‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 13 sur 54 · INTRODUCTION XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXI

esprits. 11 se refroitiil pour ceux qui IrahirciU les culliousiasmes et les senneuts de la jeunesse, et qui lui [)arulont empressés avant tout (Varriver. Là fut l'origine de sa (.Icuii-ruplure avec Du Camp, Le « monsieur » à succès, à relations, appuyé, décoré, (|uc devint très vile l'adroit Du Camp, ce n'était pas l'ami auquel il s'était attaché : et Du Camp crut toujours qu'il y avait quel(ju(i chose de dérangé, d'incomplet chez cet homme de génie qui n'exploitait pas son génie et m; s'en faisait pas une « position >. Ils ne pouvaient plus s'entendre; le temps les rapprocha; c'est que l'amitié était hien finie des deux parts, la camaraderie pouvait reprendre.

Il y avait même cliez FlaubtM-t une sensibilité générale qui le rendait capable de sympathie collective, de passion patriotique, d'enthousiasme humanitaire. Le fond de son âme resta longtemps ignoré, même de lui-même. Son antipathie pour les elVusions des romantiques, pour les grands mots des journaux et des politiciens, lui fit blaguer longtemps la patrie et Vhumanitt'. Il n'y voyait (jue des phrases creuses, à l'aide descjuelles d'habiles gens exploitaient le bon peuple et couvraient le manège de leurs intérêts. Il démolissait la patrie par le cosmopolitisme, sans du reste sentir grande tendresse de cœur pour cette humanité anonyme à laquelle il ne préférait pas ses nationaux et qui avait du moins pour elle le ise pas lui inlliger son contact.

1870 le révéla à lui-même. Il fut patriote douloureusement, ingénument, tout comme le bourgeois Thiers qu'il abhorrait ou le démocrate Gambetta que plus tard il fut surpris de goûter. Il se leurra d'espérances tant qu'il put; il compta sur les chefs, sur les plans, sur le peuple; il se fit garde national, lui, Flaubert. Une immense amertume emplit ses lettres de 1870 et 1871. Il pleurait en lisant l'acte d'accusation de Bazaine : tant cette honte le suffoquait, l'étranglait.

II prit les Allemands en horreur : il jura de n'aller jamais en Allemagne, de ne plus se trouver en compagnie d'un Allemand. L'Allemagne, pour lui, était un faux ami. Comme tant d'autres de sa génération, comme Renan, il l'avait admirée, adorée, dans les grandeurs de son ipuvre critique et scientifique. Elle était la lumière de la civilisa-

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tion, la forme supérieure de l'humanité, la patrie intellectuelle des esprits qui vivent pour le vrai et pour le bien. Et c'était cette Allemagne des Universités, cette savante et laborieuse Allemagne qui avait réveillé la lutte dans l'homme, ramené la guerre sauvage, et rejeté l'Europe pour un siècle peut-être dans le culte de la force. « Ce qui me reste sur le cœur, c'est l'invasion des docteurs es lettres, cassant des glaces à coup de pistolet et volant des pendules : voilà du neuf dans l'histoire *. » Jamais il ne leur pardonna de l'avoir trahi, d'avoir donné un démenti à sa foi dans la vertu civilisatrice de l'art et de la science. Avec ce Flaubert là, nous voici bien loin du fanatique artiste à qui, comme le lui disait un jour injustement sa mère dans un moment de jalousie exaspérée, « la rage des phrases a desséché le cœur ». Nous sommes souvent portés, par un esprit de simplification excessive, à identifier l'homme avec l'œuvre. Les impassibles pourtant ne sont pas toujours secs, et les tendres sont parfois des égoïstes, quand on passe du livre à la vie. Si Bernardin de Saint-Pierre nous offre un exemple du second cas, Flaubert démontre amplement le premier. S'il exclut l'émotion de son œuvre, ce n'est pas par impuissance de nature, c'est plutôt par réaction contre la nature, et par respect du devoir artistique qui s'imposait à son intelligence.

Flaubert, lisant les lettres de Balzac, se plaignait que dans la correspondance de cet écrivain, de ce créateur, il ne fût question que d'argent : c'est un reproche qu'on ne fait pas à la sienne. Elle est le miroir de sa vie, de sa pensée : mais la littérature avait la meilleure partie de sa pensée, la plus large place dans sa vie; c'est d'elle surtout qu'il sera question dans la correspondance de Flaubert.

Flaubert lisait beaucoup, et lisait bien, sérieusement, non pas pour s'amuser, mais pour sentir et pour penser.

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