CONFIDENCES DU CRITIQUE
Dans ces esquisses, où nous tâchons de nous prendre à des œuvres d'hier et à des auteurs vivants, où la biographie de l'homme empiète, aussi loin qu'elle le peut, sur le jugement littéraire; où ce jugement toutefois s'entremêle et supplée au besoin à une biographie nécessairement inachevée; dans cette espèce de genre intermédiaire, qui, en allant au delà du livre, touche aussitôt à des sensibilités mys' M-ieuses, inégales, non encore sondées, et s'arrête de toutes parts à mille difficultés de morale et de convenance, nous reconnaissons aussi vivement que personne, et avec bien du regret, combien notre travail se produit incomplet et fautif, lors même que notre pensée en possède par devers elle les plus exacts éléments. Le premier devoir, en effet, la première vérité à observer en ces sortes d'études, c'est la mesure et la nuance de ton, la discrétion de détails, le sentiment toujours attentif et un peu mitigé, qui régnent dans le commerce du critique avec les contemporains qu'il honore et qu'il admire. Avant d'être de grands hommes qu'il veut
faire connaître, ils sont pour lui des hommes qu'il aime, avec lesquels il vit, et dont les moindres considérations personnelles, les moindres susceptibilités sincères lui sont plus sacrées que la curiosité de tous. La postérité, elle, a moins d'embarras et se crée moins de soucis. Son accent est haut, son œil scrutateur, son indiscrétion inexorable et presque insolente. Le grand homme a rendu l'âme à peine, qu'elle arrive là, au chevet du mort, comme les gens de loi. Elle dépouille, elle verbalise, elle inventorie; on vide les tiroirs; les liasses des correspondances sortent de la poussière, les indications abondent, les témoignages ne font faute. Quelquefois un testament olographe, c'est-à-dire les mémoires du grand homme, écrits par lui-même, viennent couper court aux nombreuses versions qui déjà circulent. Tout cela veut dire qu'après la mort des grands hommes, des grands écrivains particulièrement, l'on sait et l'on débite sur leur compte une infinité de détails authentiques ou officieux, qu'eux vivants on garde pour soi ou que même on ignore. Rien donc ne saurait valoir ni devancer pour l'instruction de la postérité les lumières de ce dépouillement posthume, et telle n'a jamais été notre prétention, relativement aux contemporains dont nous anticipons l'histoire. Mais comme nous croyons aussi que, dans l'inventaire posthume, si les contemporains les plus immédiats et les mieux informés ne s'en mêlent promptcment pour y mettre ordre, il s'introduit bien du faux qui s'enregistre et finit par s'accréditnr, il nous semble qu'il y a lieu à l'avance, et sons les regards mêmes de l'objet, dans
l'observation secrète et l'atmosphère intelligente de sa vie, d'exprimer la pensée générale qui l'anime, de saisir la loi de sa course et de la tracer dès l'origine, ne fût-ce que par une ligne non colorée, avec ses inflexions fidèles toutefois et les accidents précis de son développement. Un jugement, même implicite, même privé des motifs particuliers qu'il suppose, mais porté en plein sur un point de caractère par un proche témoin circonspect et véridique, peut démentir décidément et ruiner bien des anecdotes futures, que de gauches récits voudraient autoriser. Quand je me dis combien de manières il y a de mal observer un homme qu'on croit bien connaître, de mal regarder, de mal entendre un fait qui se passe presque sous les yeux; quand je songe combien d'arrivants béats et de Brosseltes apprentis j'ai vus rôder, le calepin en poche, autour de nos quatre ou cinq poètes; combien d'inconstantes paroles jetées au vent pour combler l'ennui des heures et varier de fades causeries se sont probablement gravées à titre de résultats sentencieux et mémorables; combien de lettres familières, arrachées par l'importunité à la politesse, pourront se produire un jour pour les irrécusables épanchements d'un cœur qui se confie; quand, allant plus loin, je viens me demander ce que seraient, par rapport à la vérité, des mémoires sur eux-mêmes élaborés par certains génies qui ne s'en remettraient pas de ce soin aux autres, oh! j'avoue qu'alors il me prend quelque pitié de ce que la postérité, équitable, je le crois, mais aussi avidement curieuse, court risque d'accepter pour vrai et de recueillir pêle-mêle dans
l'héritage des grands hommes. Cette idée-là, légèrement vaniteuse, mais pas du tout chimérique, me rend courage pour ces essais, et me réconcilie avec les avantages incomplets, actuellement réalisables, que le critique et biographe attentif peut tirer de sa position près des vivants modèles. Ce sont des matériaux scrupuleux dont il fait choix, et qui serviront plus tard à en contrôler d'autres, aux mains de l'historien définitif. J'ai toujours gardé à M. de Valincour la même rancune que lui témoigne l'honnête Louis Racine pour n'avoir pas laissé quelques pages de renseignements biographiques et littéraires sur ses illustres amis, les poètes. En échappant de reste pour ma faible part au reproche qu'on a le droit d'adresser à M. de Valincour, je sais qu'il en est un autre tout contraire à éviter. Il serait naïf et d'un empressement un peu puéril de se constituer l'historiographe viager de tout ce qui a un renom, de se faire le desservant de toutes les gloires. Un sentiment plus grave, plus recueilli, a inspiré ces courts et rares essais consacrés à des génies contemporains. Nous n'avons pas indifféremment passé de l'un à l'autre. Un prêtre illustre qui est plus à nos yeux qu'un écrivain, et dont le saint caractère grandit en ce moment dans l'humilité du silence1; un philosophe méconnu 2, qui avait doté notre siècle de naturelles et majestueuses peintures; puis des poètes admirés du monde et surtout préférés de
1. Il s'agissait de M. de La Mennais. Quelques-unes de nos louanges, on le voit, étaient en même temps des insinuations et des désirs, (s-b.)