UN PORTRAIT DE PHILOSOPHE
Et d'abord ce philosophe, cet investigateur des grands problèmes vit seul, sans famille, sans enfants, dans une chambre ou deux, à un étage supérieur où les bruits de la rue n'arrivent pas; il habite assez près des toits, comme le philosophe de La Bruyère.
Chimiste ou astronome, ou critique polyglotte, aimant à se poser toutes les questions, il agite surtout celle qui est la principale aujourd'hui et sur laquelle l'effort des esprits élevés est le plus grand,
1. C'est à propos des craintes exprimées par M. Guizot sur le progrès des doctrines naturalistes, que Sainte-Beuve a été amené à résumer sous celte forme quelques-unes de ses idées essentielles. - Pour concilier à mon tour, dit-il, ma sincérité avec les convenances, je ne trouve rien de mieux que de venir montrer le portrait d'un philosophe pur, d'un savant, et d'un critique de bonne foi qui ne recule devant aucun problème, devant aucune solution, devant aucune absence de solution. Le portrait ne sera ni flatté, ni noirci : je lâcherai seulement qu'il soit fidèle, et qu'il exprime la parfaite idée de l'esprit critique en ces matières, tel que je le conçois. »
la question des origines. D'où l'homme, d'où la planète, d'où ce système solaire tout entier, qui est le nôtre, sort-il et vient-il, et comment les choses se sont-elles formées? Par quel mouvement continué durant des milliers et des millions de siècles un fragment, un tourbillon de la substance universelle est-il devenu le commencement de ce que nous voyons? Pourquoi le premier noyau, qui impliquait et enfermait déjà tous les germes à venir? Comment les eaux, les mers et cette vie immense qui y flotte, plus aveugle, plus sourde, plus disséminée qu'ailleurs? Pourquoi l'herbe un jour? Pourquoi el comment l'animal terrestre, l'habitant des airs, la faune première? Pourquoi l'homme, ou une première succession de races diverses, variées, graduées, déjà humaines?
Et lorsque après une période, une série de périodes incommensurables, l'homme paraît, quel était cet homme d'abord? Combien misérable, combien désarmé ! et par quelle suite laborieuse et lente d'inventions, de hasards heureux, d'industrie et de luttes, par quelles horribles scènes d'entre-mangeries et de massacres, il a dû commencer à se frayer la route, à déblayer et à marquer sa place sur cette terre humide encore et à peine habitable, dont il sera un jour le roi! 0 mes parents pauvres de ces tout premiers temps du monde, de ces âges sans nom et si obscurément prolongés, je ne rougis pas de vous! On en est sorti enfin : les cités commencent; on invente la justice; les premiers législateurs font parler les dieux. Des races choisies s'entretiennent, se cultivent, se des-
sinent hardiment, héroïquement, sous le soleil.
Le savant étudie tout; il cherche; il recueille les moindres vestiges, ceux que procurent de temps en temps des fouilles heureuses, des trouvailles fortuites et qui pouvaient aussi bien ne pas se rencontrer. Sa pensée va plus loin, mais il ne s'y livre point avec trop de promptitude, il ne s'y obstine pas : il sait que rien n'est sûr, qu'indépendamment de la rareté de ces débris qui peuvent sembler des témoins d'un des états du monde disparus, sa pensée à lui-même est un instrument bien imparfait, qu'il lui suffirait d'un sens de plus ou de moins, ou du moindre degré changé dans la perspicacité de l'un des cinq sens, pour que tout lui parût sous un jour tout autre. Il ne se hâte donc point de conclure; et ce qui l'intéresse si fort, ce qui est son histoire, celle de ses semblables, le secret de son existence et de la leur, et de toute sa destinée, il se résigne à ne le conjecturer que modestement, sans rien affirmer d'absolu aux autres, sans rien s'affirmer à lui-même.
