‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 9 sur 54 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

je rencontre allant faire exempter du service militaire son domestique à propos d'une varicocèle, médit: « Moi, je préférerais être militaire à avoir une infirmité, à savoir même tout seul que fen ai une... Oui j'aimerais mieux servir sept ans que d'avoir la conscience que j'en ai une... d'infirmité. » Nous qui savons le secret de Flaubert, nous comprenons ce qu'il y a de navrant, de désespéré dans l'apparente puérilité de ce propos. Ç^ n'était pas le mal gui rongeait sa vie, c'ét^t, 1?^ ^nn^ojence du mal./

Flaubert se sentit profondément, cruellement humilié de ces assauts qui l'anéantissaient tout entier, contre lesquels sa prévoyance, sa volonté ne pouvaient rien, ou à peu près; il en souffrait d'autant plus qu'il était auparavant et qu'il demeurait dans l'intervalle des crises 'plus plein de sève et de santé : ce n'est pas là la maladie à laquelle l'âme s'adapte, contre laquelle elle se fortifie, dont elle se fait une habitude et un exercice.

De là d'abord la sauvagerie de Flaubert, la crainte de la société des hommes, la persuasion d'être soumis à une loi différente, la peur de s'engager dans les voies communes des professions normales, l'éloignement constant du mariage; toujours menacé, il lui fallait vivre à part, et vivre seul. Et ainsi la maladie contribua à déterminer le genre de vie qu'il adopta.

Et puis quelle idée de la vie peut prendre un homme qui, en pleine jeunesse, dans la plus triomphante vitalité qu'on puisse imaginer, se voit placé par une condamnation mystérieuse sous le coup d'un mal mystérieux, dont les surprises, les caprices déconcertent la raison? Les souvenirs et la crainte, depuis la première attaque, déchirent la vie, coupent les belles espérances, détruisent la superbe joie d'être : du fond du tempérament surgit dans l'intelligence une cause d'étonnement douloureux, d'ignorance désespérée, de révolte âpre en face de la vie et de l'univers. Un corps soumis à une telle servitude prépare l'esprit au pessimisme, et Flaubert n'était plus d'un temps où le pessi^jusine était le chemin de la foi.

iNTMoniCTION XV

('oimiif il ai livo aux vocations iiii|n'»rieuses, (|iii forcfnl tontes les cireoiislanccs à servir et trouvent leur pente sur les terrains, le mal aida Flaubert à se déî^ager : il se donna pins enlièrenienl à l'art.

C'est ainsi qu'on le voit, et c'est l'aspect légendaire, pres(jue populaire de sa pliysionomic : un artiste forcené, l'iMoce, une sorte de nianiacpn' litlriaire, qui s(; ;^risc Je piira>^cs sonores, se panic d une énillirte. se désespère uTinë consonance, et qui méprise absoUinriCill^ tmiLc rïïnma'iïïlé ttont la lillérafïirc~n est pas la grande all'aire, toutes les occupations humaines qui ne servent pas à la lilléralure. Les bouigeois de Houen qui passaient sur le bateau à vapeur devant la maison de Croisset tâchaient d'apercevoir, à la fenêtre de son cabinet, dressant sa silhouette géante drapée d'une robe de ehanil)re blanche, cet original dant on contait tant de choses étranges et qui ne faisait rien comme tout le monde.

Et lui, lorgnette en mains, se plaisait à lire sur ces faces de bourgeois qui déniaient sous ses yeux la bêtise, la vulgarité, la platitude, qui ne pouvaient manquer de s'y exprimer. 11 haïssait le bourgeois; imbécillité, ciétinisme, inintelligence absolue de l'art et grossier mépris de l'artiste, civilisation bassement matérielle et utilitaire, écœurante étroitesse des pensées, vie dégoûtante de médiocrité, voilà ce que représentait pour lui le bourgeois, et il s'en donnait de tout son cœur de déblatérer contre lui, à pleine gorge, en invectives virulentes colorées de piltoresques épithètes et ponctuées d'énergiques jurons.

Ainsi vu, Flaubert était un amusant < bonhomme » pour user d'un de ses mots, aussi amusant pour le bourgeois que le bourgeois l'était pour lui.

Il en voulait au bourgeois d'être l'homme que satisfait la réalité contemporaine, qui s'y roule, qui la fait. Lui, tout ce réel lui faisait l'ellet d'être mesquin, bas, misérable. Il avait la fièvre des splendeurs lointaines, la nostalgie des grandeurs passées. L'Orient, Rome, la vie autre, la vie rêvéc^ tout ce qui n'était pas réalité habituelle et

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