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XVI INTRODUCTION

présente, s'agrandissait, s'illuminait, l'enivrait de joie ou le consumait de désir. Il avait empli son cabinet de bibelots exotiques, dont chacun ouvrait à l'imagination une fenêtre sur l'idéal, dont chacun fournissait le support d'un rêve; deux pieds de momie lui servaient de presse-papiers, et chaque fois que ses yeux les rencontraient, le faisaient vivre quelques moments dans l'antique Egypte.

Mais il y avait dans sa haine du bourgeois quelque chose de plus que la rancune d'une imagination effrénément romantique, irréconciliable à la grise facilité de la vie moderne. Quelque chose de moral, une haute et généreuse conception de la tâche humaine se mêlait dans cette haine, et en faisait la chaude protestation d'une âme fière contre une société qui méprisait surtout dans la poésie l'inutilité du travail, le désintéressement de l'ouvrier, qui mettait le prix et le but de la vie dans la poursuite de l'argent et des distinctions sociales. Le bourgeois qu'il s'était mis à haïr, c'était celui qu'au sortir du collège, dans la pure ferveur de ses vingt ans, il avait trouvé devant lui, celui que bien vite quelques-uns de ses amis étaient devenus, rejetant comme folie de jeunesse les serments de vivre pour le beau ou pour le vrai, de se désintéresser et de se dévouer, et prenant comme objets raisonnables d'activité une dot, un avancement, une décoration ; c'était celui, comme il disait, qui tient plus à être quelque chose qu'à être quelqu'un. Ce bourgeoislà est de tous les temps : mais s'il y a un temps qui est le sien, où il s'étale, où il s'encadre, dont il ait et dont il fasse le style, c'est bien le temps où Flaubert commença de regarder le monde, vers 1840, en plein règne de Louis- Philippe.

Enfin, je crois deviner, au principe même des fureurs de Flaubert, la trace de soullrances intimes et domestiques. Son père était un savant homme, un honnête homme, un bon homme; il était bourgeois de la tête aux pieds. Il y avait autant de préjugé bourgeois que de superbe scientifique dans son dédain de la littérature, qui était pour lui le dernier des métiers : et l'on peut penser ce qu'endurait Flaubert à entendre ces déclarations. Le père Flaubert, en dehors de sa science, avait

INTHODIT.TION XVII

tics idées, des habitiidos, mit* coiiroplion de la vie toutes bourgeoises; rcxislence de la f.iniille ('lait sérieuse, régulière, méthodique, respectueuse des convenances, des opinions reçues, de ce qu'on fait et de ce qu'on dit. (Jnand le père Flaubert cmuiena eu Ilalie sa (ille, son gendre, et son (ils, il fallut visiter ce que tout le monde visite, s'arrêter où tout le monde s'arrête, faire, d'a[)rès le guide, la fonction du touriste, eu la forme, aux heures, avec les admirations de tout le monde. La décente banalité du voyage en lit un atroce supplice pour Flaubert. J'imagine (pie s'il aima tant plus tard à se débrailhjr, à t gueuler », à lieurter les traditions et les usages de tout le monde, de secrets froissements de son enfance y contribuèrent foitcment. On avait essayé de faire de lui un bourgeois : c'est cela qui exaspéra sa haine. Il n'en respecta, il n'en aima pas moins les siens, dont il sentait la bonté et l'alVcclion ; il en délesta plus profondément d'une haine impersonnelle et générale les formes de vivre et de penser qui faisaient qu'il avait souflcrt par les siens. Il n'y a point de [)lus pénétrante douleur que de commencer à comprendre, au début de la jeunesse, quand l'esprit se dégage et prend conscience de soi, qu'on n'est plus, et qu'on ne peut plus être en communion intellectuelle avec les siens : etl'eirort est dur quand les esprits sont séparés, de continuer à s'embrasser par le cœur, de s'aimer sans se comprendre et sans se connaître.

Flaubert y réussit. Il détacha tout à fait son intelligence de la famille, mais il ne détacha qu'elle. Au fond, c'était un tendre, et un passionné. Sous l'apparence turbulente, à travers la férocité des paradoxes, il cachait son être réel avec la timidité des caractères trop sensibles qui ont soufTert par l'excessive délicatesse ou la violence irréfrénable de leur sentiment. H a été dans sa famille, sauf le sacrifice qu'il ne pouvait pas faire de la vocation qui était sa raison de vivre, il a été toute alfection et tout dévouement.

Malgré les essentielles différences d'esprit qui les séparaient, il gardait de son [)ère un doux et respectueux souvenir. Il rencontra à Alexandrie un Italien (jui savait le nom du docteur Flaubert, et (jui se montra très serviable pour lui par cette considération. « Ce ne fut pas

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pour moi, chère mère, une médiocre satisfaction, écrivait alors le voyageur, en songeant que la mémoire de ce pauvi'e père m'était encore bonne à quelque chose et me protégeait de si loin. Cela me rappelle qu'au fond de la Bretagne aussi, à Guérande, le médecin du pays m'avait dit l'avoir cité dans sa thèse. Oui, pauvre chérie, je pense à vous deux et bien souvent; tandis que mon corps va en avant, ma pensée remonte la carte et s'enfonce dans les jours passés. »

H écrit cela à sa mère, à sa « chère vieille » ; il sait quel intime plaisir elle goûtera à savoir que si loin, chez (les inconnus, vit encore le nom de l'homme dont elle est fière et qui lui a donné le bonheur; et c'est une exquise délicatesse chez le fils de songer, parmi les éclatantes impressions de son voyage, à lui procurer cette douce jouissance.

Tant que sa mère vécut, il ne la quitta pas. Elle l'aimait d'une affection ardente, exclusive, exigeante. Elle se dévouait à lui, d'un de ces dévouements qui hent, et qui parfois écrasent. Elle veillait sur lui, s'inquiétait de lui, d'une de ces sollicitudes minutieuses et passionnées qui étouffent l'enfant, qui exaspèrent l'homme fait. Ce géant fougueux qu'était Flaubert fut admirable : il contint ses exubérances, refréna ses impatiences. Il resta près de sa mère : c'est aussi pour elle qu'il se fit casanier, par un sacrifice de tous les instants que Fart paya. Elle s'effrayait dès qu'il était question de voyage : pour elle, Flaubert faillit au dernier moment ne point partir pour l'Egypte ; pour elle, il abrégea le voyage : faiblesses qui font pitié à l'ami Du Camp, l'homme fort, le voyageur professionnel. La plus courte absence inquiétait la vieille dame : Flaubert renonça à quitter la maison. Elle entendait peu à l'art; surtout elle en était parfois bien jalouse; mais à partir d'un certain moment, elle aima presque le travail de son fils, parce que c'était le travail de son fils et parce que ce travail l'ôtait au monde, aux longues courses, pour le tenir près d'elle. Les dernières années furent tristes : seuls tous les deux dans la grande maison, elle ne pouvait plus causer que de sa santé; la seule distraction de Flaubert était de la promener, « ou plutôt de la tirer au jardin ». Elle mourut le 6 avril 1872 : ce fut une douleur

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