Pour sa peine, vous l'appelez sceptique : ne croyez pas l'humilier. Qui dit sceptique ne dit pas qui doute, mais qui examine. Il examine tout et a'est disposé à trancher sur rien. Jamais il ne tirera la barre après lui.
recherches les plus profondes, les plus heureuses, ses découvertes même, s'il en fait, il sait que i test si peu de chose; que d'autres avant lui ont, cherché et découvert, et que de loin tout cela l'ait a peine un anneau distinct dans la chaîne, si courte, pourtant, et d'hier seulement renouée, des
connaissances humaines. Ce qu'il ambitionnerait le plus de connaître, il ne le saura jamais; d'autres le sauront après lui, et ceux-ci, à leur tour, ambitionneront un terme plus éloigné qu'ils n'atteindront pas. Tant qu'il y aura des hommes sur la terre, on cherchera ainsi toujours, et le dernier mot, reculant sans cesse, ne se trouvera jamais.
Mais, savez-voas bien que ce n'est pas là un état agréable? me dira-t-on. — Et qui vous a dit que ce fût un état agréable? Aussi vous ai-je prévenu que mon savant vit seul; il n'a pas d'enfants autour de lui qui l'interrogent et auxquels il faut faire une réponse à tout, une réponse quelconque, car ils en veulent une; il n'a pas à parler non plus à ces hommes réunis qui sont plus ou moins comme des enfants; il cause avec quelques amis, avec des chercheurs comme lui; ils se communiquent leurs doutes, leurs espérances hardies, leurs ambitions droites et sobres, leurs joies austères : il n'y a jamais place pour le sourire.
Mais au moral c'est bien pis, si vous le prenez par ce côté du sentiment. En étudiant et en voyant de près la nature, le savant a reconnu que la destruction est perpétuellement la loi et la condition de la vie, de sa croissance et de son progrès; les uns sont invariablement sacrifiés aux autres, sans quoi les autres ne prospèrent pas; la vie s'étage et s'édifie ainsi sur la mort même et sur de larges assises d'hécatombes; le faible est mangé par le fort; et cette dure nécessité se retrouve partout, dans l'histoire comme dans la nature; on la masque tant qu'on peut; mais regardez bien, elle dure
encore. Et pour les individus aujourd'hui, et sous nos yeux, journellement, que voyons-nous? La société, en se perfectionnant, s'est faite protectrice, et elle a entouré de plus de soins et de plus de garanties la vie des hommes : la nature reste dure et implacable. Cet homme charmant et instruit, cette jeune fille aimable et belle, comme si une divinité jalouse les choisissait entre tous, sont impitoyablement frappés. Pourquoi l'un, au bras de sa jeune épouse, reçoit-il dans une promenade, en un jour de joie innocente, cette pierre à la tempe, ce coup de fronde aveugle qui le renverse et le laisse privé de sentiment? Pourquoi l'autre porte-t-elle dans sa poitrine ce gravier rongeur qui va croître, mûrir, se détacher comme le plus régulier des fruits, et l'enlever à toutes les affections qui l'entourent et aux plus doux des devoirs? Pourquoi? A cette vue, le sage, tel que je le dépeins, demeure attristé, non étonné, et ne sait point de réponse. Ne lui en demandez pas; il rougirait de se payer et de vous payer de ce qui n'est pour lui que sons et vains mots. Ah! si la personne atteinte d'un mal lent et mortel lui est particulièrement chère, il suit la mort dans ses progrès, il la voit venir à coup sûr, fatale, irrémédiable; il sait le néant des illusions, des espérances; il ne manque cependant à aucun des soins, à aucune des sollicitudes, tout en sachant et en se prédisant presque à heure fixe, et montre en main, le terme funèbre que tous ses soins ne reculeront pas.
Dans ses relations au dehors et pendant les intervallefl de la science pure, il ne se contente pas
de ne faire tort à personne; s'il le peut, il fait le bien. Cherche-t-il la reconnaissance? Fattend-il? Ne sait-il pas aussi la loi des cœurs? Quelques-uns sont une exception heureuse; on les distingue, on les compte; la plupart, ni bons ni mauvais, à la merci des impressions, ont un premier mouvement naturel; mais le temps, les années, les circonstances et les intérêts qui changent et s'éloignent, les changent aussi. Il y a des raisons et des excuses pour toutes les vicissitudes et les inconstances du sentiment.
