se combinent avec quelque grandeur, sont plutôt son fait. ïl lui faut matière à construction et à travail pour elle-même. Elle n'est pas du tout fâchée, pour son compte, d'avoir son écheveau à démêler, et qu'on lui donne de temps en temps, si je puis dire, un peu de fil à retordre. Il ne lui déplaît pas de sentir qu'elle entre pour sa part dans une création. Quand une fois je les ai vues et admirées dans leur pureté de dessin et dans leur contour, qu'ai-je tant à dire de Didon et d'Armide, de Bradamante ou de Clorinde, d'Angélique ou d'Herminie? Parlez-moi de Faust, de Béatrix, de Mignon, de Don Juan, d'Hamlet, de ces types à double et triple sens, sujets à discussion, mystérieux par un coin, indéfinis, indéterminés, extensibles en quelque sorte , perpétuellement changeants et muables; parlez-moi de ce qui donne motif et prétexte aux raisonnements à perte de vue et aux considérations sans fin. Quand on a lu le Lutrin ou Athalie, l'esprit s'est récréé ou s'est élevé, on a goûté un noble ou un fin plaisir; mais tout est dit, c'est parfait, c'est fini, c'est définitif; et après... Il h y a pas là de canevas; cela paraît bien court. Il s mble même que les habiles et parfaits auteurs de cheffs-d'tBBYre l'aient compris tout les premiers; car, leur œuvre achevée, ils détendaient leurs esprits, ils baissaient le ton, ils n'étaient plus les mêmes. Lear conversation ne portait pas au delà d'un cercle

borné. Leur tous-les-jours était assez ordinaire. — Non, il ne l'était pas autant qu'on ne le croirait, et cette simplicité, cette vertu, cette prud'homie touchante de Racine, couronnée d'une belle et douce mort, est-ce donc chose si ordinaire?

(Conclusion d'un article sur Racine, Nouveaux Lundis, t. X, 1865.)

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