M. de Sénancour. (s.-b
nous, comme celui que nous abordons en ce moment : ce sont là nos seuls choix jusqu'ici, et désormais nous n'en prévoyons guère d'autres. Soit que des plumes ingénieuses et sagaces nous aient déjà dérobé heureusement ce qui nous eût attiré peutêtre; soit que cette prédilection vive que nous apportons dans l'étude des modèles et qu'on a pu blâmer, mais à laquelle nous tenons, ne s'étende pas à l'infini; soit qu'enfin l'espèce de détails que l'indulgence ou la convenance prescrit de taire, les faiblesses qui enchaînent, les vanités qui rapetissent, ces sentiments mêlés et attristants, nous semblent, dans plusieurs des cas que nous excluons, à la fois trop essentiels et trop impossibles à dévoiler; par tous ces motifs, nous serons plus que jamais sobre de choix à l'avenir. Jusqu'à présent, du moins, dans le groupe d'élite que nous nous étions composé, et qu'aujourd'hui notre Béranger couronne, il faut le déclarer avec orgueil à l'honneur des premiers esprits de cette époque, nous n'avons rien eu à celer : le goût seul a mesuré nos réticences. Si quelquefois nous avons dû omettre certaines particularités qui eussent mieux fait saillir la figure, c'a été uniquement parce que la personne voilée du prêtre, ou la modestie du philosophe, ou la simplicité élevée de l'homme ne le permettait pas, ou encore parce que le sage, comme cette fois, nous a dit : « Vous savez ma vie dans ses détails : je ne rougis et n'ai à rougir d'aucun; je ne me suis donné que bien peu de démentis, ce qui est rare en notre temps. Mais, pour Dieul mes dernières années ont été bien assez tumultueuses et envahies; laissez-moi
çà et là quelque coin intact de souvenir, où je puisse me retrouver seul ou à peu près seul avec mes pensées d'autrefois ! »
[Portraits contemporains, t. II, article sur Béranger, 1833.)
Ces nouveaux volumes l ont leur caractère assez à part; les noms les plus célèbres du jour s'y pressent; j'ai eu affaire à la plupart d'entre eux, d'assez près et plus d'une fois. La forme de la critique se ressent des difficultés dont j'ai eu à triompher : je débute le plus souvent par la louange, par la pleine louange, tellement que la critique proprement dite semble parfois bien près de disparaître. C'a été sincérité de ma part en même temps que curiosité d'étude et ouverture commode, je l'avoue; c'a été à la fois, s'il m'est permis de le dire, un penchant et une méthode.
On n'obtient rien des poètes que par l'extrême louange : Homère, le plus grand de tous, le savait bien, lui qui, au livre VIII de YOdyssée, fait dire par Ulysse au chantre Démodocus, pour lui demander un chant : « Démodocus, je te mets sans contredit au-dessus de tous les mortels ensemble, car c'est la Muse elle-même qui t'a enseigné, la Muse, fille de Jupiter, ou plutôt Apollon... » Ce compliment de début est de rigueur auprès des poètes, depuis Homère et Démodocus jusqu'à... jusqu'à tous ceux de nos jours.