Je n'ai pas fini : tout homme, par cela même qu'il vit, a une secrète horreur de l'anéantissement total; on se donne le change comme on peut; on veut au moins lutter contre l'oubli, laisser un souvenir, un nom. Le sage et le savant, tel que je le conçois, sait, hélas! trop bien que c'est là une dernière forme trompeuse, un dernier mirage que s'offre à elle-même et que projette devant elle l'imagination des hommes. Chaque être (et je parle des élus et des plus favorisés), dans cette série immense, innombrable, où il n'est qu'un atome de plus, a eu son jour, son heure d'éclosion brillante, son printemps sacré; après quoi vient le déclin, et l'ombre de la nuit. Ceux qui se flattent de vivre dans l'histoire sont la plupart le jouet d'une sorte d'illusion subtile : à quelques siècles de distance, et quelquefois dès le lendemain, les noms mêmes, les grands noms réputés le plus immortels, ne signifient plus l'être d'autrefois, tel qu'il a réellement été, mais bien ce que le font à leur gré les fantaisies ou les intérêts bruyants des générations
successives. A part un très petit nombre, la presque totalité des noms un moment célèbres est vouée vite à un véritable oubli. Au lieu de vainqueurs qui courent le flambeau à la main, je ne vois que des naufragés qui se succèdent; quelques-uns, en nageant, portent et soutiennent le plus loin qu'ils peuvent les survivants du précédent naufrage; mais eux-mêmes, après un certain temps d'effort, ils s'engloutissent et disparaissent avec leur fardeau.
Ce qu'on appelle instinct et qui semble à d'autres d'une portée infaillible, ne trompe pas mon sage; il y applique son analyse; il en démêle le principe et le jeu; il s'en rend compte d'après les lois de l'optique morale. Il sait que le cœur humain est un labyrinthe ainsi fait, et avec un écho si bien ménagé, qu'une seule et même voix peut se faire à elle-même la demande et la réponse. Il tient donc ces réponses pour de simples reflets de désirs, des répercussions et des réflexions du même au même, qui ne prouvent autre chose que le foyer intérieur d'où elles sont parties, et qui peuvent rester stériles comme tant de désirs.
Il est enclin à penser qu'il en est de l'humanité en masse comme de bien des hommes en particulier : elle voudrait bien se faire passer pour ce qu'elle n'est pas. Mais ce n'est pas une raison pour lui d'aller directement l'humilier et l'offenser; il convient d'être poli avec tous les hommes. Et puis il est bon d'aspirer à monter toujours plutôt qu'à descendre, pourvu que celui qui prêche aux autres l'élévation et le sursum corda commence par prêcher d'exemple.
Pour lui, prêcher n'est pas son fait. Il est bien plutôt occupé à rompre l'arrangement artificiel et les antithèses spécieuses qu'engendre la parole, pour se remettre sans cesse en présence de la vérité des objets et de la réalité nue. Soigneux d'échapper aux apparences trompeuses, il sait que le talent de la parole crée plus de choses encore qu'il n'en exprime. Le mot simule l'idée, et, s'il est brillant, il lui prête la vie. L'antique mythologie s'est peuplée tout entière de ces simulacres. Hier ce n'était qu'une métaphore, le lendemain c'était devenu une divinité. La piperie en ce genre n'a point cessé autant qu'on le croirait. Dans ce que nous lisons chaque matin, combien de fois la parole donne un corps à ce qui n'en a pas!
Le sage et le critique qui a d'avance purgé son esprit de toutes les idoles et de tous les fantômes se dit à lui-même et ces choses-là et beaucoup d'autres, et il ne continue pas moins, chaque jour et à chaque instant, de servir à sa manière l'avancement de l'espèce, d'étudier, de chercher le vrai, le vrai seul, de s'y tenir sans le forcer, sans l'exagérer, sans y ajouter, et en laissant subsister, à côté des points acquis, tous les vides et toutes les lacunes qu'il n'a pu combler. Aussi le répéterai-je encore, il vit pour le mieux en dehors des liens, exempt et affranchi de ce qu'entraînent à leur suite les relations de famille, les devoirs de société, les convenances publiques et oratoires : dès qu'on entre dans cet ordre mixte, le point de vue change; il y a lieu de payer tribut, plus ou moins, au décorum de l'humanité, à ses désirs, à ses pré-
jugés et à ses conventions honorables, aux bienfaits immédiats et à l'utilité pratique qui en découlent. Caton défendait à César de se montrer épicurien en plein Sénat. « L'impiété, a dit Rivarol, est la plus grande des indiscrétions. » L'humanité n'est pas un philosophe; la majorité des hommes ne supporte pas le doute, l'incertitude; il leur faut des solutions, et qu'elles soient encourageantes, consolantes, salutaires; il leur faut des réponses à tout prix : à défaut de celles des savants, ils en demanderaient plutôt aux oracles. Le genre humain, depuis qu'il est sorti des forêts, n'a plus envie de oger en plein vent, ni de dormir à la belle étoile : aucune demeure ne lui semble assez magnifique pour lui.
Au contraire, l'intérieur de l'esprit et de la pensée de mon savant me paraît fort ressembler à l'intérieur de sa chambre. Cette chambre est mal meublée, ou plutôt très inégalement meublée. Pour la décrire, je voudrais posséder le burin d'un Albert Durer et rendre l'allégorie sensible aux yeux. A côté d'un fourneau à demi éteint où une expérience s'est faite et a réussi, un autre brûle inutilement, et l'expérience qui a manqué vingt fois manquera toujours. Un pauvre animal écorché atteste une curiosité physiologique qu'on a satisfaite; des taches de sang souillent encore le plancher. Des livres, des sphères, sont entassés pélc-mele, non loin d'un télescope braqué sur un espace de ciel <•/. vaste qui brille d'un froid d'hiver au-dessus des cheminées et des toits. Un manuscrit arabe ou sanscrit ouvert sur une table annonce d'érudites
recherches inachevées. C'est presque le cabinet d'un docteur Faust, s'il n'y avait plus de méthode dans l'esprit du maître, sans trace aucune de diablerie. Mais ce qui frappe au premier coup d'œil et ce dont ce laboratoire est l'emblème, c'est qu'à côté d'une chose sue il en est une autre ignorée encore et indéchiffrée, c'est le manque de complet, un effort multiple, incessant, une étude sans trêve et sans terme, et où la vie se consumera. Le lit est d'un Spartiate : l'oreiller n'est pas du tout ce doux oreiller du doute sur lequel Montaigne berçait son Que sais-je? il est au moins à moitié rembourré d'épines. Nous avons affaire à l'un de ces esprits qui dorment peu et qui, dans leurs veilles comme dans leurs songes, se passent d'être amusés et consolés.
Et voilà comment, à l'aide d'un assez grand tour, je reviens à M. Guizot et me trouve d'accord en un sens avec lui. Quand on est meublé comme mon savant et mon critique, on n'invite pas les autres à venir chez soi; on n'y laisse monter que les rares amis et les adeptes; on n'aura rien, de bien longtemps, à offrir aux foules, aux auditoires, aux diverses sortes de publics. On n'a pas de bonnes nouvelles, comme ils l'entendent, à leur annoncer : on poursuit solitairement des vérités hautes, mais imparfaites, dont le prix n'est qu'en soi et à l'usage du très petit nombre. On est le premier à savoir que les transformations du monde moral lui-même, comme celles du monde physique , ne se font qu'avec une extrême lenteur et moyennant des milliers de siècles ; qu'il serait téméraire de les devancer,
et que rien qu'à vouloir les trop présager à l'avance et les prédire on risquerait d'amener des soulèvements anticipés et des explosions partielles. Mon savant n'a donc rien de menaçant, ni d'engageant, ni de contagieux ; il est même, pour peu qu'on le veuille, une preuve vivante à l'appui de l'insuffisance et des misères morales de la science. Je le livre aux croyants plus heureux que lui dans tout son incomplet et sa nudité.
(Nouveaux Lundis, t. IX, article sur les Méditations sur la religion de M. Guizot, 1864 *.)